CHAPITRE 24: LES CÉNDRES DU SILENCE
POV : Kira
La villa n’avait jamais semblé aussi vaste, ni aussi froide. Depuis cette confrontation brutale dans la cuisine, Ismaël était devenu un fantôme dans sa propre demeure. Le Lion ne rugissait plus ; il s'était muré dans un silence glacial qui me transperçait le cœur un peu plus chaque jour.
Pire encore, il avait commencé à découcher.
Parfois, j’entendais le rugissement du moteur de sa voiture tard dans la nuit, signe qu’il partait sans dire un mot. D'autres fois, je me réveillais et le côté gauche du lit était impeccablement tiré, n'ayant jamais été occupé. Où allait-il ? Dans un de ses appartements de repli ? Au garage ? Ou pire, cherchait-il ailleurs la loyauté que j'avais brisée ?
Chaque matin, je me levais avec la nausée, non seulement à cause de la grossesse, mais à cause du vide immense à mes côtés. J’avais ma boutique, j’avais mon succès, mais sans son regard d’acier pour me soutenir, tout cela me semblait soudainement futile.
POV : Inès
Pendant que Kira sombrait dans son drame conjugal, ma propre vie était devenue un enfer de dissimulation. On était assises dans l'arrière-boutique de "KIRA D.", entourées de cartons de soie et de cintres dorés, mais l'ambiance n'était pas à la fête.
— « Je n'en peux plus, Kira », lançai-je en jetant mon téléphone sur la table. « Moussa veut qu'on se voie ce soir dans un parking à l'autre bout de la ville. On dirait des criminels. Je suis sa femme dans l'ombre, mais je veux être celle qui lui tient la main devant tout le monde. »
Kira, qui caressait distraitement son ventre encore plat, soupira. Ses traits étaient tirés.
— « Tu sais ce qui arrive quand les secrets éclatent, Inès. Regarde-moi. Ismaël ne me regarde même plus en face. »
— « C'est différent ! » répliquai-je, peut-être un peu trop durement. « Moussa et moi, on s'aime sans mensonges. C'est le monde extérieur qui nous fait peur. Toi, le mensonge est venu de l'intérieur. Mais je te jure, si Moussa ne parle pas à ton père ou à Ismaël d'ici la fin du mois, j'arrête tout. Je suis fatiguée de vivre cachée comme une coupable alors que mon seul crime est d'aimer un homme du clan Larbi. »
Le silence s'installa entre nous. On était deux lionnes, l'une blessée par sa propre trahison, l'autre étouffée par les règles d'un monde d'hommes.
POV : Kira (L'annonce à Yanis)
Le soir même, Ismaël était rentré, mais son visage était une porte close. Il est passé devant moi sans un mot, se contentant de déposer un b****r sur le front de Yanis avant d'aller s'enfermer dans son bureau.
J'ai pris une grande inspiration. Il était temps de redonner un peu de lumière à cette maison, pour Yanis. Je l'ai fait asseoir sur le grand canapé en cuir du salon.
— « Yanis, mon ange... Tu te souviens de ce que tu as demandé à ton anniversaire ? Pour le petit frère ? »
Le visage du petit garçon s'est illuminé instantanément.
— « Oui ! Pour faire une équipe de foot ! »
Je pris ses petites mains dans les miennes, sentant une boule d'émotion se former dans ma gorge.
— « Eh bien... Dieu a entendu ta prière. Ici, dans mon ventre, il y a un petit bébé qui commence à grandir. Tu vas être grand frère, Yanis. »
Pendant un instant, il est resté immobile, puis il a poussé un cri de joie pur qui a résonné dans toute la maison. Il s'est jeté sur moi, collant son oreille contre mon ventre avec une tendresse infinie.
— « Allô le bébé ? C'est Yanis ! Je vais t'apprendre à marquer des buts ! »
J'ai levé les yeux et j'ai vu Ismaël. Il se tenait dans l'encadrement de la porte de son bureau. Il avait tout entendu. Pour la première fois depuis des jours, son masque de pierre s'était fissuré. Une lueur de douleur et de fierté mêlées brillait dans ses yeux.
Yanis l'a vu et a couru vers lui.
— « Papa ! Papa ! Maman elle a le bébé ! Tu savais ? »
Ismaël a soulevé son fils, le serrant contre lui, mais son regard restait ancré dans le mien.
— « Oui, champion. Je savais », dit-il d'une voix sourde.
POV : Ismaël
Voir la joie de mon fils m'a transpercé. C'était pour cela que j'avais agi. Pour ce sourire, pour cette lignée. Mais en regardant Kira, assise là, les yeux rougis par les larmes, je ne ressentais aucune victoire.
