FRÉJUS, le 2 décembre 1959
La journée avait été pluvieuse, comme toutes les autres de cette fin d’année 1959. Le soleil, après avoir tenté de briller au travers de ce rideau humide, s’était couché de bonne heure, laissant la pénombre recouvrir la plaine de son manteau funèbre. Ce mercredi 2 décembre devait être un jour comme les autres pour Thanatos, Mirabeau et tous les habitants des alentours de la petite cité provençale. En regardant l’astre solaire fuir l’horizon, nul n’imaginait que l’un des deux ainsi que 422 autres malheureux ne verraient plus jamais le jour se lever.
Thanatos et Mirabeau étaient arrivés un soir d’été, quatre ans plus tôt, déposant leurs pénates dans cette bourgade discrète du Var. Leur exil argentin n’avait pas duré longtemps. Le gouvernement Perón leur avait ouvert les portes du pays en 1949 et Thanatos avait pu s’enrichir en participant à divers trafics d’armes et de stupéfiants avec les États-Unis. Mirabeau avait suivi comme un petit chien celui que la vie lui avait imposé comme compagnon. Le secret de leur bonheur fragile tenait en deux mots : discrétion et anticipation. Quand le cancer emporta sa femme en 1952, Perón vacilla sur son trône. Evita avait bien plus les faveurs du peuple que lui. Thanatos sentit le vent tourner et prépara son second exil bien avant l’heure, si bien que, lorsque le dictateur fut renversé en septembre 1955, Thanatos et Mirabeau sirotaient déjà un pastis sur une terrasse de Fréjus. Le premier avait acheté une petite maison à la sortie de la ville, le long du Reyran, la rivière alimentée par le gigantesque barrage de Malpasset, installé la même année quelques kilomètres en amont. De leur séjour argentin, Mirabeau avait ramené une femme et un fils, tandis que Thanatos avait opté pour des liasses de dollars.
Il était 21 h 13 quand les deux hommes sortirent du café où ils avaient noyé leurs illusions. Leur contact aux États-Unis, qui leur avait promis monts et merveilles, les laissait sur une voie de garage depuis trop longtemps.
À la même seconde, dix kilomètres plus au nord, le barrage de Malpasset n’en pouvait plus de retenir les cinquante millions de mètres cubes d’eau qu’il avait amassés dans ses flancs depuis le début du déluge. Il aurait bien hurlé à toute la région de se mettre à l’abri, mais il se sentait impuissant. Bientôt, la montagne qui soutenait l’édifice craquerait de toutes parts, déversant sur la vallée ses flots rugissants. Depuis sa mise en activité, cinq ans auparavant, il n’avait jamais pu être rempli, faute de pluie. C’était la première fois que le barrage subissait une pression maximale. Les responsables, inquiets, suivaient de près la montée des eaux. Ils auraient bien ouvert les vannes pour soulager l’ouvrage, mais la construction de la nouvelle autoroute, en aval du barrage, leur rendait la tâche impossible : le béton, fraîchement coulé, ne supporterait pas l’arrivée massive d’eau injectée dans le Reyran. À 18 heures, ils prirent néanmoins la décision de gonfler légèrement le débit de la rivière pour éviter un débordement.
Thanatos et Mirabeau, le corps imbibé de pastis, ressassaient leurs déboires. Ils savaient qu’ils avaient l’alcool triste, mais cela ne les empêchait pas d’écumer les bars du sud de la France, ruminant leurs défaites, accablant le monde de tous les maux.
— On n’a pas eu la vie qu’on méritait, se lamenta Thanatos. Tu aurais pu me conduire dans les plus beaux palaces du monde et je me serais pavané au bras des plus belles femmes. Et où j’en suis aujourd’hui ? Nulle part ! Je suis bon qu’à picoler et à pisser sur les platanes.
— On aurait mieux fait de rester à Buenos Aires. Lucia me le répète tous les jours.
— On s’en fout de ce que pense ta femme. C’est normal qu’elle préfère l’Argentine : elle est née là-bas et ton fils Miguel aussi. Le monde est déjà suffisamment compliqué pour qu’on prenne en compte l’avis des femmes.
— Elles ont le droit de vote quand même.
— La faute à De Gaulle. Moi, si j’avais été général…
— Arrête de rêver, ça ne te rendra pas tes galons, le rabroua Mirabeau.
