2Le Gaec était à peine reparti, qu’Alice sortit un « extra-dry » d’Eric, un vin vieilli sous voile à la jurassienne qu’il expérimentait depuis quelques années et comme Alice apprécie particulièrement les vins rancio réussis, il l’utilisait comme dégustatrice, ce dont elle ne se plaignait évidemment pas. Ça vaut mieux que de tester les nouveaux médicaments pour boucler les fins de mois.
Les verres remplis d’un élégant liquide ambré et lumineux, Eric la provoqua :
— Non mais, quelle idée tu as eue de t’installer par ici…
— Sage-femme libérale… en pleine campagne… compléta Barbara levant les yeux au ciel.
— Bon ça va, quand on l’aura dit cent fois… ça n’aura rien avancé, répondit Alice.
— Remarque, sans ça, nous ne t’aurions jamais connue et on aurait raté, vraiment, comme dit ma nièce… reprit Eric.
— Je te rappelle tout de même que si mes informations dataient, c’est vrai, c’est bien parce que les statistiques vont à un train de sénateur…
— Et entre le moment de la collecte des données et celui de ton choix, les années ont passé, la situation a singulièrement évolué… sans compter que les sénateurs prostatiques ne se sentent plus concernés par ta profession…
— Je ne pouvais vraiment pas imaginer que la moitié des hommes de ce canton deviendrait impuissante !
— Pourtant, grâce à ta quasi-faillite professionnelle, on commence à cerner un peu le problème…
— Evidemment, par recoupement, le lien avec l’utilisation de ce foutu insecticide finit par s’imposer…
— A l’arsenic ! et interdit depuis trois ans, sur le papier…
— Oui, mais encore disponible de l’autre côté des Pyrénées, en vente libre.
— Tu prêches un convaincu, le résultat est que tu te retrouves dans une drôle de situation même si tu as fait faire un grand pas en avant à la dénonciation de cette saloperie.
— Ouais, ouais, heureusement que je connais du monde à Toulouse, sans ça on n’aurait toujours rien de solide…
— Tu nous reparleras de tes relations…
— Pas mes relations, ma relation… mais n’empêche c’est aussi un grand pas en arrière pour mon avenir professionnel…
— Ton avenir professionnel ? !
— Comment annoncer qu’une sage-femme s’installe dans une région où les naissances ont tellement diminué que son boulot est devenu inutile ?
— Allons, vois plus loin… on attendait depuis des années, nous autres, ce genre d’informations, et c’est pas avec les toubibs du coin…
— Et puis positive un peu, insiste Barbara, quoi : imagine que la chute de natalité se soit produite après, elle insiste bien sur le après, ton installation, tu l’imagines ta réputation, alors ?
— Vu comme ça, tu es plutôt veinarde dans ton malheur…
— Vu comme ça, évidemment… A propos d’installation je ne vous ai jamais raconté ma première entrevue avec Lacrampe, votre maire-toubib ?
— Non, vas-y… on t’écoute… Mais, note quand même qu’on n’a pas voté pour lui…
— Ça n’empêche : c’est quand même ton maire !
— Mais sûrement pas mon toubib !
Rire général.
*
Cette première entrevue avait été provoquée par Lucien Lacrampe, médecin et maire de la commune, curieux de rencontrer cette personne qui, contre toute logique, et sans doute très mal orientée, était venue sur ses terres y proposer la pratique de l’accouchement à la maison, tout un programme, qu’il aurait pu prendre pour de la provocation pure et simple.
En effet Lacrampe s’avouait ouvertement antimédecines naturelles, y compris l’homéopathie… alors que d’autres de ses collègues plus diplomates avec leurs clients (le gros mot ! il faut dire : patients. Trop patients parfois d’ailleurs) reconnaissaient simplement ne pas être compétents dans ces spécialités et étaient, souvent, assez adroits pour récupérer le client égaré… Non, lui, docteur, et maire de surcroît, claironnait bien haut son mépris pour ces méthodes d’un autre âge, semant la terreur dans les rangs de la maison de retraite du bourg comme dans les cabinets para-médicaux de toute la communauté de communes. Grâce à sa position prépondérante dans cette institution il avait pu faire capoter l’ouverture de plusieurs cabinets d’infirmiers dont les méthodes ne lui plaisaient pas…
Son actionnariat principal dans la polyclinique des Frênes l’amenait, là encore, en position de monopole quant aux soins à donner sur deux cantons.
