FLOREFFE, le 28 juillet 2006
Depuis la mort de son grand-père, Marylou venait régulièrement rendre visite à sa grand-mère. Même si celle-ci refusait de montrer le moindre signe de faiblesse, la jeune femme sentait bien qu’un vide incommensurable s’était installé dans la vie de la vieille dame. Toute son existence avait été calquée sur les horaires de son défunt mari. En qualité d’épouse exemplaire, elle avait organisé ses activités en fonction de celles de son époux. Le rituel était immuable : elle se levait dès le chant du coq pour préparer le petit-déjeuner, qu’ils prenaient ensemble dans un silence quasi religieux. Elle passait ensuite le plumeau dans les pièces de vie pendant que Simon lisait la gazette locale, calfeutré dans son fauteuil de cuir beige. De retour des courses, elle s’attelait à l’épluchure des pommes de terre, dont la moitié atterrirait dans la soupe du jour. Simon disparaissait alors pour sa promenade quotidienne autour de l’abbaye, la laisse au bout de la main, même lorsqu’il n’eut plus de chien à sortir. Après le repas, c’était la sieste devant le journal télévisé, puis les mots croisés pour lui, le reprisage et le repassage pour elle. Julien Lepers prenait ensuite le relais avec ses Questions pour un champion, avant que le repas frugal du soir ne vienne clore la journée.
Après la disparition de son mari, Marie Poncelet s’entêta à reproduire les mêmes gestes. On se raccroche à ses habitudes, pour arrêter le temps, se croire à l’abri de la mort, faire durer le plus longtemps possible sa vie d’avant. Peu de choses avaient changé : le silence du mort remplaçait seulement celui du vivant.
— Viens passer quelques jours à la maison, Grand-Mère !
— Tu te fais trop de soucis pour moi, ma chérie.
— Ça te ferait le plus grand bien.
— Sais-tu seulement ce qui me ferait du bien ! lui répondit-elle du tac au tac.
Marylou ignora la réponse et tenta de nouveau de convaincre sa grand-mère.
— Tu verrais la petite, on irait se promener, ça te changerait les idées.
— Pourquoi est-ce que tout le monde veut absolument me changer les idées ? Et si, moi, j’avais simplement envie de ne rien changer, de continuer à vivre comme avant ? Ton grand-père n’aurait pas apprécié que je quitte la maison.
— Je n’aime pas te laisser ici toute seule.
— Je ne suis pas toute seule, ma chérie ! Ton grand-père me suit partout.
Marylou profitait des visites à sa grand-mère pour aller se ressourcer là où elle avait renoué avec son grand-père, dans les jardins abbatiaux qui surplombent la vallée. Le regard lointain, elle respirait à pleins poumons les effluves de la Sambre qui remontaient par bouffées. Les souvenirs la submergeaient alors à chaque fois. Elle repensait au moment où elle avait réussi à faire exploser le mur dans lequel son grand-père avait emprisonné son cœur, la colère qui avait suivi et l’immense soulagement quand il lui avait souri.
Elle aurait voulu profiter plus longtemps de ce grand-père retrouvé. Elle aurait voulu rattraper le temps perdu, toutes ces années où il n’avait été qu’un vieillard taciturne, aigri par la vie. « Finalement, il est mort sans avoir connu mon histoire, son histoire », pensa-t-elle. C’était pour le préserver que Marylou avait décidé de ne pas publier le récit de Dantiedov. Il venait de retrouver la joie de vivre et elle n’avait pas voulu lui ôter ce bonheur tout neuf en lui révélant la sombre machination que son propre géniteur avait ourdie. Elle n’en avait d’ailleurs parlé ni à ses parents, ni à sa grand-mère, ni à quiconque susceptible de vendre la mèche. Seul Billy, son ami de longue date, le parrain de la petite Rosa, connaissait sa véritable histoire. Il avait été trop impliqué pour le laisser dans l’ignorance.
