CHAPITRE 10 : LE CONSEIL DE GUERRE ET LE POIDS DES ANCIENS
POV : Kira
Le silence dans l'appartement des Larbi était pire qu'une zone de guerre. Après mon retour fracassant la veille, j'avais passé la nuit à fixer le plafond, les mots « meurtrier » et « violeur » résonnant dans ma tête comme un écho toxique. Je savais que j'avais frappé fort, trop fort.
Mais le réveil a été brutal. Il restait exactement deux jours avant le mariage. Deux jours avant que les signatures ne soient apposées sur les registres, deux jours avant que la cité entière ne vienne manger le couscous de l'alliance.
À 9 heures du matin, mon téléphone s'est mis à vibrer. Pas un appel d'Ismaël. Non. C'était Baba. Sauf que Baba était dans la pièce à côté.
— « Kira ! Viens au salon ! Tout de suite ! » a hurlé mon père d'une voix qui ne souffrait aucune discussion.
Je suis sortie de ma chambre, traînant les pieds, les yeux gonflés. En entrant dans le salon, j'ai failli m'évanouir. Ismaël était là. Il était assis sur le petit fauteuil, les bras croisés, le visage fermé comme un coffre-fort. À côté de lui, Yama était debout, les bras croisés sur sa poitrine, l'air d'une juge de la Cour Suprême. Baba, lui, trônait dans son canapé, son chapelet tournant nerveusement entre ses doigts.
La sentence des parents
— « Asseyez-vous », a ordonné Baba en me désignant le fauteuil face à Ismaël.
On s'est exécutés en silence, se lançant des regards noirs qui auraient pu déclencher un incendie spontané. Yama a pris la parole la première, et sa voix n'avait plus rien de la douceur maternelle.
— « On a reçu des appels toute la soirée. Yanis pleure, Ismaël s'enferme, et toi Kira, tu rentres ici comme une folle furieuse. Est-ce que vous vous rendez compte de ce que vous faites ? »
— « Maman, il a... » j'ai commencé.
— « Tais-toi ! » a tonné Baba. « On ne vous a pas demandé votre avis. On vous regarde depuis deux semaines. Un jour vous brûlez des voitures, le lendemain vous allez au parc aquatique comme une petite famille modèle, et le surlendemain vous vous traitez de criminels ! »
Baba s'est penché en avant, fixant Ismaël, puis moi.
— « Le mariage est dans quarante-huit heures. Les invitations sont distribuées. La viande est commandée. L'honneur des Larbi et des Demir est sur la table. Et vous, vous vous comportez comme des gamins de primaire qui se chamaillent pour un élastique dans la cour de récré ! »
Le face-à-face des vérités
— « Elle m'a traité de meurtrier, Baba », a lâché Ismaël d'une voix blanche, sans me regarder. « Devant mon fils. »
— « Et il m'a jetée dehors comme un chien ! » j'ai répliqué en sentant les larmes de rage monter. « Il veut tout contrôler, il veut que je sois sa chose ! »
Yama a tapé du poing sur la table basse, faisant sauter les verres de thé.
— « Ça suffit ! La vie de couple, ce n'est pas un combat de boxe ! Kira, ton langage est une honte. On n'utilise pas des mots pareils pour l'homme qui va porter ton nom. Et Ismaël... on ne jette pas sa promise à la rue à minuit ! Un homme protège, il ne punit pas comme un gardien de prison. »
Baba a repris, plus calme mais tout aussi tranchant :
— « Écoutez-moi bien. Vous avez deux jours pour enterrer la hache de guerre. On ne veut plus entendre un cri. On ne veut plus voir de larmes. Vous allez sortir d'ici, vous allez aller finir les préparatifs ensemble, et vous allez apprendre à vous parler comme des adultes. Si vous n'êtes pas capables de vous respecter maintenant, comment vous ferez quand il y aura des vraies épreuves ? »
La trêve forcée
L'entretien a duré des heures. Yama nous a fait jurer sur le Coran et sur l'honneur de la famille qu'on ferait un effort. On était là, deux lions blessés, forcés de cohabiter dans une cage de traditions.
— « Allez-y maintenant », a conclu Yama en nous poussant vers la porte. « Allez chercher les dernières fleurs et ramenez Yanis ici, il me manque. Et ne revenez pas si c'est pour vous entre-tuer. »
On s'est retrouvés sur le palier, seuls. L'ascenseur est arrivé dans un grincement sinistre. On est montés. Ismaël fixait les boutons, moi je fixais mes chaussures.