Si un patient-client n’était pas content… il pouvait toujours aller se faire soigner ailleurs… à 30 ou 50 kilomètres, où étaient les hôpitaux sérieux les plus accessibles.
Son dédain pour cette clientèle passive et ainsi exclusive, était tel qu’il se contentait désormais de consultations au cabinet et ne pratiquait plus guère les visites à domicile, qu’il déléguait volontiers à son associé ou laissait assumer pour les urgences par les infirmiers du cru.
Bref un personnage redoutable sous des aspects parfois débonnaires. Même les autres élus et responsables du canton le regardaient avec méfiance ou crainte. On le savait âpre au gain, peu scrupuleux sur les méthodes et les ordonnances (un de ses amis propriétaire d’une écurie de course en profitait ainsi pour ses chevaux…), particulièrement sensible aux cadeaux des représentants (autre gros mot) visiteurs médicaux des laboratoires… Il avait ainsi constitué quasiment seul, aidé un peu il faut le dire, par l’apport de sa femme (une petite dinde issue du meilleur monde de la sous-préfecture, et qui savait arrondir les angles par ses charmes quand son mari était trop cassant), un solide patrimoine à l’étendue méconnue et qui relevait d’un secret farouche…
Tout cela tenait en un mot : la maîtrise de la situation. Et sur ce qu’il ne pouvait contrôler, en être exactement informé.
Il avait donc été logiquement intrigué par la demande d’installation de cette jeune sage-femme sur son territoire. Mais il savait aussi lâcher du lest à l’occasion, et étant un peu trop connu pour ses prises de position antimédecines naturelles, il avait vu dans cette installation un moyen de se dédouaner suffisamment de ce côté-là pour qu’on lui foute une paix royale ailleurs. Se réservant d’intervenir si ladite Alice, charmante au demeurant, se révélait dangereuse. Encore qu’il lui souhaite bien du plaisir… dans ce pays, terre de mission s’il en est.
Il s’en était d’ailleurs déjà entretenu avec ses collègues proches, notamment son associé au cabinet médical et une relation privilégiée à la Mutualité sociale agricole.
A l’occasion d’un apéritif décontracté, avec cet associé, dans le patio de sa maison, par exemple. En regardant l’eau s’élever et retomber dans la grande vasque centrale couverte de mosaïque, très marocaine. En servant un nouveau whisky :
— Dis donc cette sage-femme libérale qui s’est installée pour faire des accouchements à domicile elle commence à me les briser : figure-toi qu’elle demande à ses clientes d’exiger un traitement homéopathique…
— J’en ai entendu parler, répondit l’associé, par plusieurs patientes qui sont venues déjà me demander des trucs invraisemblables. Tu te rends compte ? il va falloir se mettre aux poudres de perlin pinpin qui ne rapportent rien ? Jusqu’à présent j’ai réussi à dévier en corner mais si ça continue je vais devoir retourner en fac apprendre l’homéopathie…
— Pauv’ Juliette…
— Quoi ?
— Non, rien, une vieille plaisanterie de fac justement. Je ne te l’ai jamais racontée ?
— Tu crois que c’est le moment de dire des conneries ?
— Oh ça ne fait pas de mal. C’est l’histoire d’un n***e…
— Tiens, tu dis un « n***e »… pas un « noir », j’avais encore jamais remarqué.
— Noir, n***e, quelle différence ?
— C’est vrai que tu dis toujours patient et pas client… Bon, à l’occasion tu te repasseras le « coup de torchon »… mon vieux Lucien, poil aux chiens.
— Bref, un noir, si tu veux, qui rentre dans une pharmacie où la serveuse, voyant qu’il hésite entre les différents comptoirs, lui demande « Homéopathie ? », alors, il lui répond naturellement « Pauv’Juliette ».
— Et alors ? ç’est supposé être drôle ?
— Laisse tomber va ! en tout cas moi non plus je n’ai aucune envie de retourner à l’école ! Je serai direct ! D’ailleurs je vais l’inviter à une rencontre entre professionnels, jusqu’à présent on est resté assez lointain et trop protocolaire…