CHAPITRE 12: LE SCELLÉ DES DEUX MONDES
POV : Kira (La folie du Henné)
Après le départ fracassant d’Ismaël, la cérémonie du henné a basculé dans une transe collective. Ce n’était plus une soirée, c’était un exutoire. Inès, comme pour noyer sa jalousie une bonne fois pour toutes, a attrapé une derbouka et s’est mise à frapper un rythme endiablé.
— « Allez les filles ! Ce soir, c’est le dernier soir de célibat de la lionne ! » criait-elle, les yeux brillants.
Toutes mes demoiselles d’honneur se sont levées. On a dansé jusqu’à en avoir le tournis, les pieds frappant le sol en rythme, les mains déjà rouges de henné levées vers le plafond. Les tantes, d’habitude si strictes, s’étaient lâchées. Ma tante Zohra menait la danse, faisant vibrer ses bijoux avec une énergie de jeune fille.
Yama et le père d'Ismaël, restés dans le couloir, se jetaient des regards de satisfaction. Pour les parents, c'était le triomphe de la lignée. Voir leurs enfants ainsi célébrés, c'était la preuve que l'honneur était sauf. Yama distribuait des dattes et des dragées à la volée, riant aux éclats, oubliant pour quelques heures les tensions des jours passés. On a ri, on a pleuré de joie, et on a chanté jusqu’à ce que nos voix s’éteignent dans la fraîcheur du petit matin.
POV : Ismaël (La Mosquée - La promesse devant Dieu)
Le soleil se levait à peine sur la cité quand je suis arrivé à la mosquée pour le Nikah. L'air était pur, froid, loin de l'agitation des fêtes. J'avais troqué l'arrogance de la veille pour une humilité nécessaire. J'étais vêtu d'un qamis d'un blanc pur, le cœur battant d'une manière que je ne contrôlais pas.
Entrer dans la maison de Dieu pour sceller mon destin avec Kira, c'était un poids immense. Je voyais Baba, le père de Kira, assis avec mon père et l'Imam. Ils m'attendaient.
— « Ismaël », a dit l'Imam d'une voix douce. « Tu prends aujourd'hui une responsabilité devant le Très-Haut. Une femme n'est pas un trophée, c'est une Amana (un dépôt sacré). »
J'ai baissé les yeux. Je repensais à ma colère, à la gifle, à ma vie de loup solitaire. En prononçant les paroles rituelles, en acceptant Kira comme épouse devant les témoins, j'ai senti une paix étrange m'envahir. Ce n'était plus une question de "contrat" ou de "dette". C'était un engagement d'homme. Je promettais de la protéger, même contre moi-même.
— « Barak'Allahu lakuma », a conclu l'Imam.
Mon père m'a serré dans ses bras, suivi de Baba. Le regard de mon beau-père était chargé d'une demande muette : Prends soin de ma fille. J'ai hoché la tête. Le lion avait enfin trouvé sa boussole.
POV : Kira (La Mairie - Le spectacle et l'engagement)
Le quartier était en état de siège. Le cortège de voitures était un défilé de luxe indécent : des Ferrari, des Lamborghini, et en tête, une Rolls-Royce blanche ornée de fleurs. J'étais à l'intérieur, étouffée par ma robe blanche monumentale, une création qui scintillait à chaque mouvement.
Arrivée devant la mairie, la foule était compacte. Les youyous déchiraient l'air, les fumigènes colorés (bleu et blanc) envahissaient le parvis. C'était la folie. Ismaël m'attendait sur les marches. Il était revenu à son costume trois pièces, impeccable, le regard de braise.
Quand il a pris ma main pour monter les escaliers, j'ai senti ses doigts trembler légèrement. Lui aussi a peur, j'ai pensé.
Dans la salle des mariages, sous le portrait de la Marianne, le silence s'est fait. L'adjoint au maire a commencé son discours, mais je n'entendais rien. Je fixais juste l'alliance sur le doigt d'Ismaël.
— « Kira Larbi, consentez-vous à prendre pour époux Ismaël Demir ? »
J'ai marqué une seconde de silence. J'ai jeté un regard vers Inès, qui pleurait pour de bon cette fois, puis vers Yama, rayonnante. Enfin, j'ai regardé Ismaël. Il ne me dominait plus. Il m'attendait.
— « Oui », j'ai dit, d'une voix ferme qui a résonné contre les murs lambrissés.
— « Je vous déclare unis par les liens du mariage. »
L'explosion de joie a été immédiate. On s'est embrassés sous une pluie de pétales de roses. En sortant de la mairie, sous les klaxons assourdissants, Ismaël s'est penché vers moi : — « Félicitations, Madame Demir. Prête pour la grande fête ? » — « Tant qu'il n'y a pas de voitures qui brûlent ce soir, ça devrait aller », j'ai plaisanté.
Il m'a serrée contre lui, et au milieu du chaos de la cité, des cris et du luxe, j'ai compris que mon piment n'allait pas s'éteindre. Il allait juste brûler avec le sien.
POV : Kira
La salle de réception était un palais de mille et une nuits transporté au cœur de la banlieue. Des lustres en cristal dégoulinaient du plafond, et chaque table était une montagne de fleurs blanches et de dorures. Mais au milieu de tout ce luxe, c’est une petite silhouette qui a volé mon cœur.
