CHAPITRE 25: LE TERRITOIRE DE LA LIONNE
POV : Ismaël
Je suis rentré à la villa alors que l'aube n'était plus qu'une traînée grisâtre sur l'horizon de la ville. Mes muscles étaient noués, mon esprit embrumé par une nuit passée à fixer les néons du garage, cherchant dans l'odeur de l'huile moteur et du métal une réponse que je ne trouvais pas. La trahison de Kira restait là, comme une écharde logée trop profondément pour être extraite.
Je suis monté à l'étage en évitant de faire craquer les marches. Je ne voulais pas la voir. Je ne voulais pas affronter ce mélange de culpabilité et de défi qui brillait dans ses yeux. Je suis entré dans la salle de bain attenante à notre chambre, j'ai fait couler l'eau brûlante. J'avais besoin de décaper cette sensation de défaite qui me collait à la peau.
Sous le jet de la douche, j'ai fermé les yeux. Je pensais à ce gosse. Mon fils. Ma fille. Une partie de moi, créée dans le mensonge mais bien réelle. Le paradoxe me rendait fou.
Je suis ressorti, une serviette nouée autour de la taille, la peau rougie par la chaleur. La chambre était plongée dans une pénombre bleutée. Je me suis dirigé vers le dressing pour prendre un costume propre. Ce soir, c'était l'inauguration. Je devais être le Lion, impeccable, impénétrable.
— « Tu repars déjà ? »
Sa voix m'a fait sursauter. Elle était assise dans le fauteuil au coin de la pièce, parfaitement réveillée. Elle n'avait pas dormi. Ses yeux suivaient chacun de mes mouvements avec une intensité nouvelle, presque sauvage.
— « J'ai des affaires à régler avant l'ouverture », répondis-je sans la regarder, ma voix rauque. « Je passerai te chercher avec le chauffeur à 19 heures. Sois prête. »
Je pris une chemise blanche, mais avant que je puisse l'enfiler, elle se leva.
POV : Kira
Les paroles de ma mère résonnaient dans mon crâne : « Le pardon ne se demande pas, il se construit. » Je n'allais pas passer une minute de plus à attendre qu'il daigne m'accorder un regard. S'il ne voulait pas me voir, j'allais le forcer à regarder ce qu'il essayait de fuir.
Je me suis avancée vers lui. Il dégageait cette odeur de savon et de vapeur d'eau, un parfum qui m'avait toujours fait perdre mes moyens. Mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui, j'étais la patronne de cette maison.
— « Regarde-moi, Ismaël », ordonnai-je d'une voix basse mais ferme.
— « Kira, j'ai pas le temps pour tes scènes. Laisse-moi passer. »
Il a essayé de me contourner, mais j'ai été plus rapide. J'ai posé mes mains sur son torse nu, sentant la chaleur de sa peau et le battement puissant de son cœur. Il s'est figé, ses muscles se tendant comme des câbles d'acier sous mes doigts.
— « Tu ne sortiras pas d'ici comme ça », murmurai-je. « Pas après avoir passé la nuit dehors comme un lâche qui fuit ses propres responsabilités. »
— « Un lâche ? » Son regard a enfin croisé le mien, une lueur de fureur s'y allumant. « C'est moi qui ai menti pendant des mois ? C'est moi qui ai peur de ma propre famille ? »
— « Tu as fait pire. Tu as remplacé mes pilules. Tu as forcé la vie là où j'avais besoin de temps. On est quittes sur la trahison, Ismaël. Mais ce qui est là... »
J'ai pris ses mains, ses grandes mains calleuses, et je les ai plaquées fermement sur mon ventre, sous le tissu léger de mon t-shirt de nuit. Je les ai maintenues là, malgré sa tentative de retrait.
— « C'est ce que toi seul dois voir », repris-je, le souffle court. « C'est ton sang. C'est le futur Demir. Tu peux dormir au garage, tu peux m'ignorer, tu peux me détester... mais tu ne peux pas fuir ce qui grandit ici. »
POV : Ismaël
Le contact a été comme une décharge électrique. Ma paume à plat sur son ventre, je sentais la douceur de sa peau et la promesse de la vie. Une émotion violente, primaire, a balayé ma colère. C'était réel. Ce n'était plus un jeu de stratégie ou une guerre de pouvoir. C'était nous.
Elle s'est rapprochée, son corps se pressant contre le mien, m'empêchant physiquement d'atteindre mes vêtements. Elle était la barrière entre moi et le reste du monde.
— « Tu es le Lion, Ismaël. Le protecteur de ce clan. Et je suis ta Titulaire. Tu ne vas pas aller te pavaner à l'inauguration en faisant semblant alors que tu fuis ton foyer. »
Elle a attrapé le bord de mon t-shirt, tirant dessus pour me ramener vers le lit, me plaquant presque contre le matelas. Sa détermination était magnifique. Elle ne pleurait plus. Elle exigeait sa place.
— « Tu restes ici », dit-elle en plantant ses yeux noirs dans les miens. « On va se préparer ensemble. On va parler. Et tu vas me dire ce que tu ressens vraiment, sans tes silences de pierre. »
Je la regardais, fasciné. La Lionne était de retour. Celle qui m'avait tenu tête le jour de notre mariage, celle qui n'avait peur de rien. Malgré tout le mal qu'on s'était fait, l'attraction entre nous était une force gravitationnelle à laquelle je ne pouvais pas résister.
— « Tu es têtue, Kira Larbi », murmurai-je en sentant ma résistance s'effriter.
— « Je suis une Demir », corrigea-t-elle avec un sourire provocateur. « Et une Demir ne laisse pas son mari dériver quand la tempête arrive. »
Je l'ai saisie par la taille, la basculant sur le lit avec moi. Le costume pouvait attendre. Le garage pouvait attendre. L'inauguration pouvait attendre. Pendant quelques heures, dans cette chambre close, il n'y avait plus de mensonges, plus de pilules de sucre, plus de trahisons. Il n'y avait que la respiration saccadée de deux prédateurs qui apprenaient, au milieu des ruines, que leur lien était plus fort que leur orgueil.
POV : Kira
Je sentais son poids sur moi, rassurant, possessif. J'avais réussi. J'avais marqué mon territoire. Ses mains ne me quittaient plus, explorant mon corps comme s'il me découvrait pour la première fois.
— « On va réussir, Ismaël », murmurai-je contre son cou. « La boutique, le bébé... on va tout gérer. »
— « Je ne te pardonnerai pas tout de suite, Kira », dit-il d'une voix sombre, mais son corps disait le contraire. « Mais je ne partirai plus. »
C'était tout ce que j'avais besoin d'entendre. Le pacte était scellé à nouveau, non pas par un contrat de famille, mais par la chair et le sang.
Alors que nous restions là, enlacés, je pensais à la soirée qui nous attendait. L'inauguration de "KIRA D.". La vitrine de notre succès. Mais dans l'ombre de ce succès, le secret de Moussa et Inès risquait de tout faire basculer. S'ils choisissaient ce soir pour parler, notre réconciliation fragile serait mise à rude épreuve.
Mais pour l'instant, Ismaël était là. Il était à moi. Et je ne le laisserais plus jamais franchir cette porte sans moi.