IIIChaque année, pour son anniversaire de naissance, Mme de la Ridière donnait un grand dîner.
Il y avait, à ce propos, branle-bas plusieurs jours à l’avance, et Serena, pour l’avoir expérimenté l’année précédente, savait quel surcroît de fatigue lui apporterait encore ce repas de cérémonie.
Mme de la Ridière, gourmande et vaniteuse, entendait ne regarder à rien pour ce jour-là. Elle discutait longuement le menu avec Simonne et Eustache – M. Beckford n’ayant au chapitre qu’une voix sans influence – et finissait par faire sur sa liste un amalgame de plats dont le chef de l’Hôtel des Normands, qui confectionnait le dîner, éliminait pour le moins la moitié.
Naturellement, des toilettes neuves étaient de rigueur pour l’aïeule et la petite-fille. Elles étaient combinées longtemps à l’avance, mais ces dames ne se décidaient complètement qu’à la dernière limite, ce qui provoquait un affolement et un travail fiévreux, de jour et de nuit, dans l’atelier de Mlle Loutre, la meilleure couturière d’Échanville.
Cette année, Mme de la Ridière choisit une soie jaune d’or à rayures violettes, d’un goût plus que douteux, et Simonne jeta son dévolu sur un des modèles les plus excentriques qui se trouvât dans la collection des gravures de Mlle Loutre.
Sur la liste des invités, ces dames inscrivirent le nom de Ralph Hawton, à la vive surprise de M. Beckford.
– Comment, lui ?... Mais vous le connaissez à peine. Il ne vous a fait qu’une seule visite...
– Qu’importe ! À la campagne, il n’y a pas besoin de tant de cérémonies ! déclara Mme de la Ridière. Ce jeune homme fera très bien parmi nos invités.
– S’il accepte.
– Pourquoi n’accepterait-il pas ? Il ne pourra qu’être très flatté d’une telle invitation, ce me semble !
– Je ne dis pas..., mais enfin cela peut n’être pas dans ses goûts...
– Allons donc ! on aime toujours un bon dîner, pris en compagnie de gens agréables. Vous verrez qu’il sautera sur cette occasion de se distraire un peu !
– C’est possible... Quant à moi, je ne demande pas mieux. Il ne me déplaît pas, ce M. Hawton.
– Vous seriez bien difficile s’il en était autrement 1
M. Beckford pensa :
« Peste ! On en est joliment coiffé, de l’ingénieur ! Ce que c’est que d’être bel homme, aux manières de prince ! Heureusement, je le crois sérieux, car sans cela, il pourrait s’amuser à tourner la tête de Simonne, et celle-ci se laisserait aller à toutes les inconséquences. Sa grand-mère l’a si mal élevée ! – si peu élevée, plutôt ! »
Mme de la Ridière avait bien prévu : Ralph Hawton accepta l’invitation. On le vit arriver à l’heure dite, portant l’habit avec une élégance souveraine, qui fit aussitôt paraître gênés, vulgaires ou ridicules, les autres hommes présents.
Du côté féminin, on lui témoigna le plus flatteur empressement. Il accueillait ces amabilités avec la froideur courtoise et quelque peu railleuse dont il était coutumier. On ne discernait pas chez lui de fatuité, mais, très évidemment, il avait pleine conscience de ses dons physiques, du charme dominateur de son regard, et il était habitué à voir l’attention des femmes s’attacher à lui partout où il paraissait.
Sur l’instigation de Simonne, Mme de la Ridière l’avait placer à table, entre deux laiderons : la grosse Mme Julien, qui avait vingt-cinq ans et qu’on appelait dans le pays « le petit éléphant », et Mlle Cailleux, personne mûre, noire comme une taupe, pourvue de moustaches et portant une perruque de nuance indécise, toujours placée sur le côté. Mais cette dernière se révéla fort intelligente, douée d’un tour d’esprit original, et Ralph put causer agréablement avec elle, tout en adressant de temps à autre quelques mots polis à son autre voisine, qui lui répondait par monosyllabes presque inintelligibles, car elle était d’une timidité absolument incurable.