Puis, soudain, alors que son esprit voguait au gré du vent au-dessus du paysage wallon, une évidence lui apparut, claire, limpide, lumineuse : maintenant que son grand-père était mort, plus rien ne l’empêchait de présenter au grand jour l’histoire de sa vie. Plus qu’une évidence même, une nécessité. Elle se devait, pour honorer la mémoire de son grand-père et de tous ceux qui avaient souffert depuis un siècle, de faire éclater la vérité. Elle poussa un cri déchirant qui lui vida les poumons, le cœur et l’âme ; une plainte qui trouva écho dans toute la vallée. Elle désirait dorénavant que le monde entier pleure avec elle la mort de son grand-père, Simon Voinet, mais aussi celle de son arrière-grand-père, Toni Dantiedov, celle de son frère, Will Smith, qu’elle n’aura finalement jamais connu, celle de ses parents et grands-parents biologiques. Plus rien ne la retenait désormais.
Elle fit demi-tour et marcha d’un pas rapide en direction du porche de l’abbaye. Elle arriva très vite devant la maison de sa grand-mère et se rua à l’intérieur. Elle la trouva assise dans la cuisine, occupée à frotter l’argenterie.
— Grand-Mère, il faut que tu m’écoutes attentivement !
— C’est inutile, Marylou, je ne changerai pas d’avis. Tu le sais très bien.
— Il ne s’agit pas de cela, lui répondit-elle, la voix grave.
Marie Poncelet poussa un soupir contenu. Elle ne voulait rien entendre, rien savoir. Elle voulait juste qu’on la laisse vaquer à ses occupations. Marylou allait la mettre en retard. Il fallait encore battre le tapis du salon sur la petite cour, avant qu’il ne pleuve.
— Tu m’inquiètes, Marylou. Et je ne suis pas très sûre d’avoir envie d’entendre ce que tu as à me dire.
La jeune femme prit une profonde inspiration et s’octroya un court moment de réflexion. Elle ne savait pas par où commencer, tant son histoire était un nœud de mensonges et de révélations qu’elle-même avait eu beaucoup de mal à détricoter. Elle choisit d’abord de se baser sur ce que sa grand-mère savait.
— Grand-Mère, que t’a raconté Grand-Père sur sa famille ?
— C’est de l’histoire ancienne, ma chérie. À quoi bon remuer le passé, ça ne fera pas revenir Simon parmi nous.
— Je veux juste savoir ce qu’il t’a raconté. Et cela ne sert à rien de me cacher la vérité, je la connais déjà.
— Si tu la connais, pourquoi me demandes-tu de te la répéter ? Ça n’a pas de sens.
— Grand-Mère ! dit-elle d’un ton impérieux.
Marie Poncelet savait bien que sa petite-fille était plus têtue qu’un âne. Elle se dit que, plus vite elle déballerait le peu qu’elle savait au sujet de son mari, plus vite elle serait débarrassée de Marylou.
— Tout ce que je sais, c’est que sa mère, Emilie Voinet, a élevé seule son fils unique. Elle est passée d’une relation très fusionnelle à un rejet absolu depuis l’incendie de l’Innovation…
— L’année de ses 35 ans.
— Peu importe.
— Et son père ?
— Son père s’appelait Dantiedov. On ne l’a su qu’à la mort de sa mère. C’était un type qu’Emilie avait rencontré aux États-Unis et qui n’a jamais donné signe de vie. La seule photo qu’on ait de lui se trouve dans le médaillon que tu as certainement trouvé dans le grenier quand tu es venue fouiner il y a quelques années. Voilà tout ce que je sais et ça me suffit amplement.
— Grand-Mère, j’ai rencontré Dantiedov !
— Arrête, Marylou ! la supplia sa grand-mère, au bord des larmes. Que cherches-tu à la fin ? Ton grand-père est mort ; c’est à lui qu’il aurait fallu raconter tout cela ; et encore, je ne suis pas certaine qu’il aurait voulu t’écouter. Le passé, c’est le passé.
Marylou se rendit compte que sa grand-mère n’était pas prête à entendre son histoire et préféra abandonner la partie. Elle venait de perdre une bataille, mais pas encore la guerre. Elle se dit qu’elle pourrait encore revenir plus tard, lorsqu’elle aurait gagné la seconde bataille, peut-être la plus délicate : révéler la vérité à ses propres parents. Elle décida de battre le fer tant qu’il était chaud et, après avoir réconforté sa grand-mère, prit immédiatement la direction de Redu.