Yanis. Mon petit lionceau.
Il s'est frayé un chemin à travers les invités, son petit costume trois pièces ajusté comme celui de son père. Il s'est arrêté devant moi, les yeux ronds d'admiration devant ma robe de princesse. Il a pris ma main avec une solennité d'adulte.
— « Bienvenue dans notre famille, Maman Kira », a-t-il chuchoté avec un sourire qui m'a fait oublier toutes les batailles passées. « Papa a dit que maintenant, tu ne partirais plus jamais. »
J'ai senti les larmes monter. Ce petit garçon était le plus beau cadeau de ce mariage forcé. Je l'ai embrassé sur le front, promettant silencieusement de le protéger de tout, même des humeurs de son père.
La surprise des clans
Soudain, la musique a changé. Les lumières ont faibli, laissant place à des projecteurs tourbillonnants. Mes amis de Châtelet et les gars de la cité d'Ismaël avaient préparé un coup d'éclat. Ils ont envahi la piste dans une chorégraphie millimétrée, mélangeant danse urbaine et rythmes traditionnels.
C’était un spectacle de force et de fraternité. Les potes d'Ismaël faisaient des acrobaties, tandis que mes copines, menées par une Inès qui avait retrouvé tout son peps, mettaient le feu avec des déhanchements orientaux.
Le moment le plus fort ? Ismaël s'est avancé sur la piste. Il a pris Yanis sur ses épaules. Père et fils ont commencé à danser ensemble, une danse de guerriers, une danse de victoire dédiée à moi seule. Ismaël me fixait, ses yeux brûlants de fierté, tandis que Yanis riait aux éclats en battant des mains. Je ne pouvais pas rester assise. J'ai rejoint la piste avec mes demoiselles d'honneur, répondant à leur défi par une danse gracieuse et rythmée, faisant voler mes voiles sous les acclamations.
Même nos parents n'ont pas pu résister. Baba, d'habitude si sérieux, s'est mis à danser avec le père d'Ismaël, tandis que Yama et la mère d'Ismaël se rejoignaient dans une ronde de joie, prouvant que les deux clans n'en faisaient plus qu'un.
Le marathon des tenues
C’est là que mon côté "fashionista" a pris le dessus. Comme le veut la tradition des grandes mariées, j’avais prévu de me changer. Souvent. Très souvent.
J’ai commencé par une Chedda traditionnelle, puis un caftan rouge sang, suivi d’une robe kabyle revisitée, d’une tenue fassie... À chaque fois que je revenais dans la salle, les youyous redoublaient. Mais à la huitième tenue — un ensemble en dentelle perlée d’un bleu royal — j’ai vu le visage d’Ismaël se crisper.
Il m’attendait au pied de l’estrade, consultant sa montre de luxe d’un air agacé.
— « Kira, c’est quoi ce cirque ? » m’a-t-il murmuré alors qu’on posait pour les photos. « C’est un mariage ou une Fashion Week ? On n’a pas passé dix minutes ensemble depuis le début de la soirée, tu passes ton temps dans les loges à te changer ! »
— « C’est la tradition, Ismaël ! Je dois honorer chaque région, chaque style ! »
— « La seule chose que je veux honorer maintenant, c’est ma femme, pas son armoire ! Si tu repars te changer une neuvième fois, je viens te chercher dans la cabine et je te ramène ici en peignoir ! »
J’ai ri de son impatience. Son énervement me plaisait, c’était la preuve qu’il avait hâte d’être enfin seul avec moi.
POV : Ismaël
Je bouillonnais. Certes, elle était la plus belle femme que j’aie jamais vue. À chaque fois qu’elle réapparaissait, mon cœur manquait un battement. Mais ce marathon de robes commençait à me rendre dingue. Je voulais danser avec elle, lui parler, sentir son parfum, et elle passait 80% de son temps entourée de ses tantes et couturières pour changer de bijoux.
Mais quand j’ai vu Yanis, radieux, danser avec elle, j’ai senti ma colère fondre. Kira n'était pas juste une mariée de vitrine. Elle avait conquis mon fils. Elle avait apaisé mon père. Elle avait transformé cette salle de bal en un territoire où je me sentais enfin chez moi.
Je regardais les parents danser. Baba et mon daron, bras dessus bras dessous... qui l'aurait cru il y a un mois ? On était partis d'une dette et d'une insulte, et on finissait en légende de la cité.
Quand elle est revenue pour la dernière fois, enfin prête pour la pièce montée, je l'ai saisie par la taille sans lui laisser le choix.
— « C'est fini les défilés, Kira. Maintenant, c'est toi et moi. »
La musique s'est adoucie pour le slow final. La salle a disparu. Les 500 invités ne comptaient plus. Il n'y avait plus que le souffle de ma femme contre mon cou et le poids de cette alliance à mon doigt. Le Lion avait enfin sa Lionne, et même si elle allait me rendre fou avec ses caprices et son piment, je savais qu'aucune autre n'aurait pu porter ma couronne.
La fête s'est terminée sous une pluie de confettis dorés et les cris de joie de nos amis. On sortait de là mariés, unis, et prêts à affronter le monde