— « T'as entendu ton père ? » a-t-il murmuré alors qu'on arrivait au parking.
— « J'ai pas le choix de toute façon, apparemment je suis déjà vendue. »
Il s'est arrêté net et m'a pris par les épaules. Pas violemment, mais avec une fermeté qui m'a obligée à le regarder.
— « Je ne t'ai pas achetée, Kira. Et je ne suis pas un meurtrier. Je fais ce que je peux avec la vie que j'ai. Si on doit faire ces deux jours, on les fait bien. Pour le petit. Et pour nos vieux qui vont faire une crise cardiaque à cause de nous. »
J'ai soupiré, sentant ma résistance s'effriter.
— « D'accord. Mais touche plus à mon poignet. Et laisse-moi ranger ta cuisine comme je veux. »
Un demi-sourire a étiré ses lèvres.
— « Marché conclu, la lionne. Monte dans la caisse. On a un mariage à sauver. »
On est partis vers le centre-ville, l'air était encore lourd, mais pour la première fois, on ne cherchait plus l'allumette pour tout cramer. On cherchait juste comment tenir jusqu'à samedi sans exploser.
POV : Kira
La trêve imposée par les darons tenait à un fil, mais elle tenait. Après avoir récupéré mes trois demoiselles d’honneur et ma dame de compagnie — une cousine éloignée experte en traditions qui ne lâche pas son carnet de notes — on a retrouvé Ismaël devant la plus grande bijouterie de la place Vendôme. Lui aussi était escorté de ses "lieutenants", des gars de la cité en costume-cravate qui essayaient de garder leur sérieux.
— « On est là pour les alliances, pas pour braquer la banque, calmez-vous », j’ai lancé à la b***e d’Ismaël en descendant de voiture.
La lionne sort ses griffes
À l'intérieur, l'ambiance était feutrée. Le bijoutier nous a installés devant un présentoir de bagues à faire pâlir une reine. Ismaël regardait les solitaires avec l'œil d'un expert, mais c'est là qu'une vendeuse, une blonde platine aux cils interminables, a décidé que c'était le moment idéal pour faire son numéro.
Elle s'est penchée un peu trop près d'Ismaël, ignorant royalement ma présence.
— « Pour un homme avec votre charisme, il faut quelque chose de... spécial. Quelque chose qui brille autant que votre regard », a-t-elle roucoulé en lui effleurant le bras.
J'ai senti le piment de la cité remonter direct dans ma gorge. Ismaël, ce lâche, a eu un petit sourire en coin, s'amusant visiblement de la situation.
— « Écoute-moi bien, Barbie », j'ai dit en m'interposant entre elle et Ismaël, posant ma main fermement sur le comptoir. « Le regard de "mon futur mari", il est déjà réservé. Alors range tes compliments et sors-nous le plateau des alliances en platine avant que je ne demande à voir ton directeur pour harcèlement de client. »
La vendeuse a bégayé, devenant rouge comme un coquelicot, et s'est empressée de reculer. Ismaël a éclaté de rire, un rire franc qui a fait écho dans la boutique.
— « T'as vu ça ? » a-t-il chuchoté à mon oreille. « À peine deux jours et tu marques déjà ton territoire ? Je croyais que tu me détestais. »
— « Je te déteste, mais tu es ma propriété officielle d'ici quarante-huit heures. Personne ne touche à ce que j'ai payé avec ma liberté, compris ? »
Le choix final
On a finalement choisi une alliance sertie de diamants pour moi et un anneau en platine brossé, sobre et puissant, pour lui. En sortant de là, le groupe s'est séparé.
— « On se voit demain soir pour le henné, Demir », j'ai lancé. « Essaye de ne pas te faire draguer par la boulangère d'ici là. »
Je suis partie avec mes filles vers l'atelier de couture. On avait des essayages de dernière minute pour leurs robes de demoiselles d'honneur : un dégradé de rose poudré et d'or qui allait parfaitement avec mon thème. Ma dame de compagnie vérifiait chaque couture, chaque perle, hurlant sur les couturières dès qu'un fil dépassait.
— « Kira, tu es sûre pour le voile ? » a demandé une de mes amies.
— « Je suis sûre de rien, les filles. Mais si je dois me marier, je vais être la plus belle mariée que cette cité ait jamais vue. »
Pendant que je passais ma robe, je repensais à la scène de la bijouterie. J'avais défendu Ismaël comme si je l'aimais depuis toujours. C'était instinctif. C'était la fierté des Larbi. On ne laisse personne toucher à ce qui nous appartient, même si ce qu'on possède nous fait parfois souffrir.