CHAPITRE 22 : LES SECRETS DE L'OMBRE
POV : Kira
Mon poing était serré à en avoir les jointures blanches. Je sentais l'arête tranchante de la plaquette de pilules s'enfoncer dans ma paume. Ismaël était là, à deux pas de moi, son regard de braise scrutant mon moindre tressaillement. L'air de la cuisine était devenu irrespirable.
— « Kira. Ouvre la main », répéta-t-il, sa voix descendant dans les graves, là où le danger commence.
Mon cerveau tournait à mille à l'heure. Si j'ouvrais, c'était fini. La boutique, ma liberté, la confiance... tout partait en fumée.
— « C’est un bijou, Ismaël ! » m’écriai-je brusquement, simulant une colère indignée. « Une boucle d’oreille que j’ai cassée tout à l’heure et que je voulais réparer sans que tu te moques de ma maladresse ! Tu es devenu mon garde-chiourme maintenant ? Tu fouilles mes mains comme si je cachais de la d****e ? »
J'ai fait un mouvement brusque vers l'évier, simulant un geste de rangement, et j'ai glissé la pilule dans la poche de mon bas de jogging Nike en un éclair de seconde, profitant de l'angle mort de sa vision.
Il m'a fixée longuement. Le doute flottait encore dans ses pupilles sombres, mais mon ton de "lionne attaquée" l'a fait reculer d'un pas. Le Lion respecte la force, même quand il sent le piège.
— « D'accord », dit-il enfin, le visage se détendant un peu. « Calme-toi. Je ne suis pas ton surveillant. C'est juste que... tu agis bizarrement depuis que Yanis a parlé. »
Il s'est approché et m'a embrassé le front avant de sortir. J'ai expiré un long souffle que je retenais depuis une éternité. J'étais sauvée. Pour cette fois.
POV : Kira
Le lendemain matin, Ismaël était parti tôt au garage pour gérer un arrivage de pièces de luxe. Yanis était à l'école. La maison était à moi. C'est là qu'Inès a débarqué, fidèle à elle-même, avec deux cafés latte et un sac de viennoiseries.
Dès qu'on s'est installées sur la terrasse, j'ai tout lâché. La pilule, le dîner, la panique, le mensonge. Inès m'écoutait, les sourcils haussés, mais elle semblait ailleurs. Elle triturait nerveusement sa paille.
— « Kira, t’es une dingue », murmura-t-elle. « Si Ismaël apprend ça, il va retourner la cité. Mais bon... je ne suis pas mieux placée que toi pour donner des leçons. »
Je me suis redressée, intriguée par son ton.
— « Pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe de ton côté ? »
Inès a jeté un regard par-dessus son épaule, comme si les murs de ma villa avaient des oreilles, puis elle s'est penchée vers moi.
— « Kira... je vois ton frère. En cachette. »
J'ai failli reculer de ma chaise.
— « Mon frère ? Lequel ? Pas Moussa ? »
— « Si. Moussa. » Elle a rougi violemment, une chose rare chez elle. « Ça a commencé juste après ton mariage. On s'est retrouvés à parler le soir où tu es partie de chez tes parents. Il a été... différent. Protecteur. Mais tu connais ton frère, et tu connais ton mari. Si Ismaël ou ton père apprennent que je sors avec le "bras droit" sans que personne ne soit au courant, on est morts tous les deux. »
POV : Inès
Je voyais Kira passer par toutes les couleurs. C’était le comble : la mariée cachait sa contraception à son mari, et la meilleure amie cachait son idylle au frère de la mariée. On était devenues les reines de la dissimulation.
— « On se voit le soir, derrière le stade ou vers le canal », continuai-je d'une voix basse. « Moussa devient fou. Il veut le dire à ton père, il veut faire les choses bien, mais il sait que la tension entre Ismaël et la famille est encore trop fraîche. Il a peur que ça foute en l'air votre équilibre. »
Kira a posé sa main sur la mienne. Pour la première fois de la matinée, elle ne pensait plus à son propre secret.
