3. NAMUR, le 7 juin 2006

1385 Words
NAMUR, le 7 juin 2006 L’inspecteur Stéphane Gleizner prit une feuille légèrement cartonnée, format A3, dans le tiroir de son bureau, la plia en deux et nota sur la couverture : affaire VOINET. Il y glissa les quelques documents qu’on lui avait fournis puis s’assit dans le fauteuil à bascule spécialement installé à son intention dans les locaux de la police judiciaire. Il réfléchissait toujours mieux quand il se balançait. Peut-être une réminiscence des nombreuses heures passées seul sur la balançoire du jardin familial à s’inventer un futur. Aujourd’hui, son métier était plutôt de reconstituer le passé. Au fur et à mesure des années, il s’était spécialisé dans les accidents de la route avec délit de fuite. Ses collègues l’appelaient Horacio, étant donné sa ressemblance frappante avec l’acteur des Experts : Miami. La cinquantaine à peine dépassée, les mêmes cheveux roux soigneusement peignés au départ d’une raie impeccable sur le côté gauche, les mêmes yeux perçants, la même dégaine tranquille. De toute façon, quand on est rouquin depuis sa naissance, on doit bien s’attendre à être rebaptisé au moins une fois dans sa vie. Tous débutent par « Poil de carotte » et l’inspecteur n’était pas trop mécontent de son surnom actuel. Il valait toujours mieux se faire traiter d’Horacio Caine que de finir en Cohn-Bendit, Spirou ou Ron Weasley. Il alluma une cigarette et relut les documents qu’il avait à sa disposition. Le rapport de police indiquait que la petite-fille de la victime était la dernière personne à lui avoir parlé, étant donné qu’elle était en ligne avec son grand-père au moment de l’accident. Aucune autopsie du corps n’avait été demandée : la mort par hémorragie interne résultait de la violence du choc, c’était l’évidence même. Son boulot consistait, dans un premier temps, à retrouver la voiture et son conducteur avec l’aide de la police scientifique. Une enquête de routine devait aussi essayer de répondre à une question toute simple, mais primordiale pour la suite des opérations : s’agissait-il d’un homicide involontaire ou d’un meurtre prémédité ? Pour éliminer tout soupçon d’assassinat, son modus operandi était bien huilé. Il commençait toujours son enquête en assistant à l’enterrement des victimes. C’est là qu’il prenait le pouls de la famille, des amis, des connaissances. Il se glissait discrètement dans l’assemblée venue rendre un dernier hommage à l’être cher, filmait, prenait des photos, laissait traîner ses oreilles, recoupait ses informations avec la réalité. Ensuite, il établissait l’ordre des personnes à interroger et les contactait une à une. Le jour de l’enterrement, Gleizner prit la direction de Floreffe. La chapelle Saint-Roch était bondée. Non pas que Simon Voinet fût une star locale, mais ce lieu sacré ne pouvait contenir qu’une cinquantaine de personnes. La cérémonie fut sobre, chargée toutefois d’une émotion palpable. L’inspecteur aurait voulu se faufiler le long du mur et s’approcher le plus possible de l’autel afin de pouvoir observer les gens de face, en toute discrétion, mais l’endroit était si exigu que le seul espace disponible était l’allée centrale. Il attendit donc la fin de la cérémonie pour se placer à l’extérieur de la chapelle, légèrement en retrait, et enclencha son appareil photo. Il balaya lentement l’assemblée, histoire de garder une trace des « invités », tous plus vieux les uns que les autres. La moyenne d’âge frisait l’indécence. Si on avait affaire à un assassinat, il était plus que probable que le meurtrier assistât à la cérémonie. C’était écrit dans tous les manuels du parfait enquêteur et les statistiques ne se trompaient guère. Gleizner ne pouvait imaginer un de ces croulants écraser sauvagement le pauvre Simon Voinet. Il s’intéressa donc plus particulièrement aux quelques convives plus jeunes que la victime. Deux jours après la cérémonie, il vint frapper à la porte de la veuve Voinet. Il resta chez elle environ vingt minutes, durant lesquelles il acquit la quasi-certitude qu’il s’agissait d’un vulgaire accident de la route. Simon Voinet avait une vie discrète et on ne peut plus banale. Il présenta à la vieille dame une série de portraits pris durant l’enterrement. C’est ainsi qu’il put mettre des noms sur des photos, à commencer par son fils Denis, accompagné de sa femme Cécile Barrois. Il nota aussi le nom de Marylou, sa petite-fille, et de son compagnon, Steve. Deux hommes ne furent pas reconnus par la veuve Voinet. On supposa que l’usine Materne avait délégué deux membres du service du personnel pour rendre un dernier hommage à l’un de ses anciens ouvriers. À force de creuser la mémoire de la vieille femme, l’inspecteur parvint à dénicher la personne qui aurait pu en vouloir à Simon Voinet : sa propre mère, décédée des années auparavant. R.A.S., rien à signaler, affaire classée côté victime ! Par acquit de conscience et pour