— Tu penses bien que si on avait eu le choix, je serais resté bien au chaud à Buenos Aires, en bénéficiant des largesses de cet idiot de Perón.
Un craquement sinistre se fit entendre là-haut. La montagne, gorgée d’eau, montrait des signes de fatigue. L’immense mur qui surplombait la plaine se lézarda, puis explosa en vomissant ses entrailles. Une vague de quarante mètres de haut déferla sur la vallée à la vitesse de 70 km/h, détruisant tout sur son passage. Les hommes, les femmes et les enfants, qui s’étaient précipités dehors, curieux de savoir d’où venait ce vrombissement soudain, eurent à peine le temps de voir le visage de la mort, qui les emporta, tels de vulgaires fétus de paille. La toute nouvelle autoroute A8 n’offrit aucune résistance. Bientôt la voie ferrée se dressa fièrement pour faire obstacle à la furie des eaux. Elle fut soulevée sans ménagement, projetant deux wagons dans un champ voisin. Sans s’appesantir sur le sort des malheureux qui croisaient son chemin, l’eau déferla sur la vallée, emportant dans son sillage des torrents de boue et de gravats.
— Quand tout se sera tassé, on retournera en Argentine. Je l’ai promis à Lucia et Miguel.
— Le problème avec toi, Mirabeau, c’est que tu es trop sentimental.
— Et toi, trop sûr de toi, Thanatos ! Tu t’es toujours cru au-dessus de tout le monde.
— Mais je le suis ! Ce n’est pas par hasard que j’ai choisi Thanatos comme pseudonyme. Je suis Thanatos, le dieu de la mort ! beugla-t-il.
— Arrête. Ça risque de la faire venir.
— En attendant, choisis ton arbre !
Tous deux se postèrent fièrement devant leur platane, de part et d’autre de la rue, et baissèrent leur pantalon pour arroser les arbres qui n’avaient pourtant guère besoin de l’être en cette saison de pluies diluviennes.
Les flots meurtriers entrèrent dans la ville sans faiblir, se ruèrent sur les boulevards, s’engouffrèrent dans les rues et les ruelles, envahirent les places, soulevant les voitures comme de petits jouets métalliques. Un bruit assourdissant de tôles froissées amplifiait la fureur aqueuse. Thanatos et Mirabeau n’eurent même pas le temps de remonter leur pantalon. Ils tournèrent la tête en direction du vacarme et eurent à peine le réflexe de s’agripper au platane qui leur avait servi d’urinoir. L’eau glacée leur gifla le corps avec une force phénoménale. Ecrasés contre leur arbre, respirant à grosses goulées dès qu’ils en avaient l’occasion, ils luttèrent durant de longues minutes pour tenter de rester accrochés au platane. Ballottés par les flots impétueux, ils risquaient d’être emportés à tout moment.
Lorsqu’ils virent arriver la Renault Dauphine, ils comprirent qu’elle allait forcément venir buter contre l’un des deux arbres. Leurs regards se croisèrent furtivement, avant de se focaliser sur le véhicule incontrôlable. Après avoir longuement hésité, telle une bille de flipper rebondissant de bouchon en bouchon, la voiture s’encastra dans l’arbre de gauche, écrasant la cage thoracique du pauvre malheureux. La bouche grande ouverte, les yeux exorbités, celui-ci laissa la mort s’engouffrer en lui tandis que l’eau lui remplissait la gorge. L’autre, horrifié d’assister à la mort atroce de son compagnon d’infortune, priait pour que ce cauchemar prenne fin. Moins d’une demi-heure après la rupture du barrage, le torrent finit sa course folle dans la Méditerranée, précipitant avec lui les avions de la base aéronavale. Lentement, l’eau se retira pour faire place à un immense linceul de boue dont la nature avait pudiquement recouvert les corps mutilés. Un silence de plomb, amplifié par la nuit noire, s’installa sur la région. Les survivants, hébétés, fouillaient les décombres dans l’espoir, parfois infime, de retrouver les êtres chers. Quelque part, une jeune femme et son fils, partis d’Argentine à la recherche d’une vie meilleure, gisaient sur le seuil de leur maison, comme des pantins désarticulés, loin de leur terre natale.
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