4. Photographies russes

1710 Words
Photographies russesLe matin où je suis monté chercher le pantalon pour Henry, la vieille Mary Carmen ne s’est pas montrée dans l’escalier. Je suppose qu’elle avait pris peur en voyant les trois crottes sur son balcon, écrasant ses chères petites plantes, cochonnant son linge. Parfois elle paniquait mais elle reprenait vite des forces ; comme si la haine la nourrissait. Il y a des gens comme ça : la haine est comme un carburant qui les pousse. Mary Carmen semblait être en fer : elle encaissait. Sûr qu’elle avait mangé des clous pendant la guerre. Il n’y avait rien que je n’aie déjà tenté contre elle et cependant, chaque fois que je la croisais elle avait assez de force pour se redresser, pincer les lèvres et me cracher à la figure une salive jaunâtre qui ne m’atteignait presque jamais en plein. Dans le fond, j’avais fini par m’attacher à elle : mon travail consistait à la faire décamper de ce vieil immeuble de rapport où sa famille et elle-même avaient vécu pendant cent ans. Son travail à elle était de résister et de ne pas restituer son logement au propriétaire de l’immeuble qui m’avait engagé. Chacun accomplissait sa tâche. Lorsque j’arrivai dans l’appartement, ma mère se disputait avec Yasleitzi, à cause d’un morceau de fromage qui avait disparu. L’une et l’autre criaient puis maman jeta quelques tasses que mon épouse esquiva d’un gracieux mouvement des hanches. Mon frère et mon père lisaient un journal, à la recherche d’un travail. L’un des deux demanda aux femmes de crier moins fort parce qu’il ne pouvait pas se concentrer. Je cherchai dans les valises un pantalon qui pouvait convenir. Je trouvai un bermuda. Il était parfait. Je le mis dans un sac parce qu’il était à Eugenio et il ne voudrait peut-être pas le prêter. Mon frère n’est pas très solidaire. Il n’est pas comme moi qui suis le meilleur de la famille. Lorsque je revins au salon, Yasleitzi avait jeté ma mère à terre et lui enfonçait ses talons dans le dos. Je caressai la tête de ma vieille : il faut prendre la vie tranquillement, lui murmurai-je. Puis je lui demandai qu’elle me fasse le plaisir d’arrêter de se disputer avec ma femme, ce n’était pas naturel qu’elle la déteste autant. Mon père continua à regarder le journal avec Eugenio. — Ne vous usez pas les yeux comme ça. Vous ne trouverez nulle part le travail que vous souhaitez. Il n’y a pas de petites annonces du genre recherche fils de propriétaire d’un établissement hôtelier en faillite, ou encore recherche propriétaire d’un établissement hôtelier en faillite. Mon père me lança sa chaussure. Elle me frôla à peine parce que je me dépêchai de fuir. Tarzan venait d’aboyer deux fois. On ne sait jamais quand un vieux chien se lève et te mord. Tarzan avait vécu dix-huit ans aux côtés de mon père. C’était son meilleur ami et pendant fort longtemps il s’était fait une spécialité de dévorer les mollets des voleurs, des gens qui refusaient de régler une facture, des inspecteurs des services d’hygiène, des enfants qui essayaient de soustraire un peu de monnaie de la caisse enregistreuse. C’est à peine si ma mère avait pu lui échapper. Et encore. Il ne l’avait mordue qu’une fois. Mon père s’était évanoui en constatant qu’un employé avait travaillé dix-neuf minutes de moins qu’il ne devait et maman avait tenté de le ranimer en lui donnant des baffes. Papa avait mis un peu de temps à revenir à lui, et le gentil Tarzan s’en était pris à son aise aux cuisses de ma mère qui heureusement avait la peau très abîmée, si bien qu’on ne remarqua jamais les cicatrices. Je crois que mon père aurait aimé avoir un fils comme Tarzan : tranquille, paisible, fidèle. Tarzan ne quittait pas papa d’une semelle. Depuis le jour où il était arrivé dans notre ancienne maison face à la mer Caraïbe, au cours de la brève parenthèse portugaise, et maintenant dans cet enfer de Madrid, Tarzan n’avait jamais cessé de renifler les pieds de mon père ni de veiller à ce que personne ne lui pourrisse la vie. Ils prenaient soin l’un de l’autre. Quand il y a de cela plusieurs mois nous avions découvert que les quelques économies que mon père avait pu sauver, et qui avaient servi à ouvrir cette boucherie à Porto, étaient en train de fondre, Eugenio proposa de tuer le chien et de vendre sa viande en attendant que nous obtenions un crédit pour sauver l’affaire. En Corée la viande de chien est très appréciée, avait-il argumenté, mais il n’avait pas eu le temps de terminer sa phrase car papa s’était emparé de ma batte et, bien que mon vieux ait toujours détesté le base ball, ce soir-là il avait tapé cinq home run sur les côtes de mon frère. J’avoue que ce problème financier m’avait beaucoup ému. Il me fut donné d’apprécier le côté le plus gentil de mon père : la fuite à minuit, serrant dans ses bras son berger allemand, son extrême prudence tandis que nous nous échappions vers l’Espagne pour que personne n’ait plus jamais l’idée de vendre son animal de compagnie. Je pensai aussi que cela faisait deux ans que nous fuyions et que nous étions de plus en plus pauvres. Comme si chaque voyage nous consumait. Au moins lorsque nous nous étions envolés pour l’Europe nous avions pu louer une maison, ouvrir la boucherie, tenter une vie normale et manger les maigres économies qui restaient à la banque. Maintenant, même pas ça. Je me sentis un peu triste. Mais alors je me rappelai que je voulais aider cet idiot avec son