CHAPITRE 2 : DES FILTRES, DES SANGLOTS ET LE POIDS DU SILENCE
POV : Kira
— « Allez, viens la groupie, on a du travail ! » je lance à Inès en la tirant par le bras vers le fond du couloir. Je sens encore le regard de Moussa me brûler les omoplates, un mélange de surveillance fraternelle et d'agacement pur.
On s’enferme dans ma chambre. C’est mon petit royaume de dix mètres carrés qui sent le "Black Opium" et la laque à trois balles. Sur mon bureau, mon ring light trône comme un monument historique. C’est mon seul outil de travail sérieux, mon passeport pour un ailleurs que la tour 4.
— « Meuf, t’as vu comment il m’a regardée ? » soupire Inès en s’affalant sur mon lit à baldaquin — enfin, le truc que j'ai monté moi-même et qui grince dès qu'on respire trop fort. « Je te jure, Moussa, il a un charisme de fou quand il fronce les sourcils. On dirait un acteur de série turque, mais en plus nerveux. »
— « Inès, réveille-toi. Mon frère a le charisme d’une porte de prison et il réfléchit avec ses trapèzes. Pose ton cœur à la porte, on doit filmer le nouveau challenge t****k. Si je perce pas avec ma nouvelle robe à paillettes de Châtelet, c’est pas tes rêves de mariage avec mon frère qui vont nous payer nos vacances à Marbella ! »
On commence la session. Musique à fond, défilés improvisés, transitions de pro... On est dans notre bulle. Je fais ma meilleure moue, je vérifie l'angle mort pour cacher le tas de linge sale dans le coin, je réajuste ma mèche. On rigole comme des gamines, on s'imite entre nous, on fait des vidéos débiles qu'on n'osera jamais poster. Le téléphone, c'est mon oxygène. C'est le seul endroit où je ne suis pas "la petite sœur de" ou "la fille de", mais juste Kira, la bombe du 93.
Le court-circuit émotionnel
Soudain, sans que je comprenne pourquoi, le rire s’éteint. Une vague de tristesse, lourde, noire, m'écrase la poitrine d'un coup. Je m'assois brusquement sur le bord du lit, les yeux fixés sur mes baskets toutes neuves. Mon souffle se saccade.
— « Bah, Kira ? Qu’est-ce t’as ? On était bien là, non ? » s'inquiète Inès en s'arrêtant de danser.
Je ne réponds pas. Les larmes montent d'un coup, brûlantes. Je pleure sans raison apparente. C'est nerveux. C'est ce sentiment d'être coincée entre cette envie de briller sur les réseaux et la réalité grise de mon immeuble où l'ascenseur sent l'urine une fois sur deux. Je me sens comme une lionne dans une cage de verre. Je veux tout, mais je n'ai que des miettes.
— « Je sais pas Inès... j'ai le cœur qui se serre. J'ai l'impression qu'on m'étouffe ici. J'ai un mauvais pressentiment, comme si l'air allait s'arrêter de passer. »
Inès me prend dans ses bras. Elle ne dit rien. Elle sait. Dans la cité, on passe toutes par là : un coup de blues qui arrive sans frapper, parce qu'on sait que nos rêves sont parfois trop grands pour nos codes postaux. Je sèche mes larmes avec un mouchoir parfumé, je remets un coup de gloss repulpant. La guerrière doit revenir. Elle n'a pas le choix.
Les larmes de Yama et le silence de mort
On sort de la chambre vingt minutes plus tard pour aller chercher un soda frais dans la cuisine. Mais dès qu'on arrive dans le couloir, l'ambiance nous stoppe net. C’est le silence. Mais pas le silence tranquille de la sieste. C’est un silence de deuil, celui qui précède les tempêtes de sable.
Je regarde vers la cuisine. Et là, mon cœur s'arrête. Yama est là, appuyée contre le plan de travail, les mains enfoncées dans un saladier vide. Elle ne cuisine pas. Elle ne crie pas pour que je vienne l'aider à éplucher les oignons. Elle pleure. Elle pleure en silence, ses larmes tombant lourdement sur le carrelage froid. Ses épaules tressautent sous son vieux gilet de laine. C'est le bruit le plus terrifiant de la maison : celui d'une mère forte qui s'effondre sans un cri.