Simonne, en face du jeune Anglais, riait beaucoup et parlait fort, visiblement désireuse d’être remarquée, Félix Morel essayait des traits d’esprit, tout en lançant des coups d’œil malveillants vers l’étranger qui l’éclipsait si complètement, lui dont l’élégance prétentieuse avait jusqu’alors triomphé dans ce milieu de province. Mme de la Ridière, peinte, fardée, coiffée de postiches jaunes tout neufs, décorée de volumineux bijoux, minaudait entre ses voisins de table, M. Sorbin et le colonel Cavreuc, vieil officier en retraite qui vivait dans une propriété proche de l’usine, avec ses deux filles montées en graine. Ces demoiselles avaient impitoyablement repoussé, naguère, tous les partis, dont quelques-uns fort avantageux, parce qu’il leur aurait fallu vivre à la campagne ; aujourd’hui, vieilles filles, elles continuaient de demeurer, par la force des choses, dans la maison paternelle, où, maintenant, venait plus les chercher aucun épouseur.
Le dîner était quelconque, en dépit des superbes désignations du menu. Mme Mûrier, femme d’un notaire d’Échanville et la bonne langue de la petite cité, susurra à l’oreille de son voisin de table :
– Cette pauvre Mme de la Ridière n’entend rien aux belles réceptions ! Jamais je n’ai vu repas plus ordinaire. Et vous ?
Le voisin, qui était Félix Morel, convint de l’écœurante banalité des plats. Et il en profita pour parler d’un dîner auquel il avait été convié, l’année précédente, à Paris, chez une personnalité politique, que sa notoriété tapageuse faisait passer aux yeux de certains pour un personnage.
Complaisamment, Félix décrivait les plats, confectionnés par un chef habile, et Mme Mûrier, qui appréciait fort les bons mets, ouvrait des lèvres gourmandes en murmurant :
– Délicieux !... Oh ! cher monsieur, je comprends que le souvenir de ce dîner vous soit inoubliable !
– N’est-ce pas ? Et l’affabilité de l’amphitryon y ajoutait encore un nouvel agrément. Ce Chambon est un homme charmant !
– Vraiment ? On le disait vulgaire... Et puis, ses idées politiques si avancées..., ses opinions antireligieuses et antipatriotiques...
Félix eut un geste de mépris.
– Oh ! cela n’est qu’une surface ! Au fond, il n’est pas méchant..., pas méchant du tout. Et puis, on lui prête bien des paroles qu’il n’a jamais dites, cet homme. Il me l’a déclaré à moi... Oui, madame, nous avons causé longuement...
La causerie, se réduisait, en réalité, à ces mots dits en passant par le bruyant député au jeune homme très empressé que lui présentait son ami :
– Eh bien ! mon garçon, est-ce que ça marche, le progrès, dans votre province ? Y est-on encore clérical, patriotard et le reste ?
Puis l’illustre Chambon s’était éloigné, après avoir écouté d’une oreille vague, avec un sourire napoléonien, la réponse bredouillée par Morel.
Eustache, un peu plus loin, se gavait de ses mets préférés, en buvant sec, sans souci des froncements de sourcils de son père. M. Beckford n’était pas du tout d’avis que le garçonnet assistât au dîner ; mais, comme toujours, il avait dû céder devant la volonté aigrement exprimée de sa belle-mère, qui entendait que « le pauvre cher petit » ne fût pas privé de cette distraction.
Pendant ce temps, Serena, dans sa chambre située sous les toits, essayait de se reposer un peu. Elle était brisée par toutes les besognes qui lui étaient incombées, par toutes les exigences, les reproches, les paroles désagréables qu’elle avait dû subir. Car jamais, quoi qu’elle fît, Mme de la Ridière et Simonne ne se montraient satisfaites.
Sa santé s’altérait peu à peu sans que personne songeât à s’en apercevoir. Elle perdait tout appétit et avait de fréquents maux de tête. Il en était ainsi ce soir. Elle s’était étendue tout habillée sur son lit et appuyait son front contre le traversin, dans l’espoir que le cercle de fer se desserrerait peu à peu. Mais, en cette soirée de fin d’avril, exceptionnellement chaude, il ne venait pas un souffle du dehors, par la lucarne ouverte, et la mansarde était étouffante. Aussi la jeune fille se décida-t-elle à descendre, pour chercher un peu d’air dans le jardin.
Les convives n’avaient pas encore quitté la table. Au passage, Serena entendit leurs rires, leurs éclats de voix. La porte, à ce moment ouverte par le domestique loué pour la circonstance, lui laissa entrevoir la salle à manger très éclairée, des hommes et des femmes en toilette... Avec un sourire, en pensant à tout le souci que représenterait pour elle le lendemain de ce dîner, Serena se glissa au dehors, jusqu’à un bosquet où se trouvaient quelques vieux fauteuils d’osier, autour d’une table dont le bois était à demi pourri.