pantalon. Je devais par la suite connaître son nom absurde, mais en cet instant je pensais à lui sous l’identité du pauvre type au pantalon de laine, et je descendis pour lui tendre la perche et voir si je ne pouvais pas lui soutirer quelques euros. Je l’aperçus dans le bar en train de boire un jus d’orange et lorsque je m’assis à côté de lui je respirai profondément. D’un endroit indéterminé me parvint une impossible odeur marine. Cela m’arrivait parfois. Je demandai au type s’il s’était rendu compte que la mer voyage avec les gens ; que quand nous avons grandi près d’une côte nous l’emportons toujours avec nous. Il hocha la tête. C’est une idée intéressante, dit-il, on pourrait en tirer une nouvelle. Une quoi ? demandai-je. Une nouvelle, insista-t-il, et lorsqu’il voulut me donner une définition du genre je lui dis que j’avais étudié les Sciences Humaines à l’université, et qu’à une certaine époque je lisais beaucoup. — Est-ce que tu connais un livre intitulé Les cent ans d’Artemio ? Il me regarda en écarquillant les yeux. Un regard enfantin, implorant. J’avoue que je ne peux pas supporter les adultes qui font une tête pareille. Je lui dis que non. J’eus l’impression qu’une maison s’écroulait sur lui. Je le vis bomber le torse en me précisant qu’il était l’auteur de ce volume. ­— Cela fait longtemps que je suis parti – commentai-je. — Il a été publié récemment. C’est pour ça que tu ne le connais pas. C’est un livre très bien coté. Il est épuisé. On a fait un tirage à plusieurs milliers d’exemplaires et il ne reste plus que ceux que j’ai dans ma valise. Maintenant on lit beaucoup dans notre pays et on nous apprécie, nous les auteurs nationaux, mais qui prêtons vraiment notre voix au pouvoir populaire et au sentiment profond des racines authentiques. — Bien sûr, bien sûr – soupirai-je en lui montrant la porte des toilettes. Essaie ce pantalon. Henry me déclara que ce n’était pas la peine, qu’il avait des vêtements à l’hôtel, mais qu’il m’était très reconnaissant de mon geste. Puis il me demanda si je pouvais l’accompagner pour prendre quelques photographies. Il me paierait bien. Je lui expliquai que j’appréciais Cartier Bresson ; Man Ray ; Berenice Abbot ; que je pouvais citer de mémoire des passages entiers de l’essai de Barthes sur la photographie mais que malgré ma passion contemplative pour tous ces génies je m’y connaissais fort peu en photos. Henry insista. Je calculai que ce pouvait être une bonne chose pour Mary Carmen si je disparaissais un moment. Peut-être même aurait-elle l’illusion que je ne me trouvais plus en ville. Et puis j’étais toujours partant pour trouver quelques euros. Même en travaillant. J’en avais un besoin mortel. Et je pourrais aussi acheter un cadeau à Yasleitzi, mon petit caramel des Tropiques qui souffrait à l’étroit dans cette maison, dormant sur ce matelas où elle devait sentir les flatulences de mon frère, de mes parents, de ma belle-sœur et même de notre vieux chien. Je montai à la maison et annonçai que j’avais des choses à faire. Tous éclatèrent de rire. C’est ce qui nous unit beaucoup dans notre famille. Démolir n’importe lequel d’entre nous. Quand je constate que nous nous sommes éloignés les uns des autres je m’efforce toujours de pourrir la vie à mon père ou à mon frère, et les autres me suivent. C’est comme ça que nous nous sentons à nouveau bien. Henry m’attendait à la porte de l’hôtel avec un appareil photo et un sac. Il portait un jean et un tee shirt de marque. Il me montra un papier sur lequel il avait indiqué plusieurs endroits de la ville. Comme toujours : Puerta del Sol, Plaza Mayor, Puerta de Alcalá, Cíbeles, Plaza de Oriente... Je lui dis qu’il devait me payer le métro s’il voulait que je l’accompagne. Il me répondit que ce n’était pas un problème. Je réfléchis un moment à la façon de suivre l’itinéraire qu’il proposait et je décidai que le mieux était de commencer par la Puerta de Alcalá et de remonter ensuite. La sueur nous trempait le dos. Mes bras, mon cou brûlaient. Quand nous descendîmes le soleil tombait sur les rues comme un couteau. Henry m’expliqua qu’en toute logique il voulait qu’on le voie bien sur la photo mais qu’il était indispensable que l’on voie aussi nettement la Puerta de Alcalá. Puis je le vis sortir de son sac un manteau, une écharpe et un bonnet à l’odeur âcre, horripilante. Je pris plusieurs photographies. Il exigea que je me dépêche parce qu’il commençait à se sentir mal. Évidemment, tu as oublié ce qui t’est arrivé avec ton pantalon de laine ? murmurai-je. Henry m’ignora. Il ôta les vêtements et nous regardâmes les photos sur l’écran de l’appareil. Henry effaça les dernières car on voyait la sueur dégouliner sur son visage. Nous allâmes jusqu’à Cíbeles et il se rhabilla. Les gens nous regardaient. Une lumière cristalline dansait entre nous. Je lui demandai d’entrer dans un bar pour boire quelque chose, il refusa, il valait mieux continuer. À la Puerta del Sol il me demanda d’être encore plus rapide. Il avait du mal à trouver ses mots et ses mains tremblaient. Quand nous arrivâmes Plaza Mayor il remit son manteau et son écharpe, ses yeux parurent vibrer au milieu de son visage, puis il ouvrit la bouche, écarta les bras, et je le vis s’écrouler comme un vieil arbre. Ne me prends pas en photo comme ça, murmura-t-il quelques secondes avant de s’évanouir complètement. Chapitre 5
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