— « Inès... Moussa ne fait jamais les choses à moitié. S'il t'a choisie, c'est qu'il est sérieux. Mais fais attention. Ismaël a des yeux partout dans cette ville. Si l'un de ses gars vous voit traîner au canal, il le répétera. »
— « Je sais », soupirai-je. « Mais c'est plus fort que nous. On est dans le même délire que toi et Isma au début : un mélange de peur et de feu. Sauf que nous, on n'a pas de contrat pour nous protéger. »
POV : Kira
On est restées là, deux "lionnes" piégées par leurs propres secrets. On a ri nerveusement de la situation. Dans cette villa de luxe, on n'était finalement que deux filles du quartier essayant de naviguer entre nos désirs et les règles des hommes qui nous entouraient.
— « On fait un pacte », a dit Kira en levant son gobelet de café. « Je ne dis rien pour Moussa, et tu m'aides à ce qu'Ismaël ne trouve jamais ma cachette pour la pilule. »
— « Pacte scellé », ai-je répondu.
Mais au fond de moi, je sentais que le château de cartes était fragile. Les secrets dans la cité, ça finit toujours par exploser. Et quand le Lion découvrirait qu'on lui mentait sur son propre sang, et que son meilleur ami voyait sa belle-sœur en cachette, l'explosion risquait de raser tout le quartier.
On a fini nos cafés en regardant le jardin, profitant de ce moment de complicité avant que les hommes ne reviennent et que les masques ne doivent être remis.
CHAPITRE 23 : LE SILENCE DU PRÉDATEUR
POV : Ismaël
La maison était calme, enveloppée dans cette atmosphère feutrée des fins d'après-midi où le soleil décline. Kira était partie chercher Yanis à l’école avant de passer voir un fournisseur pour sa boutique. J'étais seul dans notre chambre, cherchant désespérément mon double de clés du garage que j’avais égaré.
J'ai fouillé les tiroirs, retourné mes poches, puis mon regard s'est posé sur le grand sac cabas de Kira, posé négligemment sur la banquette au pied du lit. Connaissant ma femme, elle y fourrait tout et n'importe quoi.
En tirant sur une pochette intérieure pour voir si mes clés s'y étaient glissées, le sac a basculé. Il est tombé lourdement sur le tapis, déversant son contenu hétéroclite : un carnet de notes, du rouge à lèvres, des factures froissées et... un petit objet plat qui a glissé plus loin que les autres.
Je me suis baissé pour le ramasser. Mon sang s’est figé.
C’était une plaquette. Une petite plaquette de comprimés blancs, rangés par jours de la semaine. Lundi. Mardi. Mercredi. Je connaissais cet objet. Je n’étais pas un gamin. C’était la pilule.
Je suis resté immobile, agenouillé sur le tapis, le plastique froid entre mes doigts. Le souvenir du dîner m’est revenu en pleine face comme un crochet du droit. Sa toux, son visage décomposé, sa main fermée dans la cuisine... Tout s’éclairait d’une lumière crue et violente. Elle me mentait. Elle prenait des précautions dans mon dos alors que je lui parlais de notre futur, de notre lignée, de ce frère qu'Yanis attendait tant.
La rage a commencé à monter, une chaleur sourde partant de mes tempes, me donnant envie de tout fracasser dans cette pièce. Le Lion en moi hurlait à la trahison. Mais alors que je m'apprêtais à jeter la plaquette contre le mur, je me suis arrêté.
J'ai regardé l'objet de plus près. Elle en était à la moitié de la plaquette. Elle faisait ça avec méthode. Avec calcul.
Une pensée m'a glacé le cœur : si je l'affrontais maintenant, elle trouverait une autre excuse. Elle s'enfuirait encore chez ses parents. Elle se braquerait. Le Lion ne fonce pas toujours tête baissée dans le piège ; parfois, il observe depuis les hautes herbes.
J'ai ramassé chaque objet avec une lenteur méthodique. J'ai tout remis dans le sac, exactement comme c'était. J'ai replacé la plaquette bien au fond de la petite poche zippée. Je me suis relevé, j'ai lissé mon t-shirt et j'ai pris une grande inspiration.
