Chapitre 11

1510 Words
CHAPITRE 11 : L’OMBRE DU HENNÉ ET LE REGARD DU LION POV : Kira L’appartement était devenu une fournaise. L’odeur du henné frais, cette senteur de terre et d’herbe mouillée, se mélangeait aux vapeurs d’eau de fleur d’oranger et aux parfums capiteux des tantes qui s'agitaient dans tous les sens. C’était le soir de la cérémonie du Henné, le dernier rempart avant le grand saut. J'étais assise dans ma chambre, le cœur battant à tout rompre, quand la porte s'est ouverte sur Inès. Elle portait une robe dorée magnifique, mais son visage était étrangement pâle. Depuis quelques jours, sa jalousie flottait entre nous comme une fumée toxique, mais ce soir, elle semblait l'avoir mise de côté pour "la mission". — « Kira... laisse-moi t'aider », a-t-elle murmuré en s'approchant. Elle a pris la brosse et a commencé à démêler mes boucles avec une douceur infinie. Dans le miroir, nos regards se sont croisés. J’y ai vu de la tristesse, peut-être le regret de voir sa meilleure amie partir vers une vie qu’elle aurait voulu pour elle-même. — « T’es magnifique, tu sais », a-t-elle ajouté. « Ismaël ne va pas s'en remettre. Toute la cité ne va parler que de toi. » — « Inès... » j'ai commencé, en lui prenant la main. « Ne m'en veux pas pour ce qui m'arrive. Je n'ai rien demandé, tu le sais. » Elle a baissé les yeux, puis a forcé un sourire. — « Je sais, Kira. C’est juste... tout va changer. Mais ce soir, je suis là pour toi. Je vais te préparer comme si tu étais une princesse des mille et une nuits. On va lui montrer que la fille des Larbi, c'est pas n'importe qui. » Pendant une heure, elle a appliqué l'huile précieuse sur ma peau, a ajusté les voiles de soie de ma tenue traditionnelle. Les youyous commençaient déjà à résonner au salon, les tantes frappaient sur les derboukas. Le stress montait, une boule de feu dans mon ventre. J’allais être marquée. Le henné sur mes mains, c’était le sceau définitif. POV : Ismaël J’étais sur le toit de l’immeuble d’en face, loin du boucan de ma propre famille qui célébrait mon côté de la fête. J’avais besoin d’air. La fumée de ma cigarette montait lentement vers les étoiles de la cité. En bas, j’apercevais l’agitation devant l’entrée des Larbi : des voitures garées en double file, des femmes voilées qui entraient avec des cadeaux, les rires qui montaient jusqu’ici. Mon téléphone a vibré. Une photo envoyée par un de mes cousins déjà sur place. C'était Kira, de dos, en train de se faire coiffer par sa copine. Même de dos, elle dégageait une puissance incroyable. Je repensais à la scène de la bijouterie aujourd'hui. Quand elle a sauté à la gorge de cette vendeuse pour "défendre son territoire", j'ai ressenti un truc que j'avais pas connu depuis des années. C'était pas juste de la fierté d'avoir une belle femme. C'était le soulagement de voir qu'elle commençait à m'accepter. Qu'elle ne me voyait plus seulement comme le "meurtrier" ou le "violeur" de ses rêves, mais comme son homme. — « Tu m'en fais baver, la lionne », j'ai murmuré en écrasant mon mégot sous ma chaussure. J'avais conscience de la peur qui devait l'habiter. Je savais que mon monde était v*****t, sombre, et qu'elle était la lumière que je n'avais jamais espéré mériter. Le henné qu'elle allait poser ce soir, c'était plus qu'une tradition. C'était le sang de notre union. Yanis est monté sur le toit, me cherchant dans le noir. — « Papa ? Pourquoi tu te caches ? On doit aller voir maman Kira pour la fête ! » Je l'ai pris dans mes bras, sentant son petit cœur battre contre ma poitrine. — « On y va, champion. On va aller voir la lionne. Mais prépare-toi, à partir de demain, ta vie et la mienne ne seront plus jamais les mêmes. » Je suis redescendu, ajustant ma veste. J'avais hâte. Hâte de voir ses mains rougies, hâte de voir son regard provocateur sous les voiles, et surtout hâte de lui prouver que, malgré tout ce qu'elle pensait, j'étais prêt à brûler le monde entier pour qu'elle n'ait plus jamais besoin de porter une allumette elle-même. Le salon était devenu un océan de couleurs, de cris de joie et de parfums entêtants. Les bougies brûlaient sur les plateaux de cuivre, faisant danser les ombres sur les murs. Je me tenais au centre, assise sur le trône improvisé, recouverte