En arrivant chez ses parents moins d’une heure après leur avoir téléphoné, elle les trouva sur le pas de la porte, légèrement anxieux. Quand leur fille les appelait pour avoir une discussion sérieuse, cela générait chez eux une certaine angoisse, liée aux événements de l’année 2001, quand Marylou les avait obligés à lui révéler son adoption2. Et puis, ils savaient bien que leur fille leur avait caché une partie de la vérité. Ils n’étaient pas idiots non plus. Son histoire recelait trop de zones d’ombre qu’elle n’avait jamais voulu éclaircir. Tout était finalement rentré dans l’ordre et ils avaient fini par enterrer leurs incertitudes.
La jeune femme se résolut à changer de stratégie. Elle n’aurait pas dû laisser le choix à sa grand-mère, elle n’aurait pas dû lui laisser le temps de refuser le dialogue. Elle ne fit pas la même erreur et mit ses parents devant le fait accompli dès qu’elle se fut assise dans le sofa du salon.
— Vous savez d’où vient l’argent qui m’a permis d’acheter la maison de Gedinne ?
— Oui… oui, tu nous as dit que tu avais gagné une belle somme en jouant au Lotto, balbutia sa mère. Pourquoi tu nous demandes ça ? Ce n’est pas la vérité ?
— Je n’ai jamais gagné au Lotto ! leur balança-t-elle.
— Mais alors ? D’où provient cet argent ? Ne me dis pas que c’est de l’argent sale ! Mon Dieu, dans quelle galère es-tu allée te fourrer…
— Stop, Maman ! lui ordonna Marylou.
Elle connaissait sa mère par cœur. Il fallait l’arrêter avant que celle-ci ne s’emballe et n’imagine une sombre affaire de détournement de fonds, de braquage de banque ou de rançon sordide. Ce n’est pas sans raison que Marylou ne s’était jamais totalement confiée à sa mère. Elle avait toujours filtré les informations à divulguer et celles, plus sujettes à polémique, qu’il ne fallait surtout pas lui raconter sous peine de voir les choses monter rapidement en épingle.
— Laisse-la s’expliquer, intervint son père.
— Merci, Papa. Ne t’inquiète pas Maman, cet argent, je l’ai gagné honnêtement pour un travail qui m’en a coûté bien plus que tu ne le penses…
Marylou parla durant près d’une heure, déballant toute son histoire de la façon la plus chronologique possible. Elle commença par la rencontre avec Dantiedov et le contrat d’écriture de sa biographie. Puis, elle leur raconta l’histoire du vieil homme, depuis sa naissance après un viol à Syracuse jusqu’à sa mort dans l’une des tours jumelles du WTC à New York. Elle leur révéla aussi la malédiction des 35 ans, ce qui leur rappela le tragique naufrage du ferry, enfoui à jamais dans leur mémoire.
Sans leur laisser de répit, elle poursuivit par le projet fou de Dantiedov de réunir sa famille à celle du violeur pour tenter de briser le cercle sans fin de la malédiction. Son adoption faisait partie de la machination.
Plus Marylou avançait dans son récit, plus les épaules de ses parents s’affaissaient, plus leurs yeux s’exorbitaient. Des connexions se créaient dans leur cerveau et ils commençaient à comprendre la facilité avec laquelle tout s’était enchaîné quand « on » leur avait suggéré d’adopter un enfant.
Quand Marylou eut terminé son récit, ses parents restèrent pétrifiés durant de longues minutes. La jeune femme les laissa digérer les informations et attendit leur réaction.
— Pourquoi ? Pourquoi nous avoir tout révélé maintenant ? finit par dire son père.
— Je ne voulais pas que Grand-Père apprenne la vérité sur son père.
— Et pourquoi nous le dire à nous ? s’étonna sa mère.
— Je veux publier mon histoire et je ne voudrais pas que vous appreniez la vérité lors de sa publication.
— Je, je, je… et nous ? Y as-tu pensé ? Que vont dire les gens qui liront ton livre ?
— Ne t’inquiète pas, Maman, je ne salirai pas ta réputation, si c’est la seule chose qui te tracasse. De toute façon, ma décision est prise et je n’ai pas besoin de votre consentement.
Ce soir-là, Marylou dormit comme un bébé, sûre d’avoir – pour une fois – pris une bonne décision. Elle ne s’imaginait pas un seul instant que tout allait basculer…
2. Ce n’est qu’à 35 ans que Marylou a appris qu’elle avait été adoptée. Durant toutes ces années, on a fait croire à ses parents qu’elle serait en danger s’ils révélaient qu’elle n’était pas leur fille biologique.
5