Je ne dirais rien. Pas maintenant. Mais je savais. Et ce savoir était une arme bien plus puissante qu'une scène de ménage.
POV : Kira
Je suis rentrée à la maison avec Yanis, l’esprit léger. La journée avec Inès m'avait fait du bien, et ma réunion pour la boutique s'était merveilleusement passée. En entrant dans le salon, j'ai vu Ismaël assis sur le canapé, un dossier à la main, l'air parfaitement calme.
— « Salut, vous deux », dit-il d'une voix posée, presque trop douce.
— « Papa ! Regarde, j'ai fait un dessin pour la boutique de Maman ! » s'écria Yanis en courant vers lui.
Ismaël prit le petit sur ses genoux et regarda le dessin avec une attention inhabituelle. Je m'approchai et posai ma main sur son épaule. D'habitude, il m'aurait attirée contre lui pour un b****r passionné. Là, il s'est contenté de me prendre la main et de déposer un b****r sur mes jointures, sans quitter le dessin de Yanis des yeux.
— « Ça s'est bien passé ta journée, Kira ? » demanda-t-il, son regard remontant lentement vers le mien.
C’était un regard étrange. Profond. Indéchiffrable. Comme s'il voyait à travers moi.
— « Très bien », répondis-je, un peu déstabilisée par son calme. « Pourquoi tu me regardes comme ça ? »
— « Pour rien. Je me disais juste que tu es une femme pleine de ressources. On ne finit jamais de te découvrir. »
Un frisson m'a parcouru l'échine. J'ai jeté un coup d'œil furtif vers mon sac posé dans l'entrée. Est-ce qu'il l'avait touché ? Non, impossible, il n'aurait jamais pu rester aussi tranquille s'il avait trouvé quoi que ce soit. Ismaël Demir ne connaissait pas la subtilité quand il était en colère. S'il savait, la maison serait déjà en train de brûler.
— « Je vais préparer le dîner », dis-je en m'éclipsant vers la cuisine.
POV : Ismaël
Je l'ai regardée s'éloigner. Sa démarche assurée, ses hanches qui balançaient sous son ensemble Nike... Elle pensait avoir gagné. Elle pensait que son secret était en sécurité dans ce sac de cuir.
Je sentais une amertume terrible au fond de ma gorge. Pourquoi ne m'avait-elle pas fait confiance ? Est-ce que je l'effrayais à ce point ? Ou est-ce qu'elle ne voulait tout simplement pas lier sa vie à la mienne de manière définitive ?
Chaque sourire qu'elle m'adressait pendant le dîner me paraissait maintenant factice. Chaque geste de tendresse sonnait comme une manipulation. Mais je gardais mon masque de marbre. Je servais le jus, je coupais la viande de Yanis, je discutais des travaux de la boutique comme si de rien n'était.
— « Tu sais Kira », dis-je en posant ma fourchette, « j'ai réfléchi. Pour la boutique, on va accélérer les choses. Je veux que tu sois occupée, que tu t'épanouisses. »
— « C'est vrai ? » ses yeux brillaient de joie.
— « Oui. Je veux que tu aies tout ce que tu désires. Absolument tout. »
Je savais qu'en l'encourageant dans son travail, je l'endormais. Je voulais voir jusqu'où elle irait dans le mensonge. Mais au fond de moi, une décision était prise : elle voulait jouer à cache-cache ? Très bien. Mais dans ce jeu-là, c’est toujours le Lion qui finit par attraper sa proie.
Le silence qui s'est installé entre nous alors qu'on mangeait n'était pas un silence de paix. C'était le silence avant l'orage. Elle pensait contrôler sa fertilité et son destin. Elle ne savait pas que j'avais déjà une main sur l'échiquier.
— « Demain soir, on sort tous les deux », ajoutai-je, mon regard ne lâchant pas le sien. « Juste nous deux. J'ai une surprise pour toi. »
Elle a souri, radieuse, pensant à un rendez-vous romantique. Moi, je pensais à la plaquette dans son sac. Le dîner de demain allait être celui de la dernière chance, même si elle ne le savait pas encore.