CHAPITRE 23: LE RÉVEIL DU LION ET LE VERDICT DU DESTIN
POV : Kira
Le réveil a été brutal, et ce n’était pas à cause du bruit de la ville. Depuis quelques jours, je ne me reconnais plus. Moi, la Lionne qui gère le chantier de sa boutique d'une main de fer, je me sens trahie par mon propre corps. Ce matin-là, l’odeur du café noir qu’Ismaël préparait dans la cuisine m’a frappée comme une gifle. J’ai dû courir aux toilettes, le cœur au bord des lèvres, les jambes flageolantes.
"C’est le stress", me répétais-je en fixant mon reflet pâle dans le miroir. "L’ouverture de la boutique, les stocks, la pression d'Ismaël... c'est juste de l'épuisement."
Pourtant, une petite voix au fond de moi hurlait le contraire. Mes seins étaient douloureux, une fatigue de plomb pesait sur mes épaules, et surtout, mes règles avaient un retard que je ne pouvais plus ignorer, même avec ma "protection" quotidienne.
J'ai pris ma plaquette de pilules sur la table de chevet. J'ai vérifié les jours. Je n'en avais oublié aucune. Pas une seule. Alors pourquoi ? Pourquoi ce changement ?
J'ai appelé Inès en larmes.
— « Il faut que j'aille voir ma gynécologue, Inès. Maintenant. Ismaël est au garage, c'est le moment. »
POV : Ismaël
Je n'étais pas au garage. J'étais garé à deux rues de la villa, dans une voiture banalisée, observant ma propre maison à travers les vitres teintées. J'avais installé un traceur sur la voiture de Kira la veille. Le Lion ne laisse rien au hasard quand la proie commence à s'agiter.
Quand j'ai vu sa voiture sortir en trombe de l'allée, mon cœur a durci. Elle ne se dirigeait pas vers sa boutique. Elle prenait la direction du centre médical de la ville.
"Alors, on commence à sentir les effets du sucre, Kira ?" pensai-je, les dents serrées sur mon cigare éteint.
Je l'ai suivie à distance. Je l'ai vue entrer dans le bâtiment, la démarche hésitante, la main sur le ventre. J'ai attendu. Une heure. Une éternité pendant laquelle j'ai repensé à chaque mensonge, à chaque b****r qu'elle m'avait donné tout en sachant qu'elle bloquait notre futur. La rage bouillait sous ma peau, mais c'était une rage froide, celle qui précède l'exécution.
Quand elle est ressortie, elle était livide. Elle tenait un papier serré contre elle comme s'il s'agissait d'une sentence de mort. Elle est montée dans sa voiture et est restée prostrée dix minutes derrière le volant avant de démarrer.
Elle rentrait à la maison. Moi aussi.
POV : Kira
Le trajet du retour a été un flou total. Les paroles de la docteure résonnaient dans mon crâne comme des coups de marteau : « Félicitations, Mme Demir. Vous êtes enceinte de six semaines. Les tests sont formels. »
Six semaines.
Mais la pilule ? La gynécologue avait froncé les sourcils quand je lui avais montré ma plaquette. « C'est étrange, la texture de ces comprimés semble... différente. On dirait qu'ils ont été altérés. »
Le doute a germé en moi, plus terrifiant encore que la grossesse elle-même. Si la pilule n'avait pas fonctionné, c'est que quelqu'un l'avait voulu.
Je suis entrée dans la villa, jetant mes clés sur le buffet. Le silence était lourd. Je me suis dirigée vers la cuisine pour me servir un verre d'eau, les mains tremblantes.
— « Alors ? »
La voix d'Ismaël, grave et tranchante, a déchiré le silence. Il était assis dans l'ombre du salon, un verre de whisky à la main, m'observant comme un juge observe un condamné.