J'avais remplacé ses pilules, j'avais forcé le destin, et maintenant le bébé était là. Mais à quel prix ? Elle m'avait menti par peur, et j'avais répondu par la manipulation.
Yanis est reparti jouer avec ses voitures, criant des tactiques de foot à "son petit frère". Le silence est revenu, lourd et épais.
— « Tu découchais où ? » demanda Kira d'une voix à peine audible.
— « Au bureau du garage. J'avais besoin de réfléchir sans avoir ton odeur dans mes narines, Kira. Ça me rendait fou. »
— « Ismaël... Je ne voulais pas que ça se passe comme ça. »
— « Moi non plus », tranchai-je en faisant un pas vers elle. « Mais le bébé est là. C'est la seule chose qui compte maintenant. Pour Yanis, pour le clan, on va faire semblant. On va être le couple parfait pour l'inauguration officielle de ta boutique demain. Mais ne te trompe pas... le soir, je ne dormirai toujours pas dans cette chambre. »
Je me suis détourné, incapable de supporter la tristesse dans son regard. Je l'aimais toujours, c'était là le problème. Une haine passionnée qui me brûlait les sangles.
Le lendemain, le tout Paris et le tout quartier allaient voir la réussite des Demir. Ils allaient voir une patronne rayonnante et un mari protecteur. Ils ne verraient pas les ruines de notre confiance.
POV : Kira
Le téléphone tremblait entre mes doigts. Ismaël venait de sortir, le moteur de la RS6 grondant comme un dernier avertissement dans l’allée. La villa était redevenue ce mausolée de luxe où chaque meuble semblait me juger. Je me sentais suffoquer sous le poids de ma réussite de façade et de mon échec intime.
Il n’y avait qu’une personne capable de comprendre le langage des larmes et du silence. J’ai composé le numéro de ma mère, Yama.
— « Allô, maman ? » ma voix s'est brisée dès la première syllabe.
— « Kira ? Ma fille, qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tu pleures ? »
Le ton de ma mère a changé instantanément, passant de la douceur ménagère à une alerte maternelle absolue. En quelques minutes, j’ai tout déversé. Le mensonge de la pilule, la peur de perdre mon identité, la trahison d’Ismaël avec les placebos, et enfin, cette grossesse qui arrivait comme une bénédiction empoisonnée au milieu d'un champ de ruines.
— « Il ne me regarde plus, maman... Il découche. Il dit qu'on fera semblant pour la boutique, mais je sens qu'il m'a déjà effacée de son cœur. »
Un long silence s’est installé à l’autre bout du fil. J’entendais le cliquetis familier des bracelets de ma mère.
— « Kira, écoute-moi bien », commença-t-elle d'une voix grave, celle qu'elle utilisait quand elle parlait des fondations de la vie. « Tu as joué avec le feu en pensant que tu pouvais contrôler le destin d'un homme comme Ismaël. Un Lion ne supporte pas qu'on lui ferme la porte de sa propre demeure, et le ventre de sa femme, pour lui, c'est le sanctuaire de sa lignée. »
— « Mais maman, il m'a piégée aussi ! »
— « Je sais, ma fille. Il a agi en homme blessé et possessif. C'est le miroir de ton propre secret. Vous vous êtes battus avec les mêmes armes : le mensonge. Mais regarde la réalité : tu portes son sang. Ce bébé n'est pas une punition, c'est un pont. »
Elle marqua une pause, et je l'imaginais ajustant son voile avec cette dignité que rien ne pouvait ébranler.
— « Un homme comme Ismaël ne s'en va pas vraiment. S'il découche, c'est pour ne pas te montrer sa souffrance. S'il reste silencieux, c'est qu'il attend que tu sois de nouveau la femme forte qu'il a épousée, pas une ombre qui s'excuse. Demain, pour ta boutique, redresse la tête. Ne sois pas "la femme enceinte", sois la patronne. Sois la Lionne. Montre-lui que même avec son enfant dans ton ventre, tu restes Kira. C'est par ton excellence que tu regagneras son respect, pas par tes larmes. »
— « Tu penses qu'il pardonnera ? »
— « Le pardon ne se demande pas, Kira. Il se construit. Chaque jour. Comme il a dû regagner ta confiance après le mariage forcé, c'est à ton tour de bâtir le chemin du retour. Et n'oublie pas... Inès et Moussa, c'est une autre tempête qui arrive. Reste soudée à ton mari, car quand le secret de ton frère éclatera, Ismaël sera le seul rempart entre ta famille et le chaos. »
En raccrochant, je sentis un calme froid m'envahir. Ma mère avait raison. Les larmes ne servaient à rien dans le monde des Demir. Je me suis levée, j'ai essuyé mon visage et j'ai regardé mon reflet. Le lendemain, pour l'inauguration, j'allais briller si fort qu'il serait obligé de lever les yeux vers moi