d'un voile de soie transparente qui me donnait l'impression d'être dans une bulle, loin du monde. Mais avant que la hennaya (la femme qui applique le henné) ne s'approche avec son bol d'argent, Yama a fait signe à tout le monde de se taire. Le silence est tombé d'un coup, un silence rare et précieux dans cette cité qui ne dort jamais. Le dernier adieu à l'enfance Yama s'est approchée de moi. Ses yeux, d'habitude si vifs et autoritaires, étaient voilés par une brume de larmes. Elle a posé ses mains rugueuses sur mes joues. À cet instant, elle n'était plus la "générale" de la maison, elle était juste une mère qui voyait sa petite gazelle quitter le nid. — « Ya benti... » a-t-elle murmuré, sa voix tremblante. « Ce soir, on marque tes mains, mais c'est ton cœur qui change de propriétaire. J'ai été dure avec toi, je t'ai poussée vers cet homme parce que le monde est cruel, Kira. Mais sache une chose : ton piment, c'est ce qui te sauvera. Ne l'éteins jamais, même pour lui. » Elle a glissé un œuf dans la paume de ma main, symbole de fertilité, et elle a commencé à pleurer doucement en m'embrassant le front. — « Pardonne-moi si j'ai mal fait. Sois une femme forte, comme ta grand-mère, comme moi. » On est restées enlacées un moment, ignorant les tantes qui commençaient déjà à entonner les chants mélancoliques du départ de la mariée. Inès, juste derrière, essuyait une larme, oubliant sa jalousie pour un instant devant cette scène de pure émotion. Je sentais que je n'étais plus la gamine qui faisait des vidéos t****k ; j'étais une femme qui s'apprêtait à entrer dans l'histoire de sa lignée. L'intrusion du Lion Soudain, un vacarme a éclaté dans le couloir. Des rires d'hommes, des sifflements et des coups rythmés sur la porte. Chez nous, normalement, les hommes ne rentrent pas pendant le henné des femmes, mais Ismaël n'a jamais été un homme de règles. La porte s'est ouverte avec fracas. Ismaël est entré, porté par l'énergie de ses lieutenants et de mes frères, Moussa et Yassine, qui criaient comme s'ils venaient de gagner la Coupe du Monde. Ismaël était éblouissant. Il portait un djellaba blanc immaculé sur son pantalon de costume, un mélange de tradition et de modernité qui lui allait comme un gant. Son regard a balayé la pièce, ignorant les cris des tantes qui feignaient d'être choquées, pour se poser directement sur moi. Il s'est frayé un chemin à travers la foule, dominant tout le monde de sa carrure. Yanis courait à ses côtés, fier de faire partie de la garde rapprochée de son père. Le geste du pouvoir Ismaël s'est arrêté devant mon trône. Il ne m'a pas demandé la permission. Il a plongé sa main dans sa poche et a sorti un billet de 500 euros, neuf et craquant. Dans un silence de mort, il s'est penché vers moi. Son parfum boisé a traversé mon voile, me donnant le tournis. D'un geste lent et délibéré, il a déposé le billet sur mon front, le pressant doucement contre ma peau. C'était la tradition du baraka, une démonstration de puissance et de protection. — « Pour la plus belle lionne de France », a-t-il murmuré, ses yeux noirs plongeant dans les miens à travers la soie. « Que tout le monde sache que ce que tu touches à partir de ce soir appartient au Lion. » Il a ensuite pris ma main droite, celle qui n'avait pas encore le henné, et il y a déposé un b****r brûlant, un geste d'une audace folle devant mon père et mes oncles qui regardaient depuis le cadre de la porte. — « On se voit demain à la mairie, Kira. Ne sois pas en retard, ou je viendrai te chercher en hélicoptère s'il le faut. » Il s'est retourné et est reparti aussi vite qu'il était venu, laissant derrière lui une pièce en état de choc thermique. Les youyous ont repris de plus belle, plus aigus, plus sauvages. La hennaya a commencé son travail, traçant des motifs complexes sur ma peau avec une pâte sombre. Je ne sentais plus la piqûre de la jalousie d'Inès, ni l'angoisse du lendemain. Je sentais juste l'empreinte de ses doigts sur mon front et la chaleur de son b****r sur ma main. La guerre était peut-être finie, ou peut-être qu'elle changeait juste de terrain. Mais une chose était sûre : le marquage était fait. J'appartenais à ce monde, et ce monde m'appartenait
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