Elle s’assit au hasard, en appuyant au dossier sa tête endolorie. Un peu de fraîcheur, ici, s’insinuait dans l’air très calme. Un quartier de lune répandait sa clarté légère sur le jardin mal entretenu par Toinet, le jeune frère de Léonie, qui venait y faire, chaque semaine, quelques heures de travail – ou, plus exactement, qui était censé les faire. De la maison parvenait un vague bruit de voix et de rires... Et peu à peu, dans cette tranquillité, dans cette fraîcheur, Serena s’engourdissait, glissait dans le sommeil.
Un peu après, des pas firent grincer les graviers de l’allée, à quelques mètres du bosquet. Deux hommes s’avançaient, en causant, la cigarette entre les doigts : M. Sorbin et Ralph Hawton. À mi-voix, le premier disait, avec un impatient mouvement d’épaules :
– Je vous avoue, mon cher ami, que ce dîner représente pour moi une corvée ! Mais je me trouve un peu obligé d’accepter, à cause de mes relations avec Beckford. Ma femme, par contre, l’a esquivé cette année, sous le prétexte de sa santé. Le genre de ces dames et de plusieurs de leurs connaissances lui déplaît au plus haut point.
Ralph dit avec un tranquille dédain :
– La vulgarité morale s’unit, chez elles, à la vulgarité physique. Rien n’est plus déplaisant, à mon avis.
M. Sorbin leva les yeux sur lui.
– En effet. Mais je pensais, en vous voyant accepter cette invitation, que vous preniez néanmoins quelque plaisir...
Un léger rire d’ironie l’interrompit.
– Non, non, pas du tout – si ce n’est de faire l’étude de quelques vilains caractères. Je viens ici pour un autre motif, beaucoup plus intéressant.
Il n’ajouta pas d’autre explication et M. Sorbin n’osa le questionner davantage, car son ingénieur lui en imposait beaucoup.
À ce moment, quelqu’un appela :
– Monsieur Sorbin, où êtes-vous donc ?
– Voilà, voilà !
Et, s’adressant à Ralph, le manufacturier ajouta :
– C’est Draveil qui veut sans doute me parler, au sujet de son affaire en projet...
» Venez-vous, monsieur ?
– Non, je vais fumer encore un peu dans la tranquillité, avant de rejoindre la bruyante société de nos hôtes.
– Vous avez raison. À tout à l’heure !
M. Sorbin s’éloigna, et Ralph, remettant entre ses lèvres la cigarette, fit machinalement quelques pas vers le bosquet.
Serena ne s’était pas réveillée au bruit des voix, d’ailleurs assourdies. Ralph, en s’arrêtant, la vit à demi étendue dans le fauteuil, en une pose gracieuse et modeste. Ses cheveux bruns, longs et soyeux, qu’elle avait décoiffés pour soulager sa tête, tombaient en deux nattes sur ses épaules, un rayon de lune éclairait discrètement son ravissant visage, ses mains délicates qui se croisaient sur sa jupe. Elle semblait ainsi toute jeune, presque une enfant. Mais, au coin de sa bouche si joliment dessinée, demeurait un pli de souffrance, et les grands cils faisant ombre sur la joue frémissaient de temps à autre.
À l’entrée du bosquet, Ralph la regardait. Entre ses doigts, la cigarette s’éteignait sans qu’il s’en souciât. Il semblait intéressé, très vivement – mais non ému. Et il murmura tout à coup, avec un sourire de raillerie mauvaise :
– Elle serait assez belle pour qu’on en fût jalouse – férocement jalouse !
À ce moment, Serena fit un mouvement. Ses paupières se soulevèrent, ses yeux apparurent et s’emplirent de surprise effrayée à la vue de l’étranger.
Ralph s’inclina, en disant avec une tranquille courtoisie :
– Je vous demande pardon, mademoiselle. C’est tout à fait par hasard que je suis venu jusqu’ici...
Serena se redressait. Son visage se couvrait de rougeur, et ses beaux yeux, sous l’ombre tremblante des cils, laissaient voir un émoi craintif.
Ralph continuait, avec aisance :
– Je n’en suis pas moins charmé d’avoir le plaisir de vous saluer, ce soir, où vous n’êtes pas au nombre des convives de Mme de la Ridière.
Elle balbutia, sans trop savoir ce qu’elle disait :
– Oh ! non, je n’assiste jamais...
– Mme Sorbin me l’a appris, en effet... Cette excellente femme paraît vous avoir en affection, mademoiselle.
– Oui... elle est très bonne... Quelquefois, elle me parle, quand elle me rencontre...