— « Maman ? » j'hésite, la voix étranglée.
Elle ne me répond pas. Elle détourne la tête, s'essuyant frénétiquement les yeux avec le coin de son foulard coloré, mais les sanglots sont trop forts. Elle a l'air d'avoir pris dix ans en une heure. Elle a le regard de celle qui vient de perdre un trésor.
Je tourne la tête vers le salon, l'estomac noué. Baba est assis dans son canapé habituel. Mais il est bizarre. Il ne regarde pas la télé. Il ne zappe pas frénétiquement sur les chaînes d'info. Il fixe ses mains, ses vieux doigts calleux de maçon. Il a l'air ailleurs, presque absent, comme s'il portait le poids de toute la structure de l'immeuble sur son dos.
Moussa et Yassine sont assis autour de lui, droits, les visages fermés comme des tombes égyptiennes. Ils ne se vannent pas sur le foot. Ils ne se lancent pas de défis. Ils attendent.
— « C’est quoi l’ambiance là ? » je lance, la voix tremblante, essayant de retrouver mon insolence pour masquer ma peur. « Yama pleure dans la cuisine comme si le gaz était coupé, Baba fait la statue de cire... Il se passe quoi ? On a perdu au loto ? »
Baba lève les yeux vers moi. Ce n'est pas son regard habituel de "père fatigué mais moqueur". Il n'y a pas de blague. Il n'y a pas d'agacement. Il y a une sorte de résignation froide, une tristesse qui me glace le sang.
— « Kira... » dit-il d'une voix rauque, une voix qu'il n'utilise que pour les grandes décisions. « Laisse ton téléphone. Pose-le sur la table. Maintenant. On n'est plus sur tes vidéos. »
Je regarde Inès. Elle est devenue blanche comme les murs de l'appart. Je sens mon cœur s'emballer dans ma poitrine, un tambour fou. Je pose mon iPhone, l'écran encore allumé sur une notification t****k, sur la table basse.
— « On a reçu de la visite tout à l'heure, pendant que tu faisais tes danses », continue mon père sans me quitter des yeux. « La famille Demir est passée. Ils sont venus avec une demande. Et j'ai donné ma parole d'homme. »
Yama lâche un petit cri étouffé dans la cuisine, un sanglot déchirant qui résonne contre les murs. Elle s'écroule presque sur une chaise. C'est là que je comprends. Les larmes de ma mère, le silence de pierre de mes frères, le regard fuyant de mon père... Ce n'était pas de la fatigue. C'était le prix de ma vie qui venait d'être négocié. Mon père avait vendu sa gazelle pour éponger une dette ou assurer un avenir, et Yama pleurait déjà la fin de mon innocence.
L'implosion du foyer
Je reste plantée là, incapable de bouger. Le monde autour de moi devient flou. Ismaël Demir. Le fils du "roi de la cité", celui qui possède la moitié des commerces et qui roule dans des voitures de luxe dont je ne connais même pas le nom. Le genre de type qu'on regarde de loin, mais qu'on ne fréquente pas quand on veut rester libre.
— « Ta parole ? » je finis par articuler, ma voix n'étant plus qu'un souffle. « Tu as donné ma vie sans me demander mon avis ? »
Moussa se lève, le visage durci par un mélange de colère et de protection mal placée.
— « C'est pour ton bien, Kira. Tu ne manqueras de rien. Les Demir sont puissants. Arrête de faire ta rebelle pour une fois. »
Je ne l'écoute même pas. Je regarde Yama. Ses yeux sont noyés de douleur. Elle sait, elle, ce que ça signifie. Elle sait que ce soir, l'appartement n'est plus mon sanctuaire, mais ma salle d'attente avant la prison. Inès me prend la main, elle tremble autant que moi. La télé diffuse une publicité joyeuse en arrière-plan, un contraste obscène avec les sanglots sourds de ma mère qui continuent de déchirer le silence du salon.
— « Je ne suis pas une marchandise, Baba... » je murmure, mais je vois bien dans ses yeux que le "contrat" est déjà signé.
L'humour a déserté la tour 4. Ce soir, le piment de ma vie a un goût de cendre, et les larmes de ma mère sont le seul baptême de mon nouveau destin.