soigner sa réputation de « fouille-merde », il se promit d’interroger la petite-fille Voinet. Ensuite, il pourrait clore le premier volet de l’enquête et se consacrer à l’investigation automobile. C’est avec dix minutes d’avance qu’il arriva à Gedinne, au domicile de Marylou. Il aimait bien surprendre les témoins dans leur quotidien. Les gens se méfient des interrogatoires au commissariat. Chez eux, ils sont plus enclins à parler de tout et de rien. Cela lui avait parfois permis de dénouer certaines affaires. — Bonjour madame Voinet ! — Inspecteur Gleizner, je suppose ? — Affirmatif ! Désolé d’être en avance. Si vous voulez, je repasse dans dix minutes. — Non, non, entrez, je vous en prie. Marylou introduisit l’inspecteur dans la véranda où elle lui servit une tasse de café accompagnée d’un assortiment de biscuits chocolatés. C’est sûr, il préférait définitivement les entrevues à domicile. Les murs bétonnés des commissariats et l’ersatz de café qu’on y trouvait ne lui manquaient nullement. — Vous désiriez me parler ? demanda Marylou après un silence qui devenait pesant. — Affirmatif ! répondit Gleizner, un peu militairement. J’ai lu dans le rapport que vous étiez au téléphone avec votre grand-père quand… — C’est exact ! interrompit Marylou, qui trouvait l’attitude de l’enquêteur peu empathique. — Celui-ci s’en aperçut et voulut s’en excuser. — Mon métier exige un esprit vif, aiguisé, qui ne peut être altéré par des sentiments, quels qu’ils soient. — Ne vous fatiguez pas, inspecteur, et dites-moi ce que vous attendez de moi. — Soit ! Pouvez-vous me décrire ce que vous avez entendu ? — C’est… important pour l’enquête ? — Tout est important, madame Voinet ! — J’étais en train de parler à mon grand-père quand j’ai entendu un bruit sourd, puis des grésillements. C’est tout. — Est-ce vraiment tout ce que vous avez entendu ? — Oui. J’ai bien peur de vous décevoir. — Que du contraire, madame Voinet. Votre version des faits corrobore celle des policiers descendus sur place. — Que voulez-vous dire ? — Absence de marque de freinage au sol. Si le véhicule avait freiné, vous l’auriez entendu, n’est-ce pas ? Marylou tressaillit. Elle ne put s’empêcher de lâcher : — Vous croyez qu’on l’a volontairement percuté ? — Oh, oh ! Pas de conclusions hâtives ! Qu’est-ce qui vous fait croire à un meurtre ? Quelqu’un lui en voulait-il ? — Euh, non, non, certainement pas, balbutia-t-elle. Mon grand-père était un homme sans histoire. Seulement… avouez que c’est troublant cette absence de freinage. Je connais bien cette route, il faut vraiment être aveugle pour ne pas voir un piéton en plein après-midi. — Qui sait, qui sait… Marylou ne releva même pas ce trait d’humour déplacé. L’inspecteur n’osa pas sourire et reprit rapidement la parole. — Voyez-vous, madame Voinet, si vous me dites qu’il n’y avait pas la moindre raison d’attenter à la vie de votre grand-père, je vais poursuivre mes investigations ailleurs. Il y a mille et une possibilités à envisager. Si vous consultez les statistiques concernant les accidents de voiture n’impliquant qu’un seul véhicule, en pleine journée, sur les routes de campagne, il en ressort que les causes peuvent être multiples. — Par exemple ? — Un éblouissement du soleil. — Pas à 11 heures au mois de juin, monsieur l’inspecteur ! Comme toujours, Marylou avait parlé sans réfléchir. C’était sa nature. Elle démarrait au quart de tour lorsqu’on la provoquait ou qu’elle se sentait agressée. Gleizner semblait pourtant apprécier cette joute verbale et ne se priva pas pour en rajouter. — Ça pourrait également être n’importe quelle source de distraction du conducteur, comme une belle nana en mini-jupe qui passe dans la rue… mais je doute que votre grand-père entre dans cette catégorie ! Marylou le fusilla du regard. Cette fois, il avait dépassé les bornes. Elle coupa court à la conversation en prenant la voix la plus glacée qu’elle pût. — Je crois que nous nous sommes tout dit, inspecteur. Si vous voulez bien me laisser, j’ai à faire ! — Bien sûr, madame Voinet ! dit-il en se levant prestement. Sans un mot, Marylou se dirigea vers la porte d’entrée, l’ouvrit et congédia l’inspecteur. Gleizner savait qu’il avait été trop loin, c’était sa façon à lui d’affronter la réalité du terrain. Tourner les événements en dérision était la seule manière qu’il avait trouvée pour garder la tête froide, pour supporter le malheur qu’il voyait tourner autour de lui comme un monstre sanguinaire. Il n’aimait pas la mort. Ce qui l’intéressait, lui, c’était l’intrigue, l’enquête, la quête de la vérité. Avant de repartir vers Namur, il fit halte au commissariat de Gedinne, espérant y apprendre un peu plus sur cette Marylou Voinet. Il le trouva à la sortie du village, juste en face du cimetière. Gleizner sourit de cette situation quelque peu cocasse et entra à l’intérieur du bâtiment. 4
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