Serena ne reprenait pas encore sa présence d’esprit. L’incident, il est vrai, était fort imprévu... Et, dans cette clarté de lune, le jeune homme en tenue de soirée qui se tenait là, à quelques pas d’elle, lui faisait l’effet d’une apparition presque fantastique.
Ralph reprit de sa voix calme, un peu nonchalante, où se discernait un léger accent anglais :
– Votre désagréable jeune cousin vous a-t-il encore occasionné de nouveaux ennuis, depuis le jour où son chien a si bien arrangé votre linge ?
– Oui... c’est-à-dire... Il est très gâté...
– Je m’en suis aperçu aujourd’hui. Il ne doit pas vous rendre la vie facile, je crois, mademoiselle ?
– Non, pas toujours...
Un léger sourire de mélancolie venait à ses lèvres. Puis il s’effaça aussitôt. Serena prenait conscience de la situation, et, si peu expérimentée qu’elle fût, elle sentait instinctivement que celle-ci ne devait pas se prolonger.
La rougeur se fit plus vive sur ses joues. Comme s’il eût deviné sa pensée, Ralph dit en s’inclinant :
– Je vous renouvelle toutes mes excuses, mademoiselle, pour vous avoir dérangée, bien involontairement.
Puis il sortit du bosquet, et Serena se retrouva seule.
Un moment, elle crut avoir rêvé.
Mais non, il était bien là, tout à l’heure, l’étranger à la mine fière, celui que Mme de la Ridière et Simonne appelaient le « bel Anglais ».
Elle avait rencontré son regard vif et impérieux, qui l’intimidait beaucoup. Et il lui avait parlé, aimablement, avec un sourire qui donnait un charme singulier à sa physionomie...
Ralph, de son côté, s’en allait sans hâte vers la maison. Il songeait :
« Elle n’est pas encore coquette, celle-là. Elle n’est encore qu’une enfant. Mais elle deviendra vite comme les autres ! »
Il leva les épaules et dit entre ses dents, avec un sourire de sarcasme :
– Elle ou une autre, qu’importe : maintenant, je saurai me défier... Et sa beauté sera un de mes meilleurs instruments de vengeance.
Quelques instants plus tard, Ralph se mêlait à un groupe très animé, où l’appelait Mlle Beckford. Audacieusement, au nez de Félix Morel, et sans le moindre souci de dignité, Simonne affichait son engouement pour l’ingénieur et multipliait en son honneur les avances coquettes.
– Déplorable, l’éducation de cette jeune personne ! chuchotait Mme Mûrier à l’oreille de ses bonnes amies. La voyez-vous qui fait la cour à l’Anglais !... C’est inimaginable, un genre pareil ! Mais le jeune homme la regarde quelque peu du haut de sa grandeur, et c’est bien fait !
Morel, se voyant éclipsé près de Mlle Beckford et des autres jeunes filles et jeunes femmes présentes, était allé porter ses hommages à une veuve d’une quarantaine d’années, rousse, minaudière, pas jolie, mais pourvue d’une fortune rondelette. Écouté avec une attention flatteuse de ce côté, il oublia un peu sa blessure d’amour-propre et, de toute la soirée, se donna la satisfaction de se tenir éloigné de Simonne – au vif dépit de celle-ci, qui commença dès lors à se demander si sa manœuvre était aussi excellente qu’elle le pensait.
Sa grand-mère, quand elle lui en parla, en se déshabillant, déclara :
– Il était furieux, mais c’est parfait. La jalousie en est cause, ce qui ne peut être qu’un bon signe. Sois aimable pour lui, quand tu le reverras, mais sans cesser de faire les yeux doux à M. Hawton, ce qui excitera Morel et l’engagera peut-être à se déclarer plus vite.
Simonne murmura, en faisant glisser la jupe-gaine qui lui permettait seulement de raides petits pas d’estropiée :
– Ah ! M. Hawton !... Je vais en rêver, certainement ! Quel malheur qu’il n’ait pas un peu de fortune ! Je serais folle d’un mari comme celui-là !
– Hum ! il faudrait peut-être que tu marches, avec lui, ma petite ! Et tu es habituée à faire tes quatre volontés. Sur ce point-là, Morel te conviendra bien mieux.
– Oui, évidemment... Et puis, de toute façon, c’est impossible. Il me faut de la fortune, avant tout. Donc, je dois choisir Morel.
Et, sur ce, ayant réussi à se débarrasser de sa jupe collante, Simonne regagna sa chambre, de l’air vainqueur d’une jeune personne qui n’a qu’à choisir l’heureux élu, sans difficultés d’aucune sorte.