CHAPITRE 3 : LA NUIT DES CONFIDENCES ET LE POIDS DU SANG
POV : Kira
La porte de ma chambre s'est refermée sur le chaos du salon. Inès était partie, le regard fuyant, incapable de supporter la tension qui régnait chez les Larbi. Je me suis écroulée sur mon lit, les yeux fixés sur mon ring light éteint. Il y a une heure, je filmais des bêtises, et maintenant, j'avais l'impression d'être une condamnée à mort.
Soudain, la porte a grincé. J'ai cru que c'était Moussa qui venait encore me faire la morale avec ses gros bras. Mais c'était Yama. Elle est entrée doucement, ses yeux n'étant plus que deux fentes rouges dans son visage fatigué. Elle n'a pas dit un mot. Elle s'est juste glissée sous la couverture, à côté de moi, comme quand j'étais petite et que j'avais peur de l'orage.
Elle m'a pris dans ses bras et on a pleuré. Pas des petits pleurs de cinéma. On a pleuré toutes les larmes de nos corps, en silence, pour ne pas réveiller les lions qui dormaient au salon. L'odeur de son savon de Marseille et de la coriandre me réconfortait, mais son chagrin me brisait.
Le testament d'une mère
— « Ya benti... ma petite gazelle », a chuchoté Yama en caressant mes boucles. « Écoute-moi bien. Tes larmes, elles me brûlent le foie. Mais tu dois m'écouter. »
Je me suis redressée, les yeux embués :
— « Comment tu peux me demander d'accepter ça, maman ? Toi qui sais ce que c'est que de ne pas avoir le choix ! »
Elle a lâché un soupir qui venait du plus profond de son âme.
— « Kira, tu connais notre famille. Tu connais les Arabes. Ici, la parole de l'homme, c'est le béton. La parole de la femme ? C'est de la fumée de cigarette. Si Baba a donné sa parole à la famille Demir, c'est fini. Si tu refuses, tu vas briser ton père, et tes frères ne te regarderont plus jamais. »
Elle a repris son souffle, me serrant les mains.
— « Accepte, Kira. Fais-le pour moi. Pour que la paix reste dans cette maison. Les parents d'Ismaël, je les connais. Ce sont des gens mrabiyine (bien éduqués), respectables. Ils ont le cœur sur la main. Ils ne te laisseront pas souffrir. »
— « Et lui ? Ismaël ? » j'ai craché. « C'est un bandit de luxe, maman ! Tout le monde sait ce qu'il fait avec ses voitures et son argent ! »
— « C'est un lion, oui. Mais un lion peut être doux avec sa lionne. »
Le dilemme des frères
Pendant que Yama essayait de me convaincre, j'entendais les voix étouffées de mes frères dans la pièce d'à côté. Ils étaient sur le balcon, fumant nerveusement.
— « J'aime pas ça, Yassine », grondait la voix de Moussa. « C'est ma petite sœur, purée. On l'a vue grandir, on l'a baffée quand elle faisait des bêtises, mais la donner comme ça... »
— « Je sais, Moussa », répondait Yassine, moins sûr de lui. « Mais c'est Ismaël. C'est notre pote. On a grandi avec lui sur le terrain de foot. On sait qu'il a des couilles, on sait qu'il est réglo en affaires. S'il faut qu'elle se marie avec quelqu'un du quartier, autant que ce soit avec un mec qui peut la protéger. »
— « Protéger ou enfermer ? » a rétorqué Moussa. « Tu connais le Turc. Quand il veut un truc, il l'arrache. J'ai pas envie qu'il arrache la joie de Kira. »
Entendre mes frères parler comme ça, ça m'a fait un choc. Même ces deux brutes avaient un cœur. Ils n'étaient pas d'accord avec la manière dont Baba avait géré le truc, mais dans leur monde de mecs, Ismaël était un "bon". C'était leur pote, leur allié de la cité. Pour eux, c'était un mélange de trahison envers moi et de fierté de s'allier à un puissant.
La fin de l'innocence
Yama a fini par s'endormir à côté de moi, épuisée par la douleur. Moi, je fixais le plafond. Je pensais à mon travail à Châtelet, à mes vidéos t****k, à cette liberté que je croyais avoir parce que j'avais un téléphone et un salaire.
Tout ça, c'était du vent.
Demain, je devrais me lever et regarder mon père dans les yeux. Je devrais accepter de devenir "la femme de Demir". Je repensais à Ismaël. Je l'avais croisé plusieurs fois. Il avait ce regard arrogant, ce sourire qui disait qu'il possédait le monde. Je l'imaginais déjà en train de me donner des ordres, de vouloir éteindre mon piment.
— « Tu verras, Ismaël », j'ai murmuré dans le noir. « Tu as acheté la gazelle, mais tu n'as pas encore dompté la lionne. »
J'ai fini par fermer les yeux, bercée par les ronflements de Baba au salon et le silence pesant de mes frères. La cité dormait, mais pour moi, la guerre venait de commencer.