— « Ismaël ! Tu m'as fait peur... Je croyais que tu étais au travail. »
— « Et moi je croyais que ma femme était honnête », répondit-il en se levant lentement. Il s'avança dans la lumière, son visage sculpté par une colère noire. « Tu viens d'où, Kira ? »
— « J'étais... j'étais à la boutique. Il y avait un problème de livraison. »
Le mensonge est sorti tout seul, par réflexe de survie. Ismaël a laissé échapper un rire sans joie, un son guttural qui m'a fait reculer jusqu'au plan de travail.
— « La boutique ? C'est marrant, le traceur de ta voiture indique que tu as passé une heure au cabinet médical du Docteur Morel. »
Il sortit de sa poche la plaquette de pilules — la vraie, celle qu'il avait gardée — et la jeta sur la table.
— « On arrête de jouer, Kira. On arrête les masques. »
POV : Ismaël
Je m'approchai d'elle, l'acculant contre le marbre de la cuisine. Elle était petite, fragile, mais ses yeux brillaient encore de cette fierté que j'aimais et détestais à la fois.
— « Tu m'as menti pendant des mois », crachai-je. « Tu me regardais dans les yeux, tu me disais que tu m'aimais, tu acceptais mes cadeaux, ma boutique, mon nom... et chaque matin, tu prenais ce truc pour être sûre de ne jamais porter mon sang. Tu as tué l'espoir d'un frère pour Yanis chaque jour, dans mon dos. »
— « J'avais peur ! » hurla-t-elle soudain, les larmes explosant sur ses joues. « J'avais peur que tu m'étouffes ! Que je ne sois plus que "la mère des enfants de Demir" ! Je voulais exister, Ismaël ! »
— « Et pour exister, tu as choisi la trahison ? » Je saisis son menton, le levant vers moi. « Tu pensais que j'étais trop bête pour voir ? J'ai changé tes pilules, Kira. Il y a des semaines. Chaque comprimé que tu as pris avec ce petit sourire satisfait, c'était du sucre. Rien que du sucre. »
Ses yeux s'agrifèrent aux miens, l'horreur se lisant sur son visage.
— « C'est toi... C'est toi qui m'as fait ça ? Tu as v***é mon choix, Ismaël ! C'est mon corps ! »
— « C'est NOTRE famille ! » rugis-je, ma voix faisant trembler les vitres. « Dans ce mariage, on est deux. Tu as rompu le contrat de confiance en premier. J'ai juste rétabli l'ordre. Alors maintenant, dis-moi ce que le médecin t'a dit. Dis-le-moi ! »
Elle s'effondra au sol, ses sanglots secouant tout son corps.
— « Je suis enceinte, Ismaël. Tu as gagné. Tu as ton héritier. »
POV : Kira
Je m'attendais à ce qu'il explose de joie, à ce qu'il triomphe. Mais le silence qui suivit fut plus terrifiant. Je levai les yeux. Ismaël ne souriait pas. Il me regardait avec une tristesse infinie, une déception qui me transperça le cœur plus sûrement que n'importe quelle insulte.
— « J'ai gagné ? » murmura-t-il. « Regarde-nous, Kira. On est dans une villa à des millions, tu as ta boutique, on va avoir un enfant... et on se déteste. Tu as menti, et j'ai dû devenir un monstre pour contrer ton mensonge. Personne n'a gagné ici. »
Il se détourna, marchant vers la baie vitrée.
— « Tu vas garder cet enfant. Tu vas ouvrir ta boutique. Tu auras tout le luxe que tu veux. Mais ne t'attends pas à ce que je te regarde de la même façon. La confiance, Kira, c'est comme un cristal. Une fois que c'est brisé, on peut recoller les morceaux, mais on verra toujours les fissures. »
Il sortit de la cuisine sans un regard en arrière, me laissant seule sur le carrelage froid avec ce nouvel être qui grandissait en moi. La victoire d'Ismaël avait un goût de cendre. J'avais ma boutique, j'avais mon enfant, mais je venais de perdre le regard d'admiration du seul homme que j'avais jamais aimé.
Le Lion avait rugi, mais dans son rugissement, il y avait le cri d'un cœur brisé.