Isis
Lorsque j'ai ouvert les yeux pour la première fois depuis que j’ai entendu la voix des anges, j’ai d’abord eu du mal à voir tant la luminosité était forte autour de moi.
J’avais essayé de déglutir mais la gêne du tuyau enfoncé dans mon nez traversant ma gorge m’en empêchait.
J’avais ensuite touché mon visage et senti le tube contre ma peau, je pouvais à nouveau bouger, j’avais repris quelques maigres forces.
Après de longs moments de repos et l’habitude, j’étais parvenue à ouvrir les paupières pour observer la vue brouillée la pièce blanche à l’odeur inhabituelle dans laquelle je me trouve.
Je n’avais plus revu d’endroit comme ça depuis très longtemps, depuis que j’avais quitté la résidence de l’homme riche.
J’arrive à mesurer le temps, jours et nuits, parce que les volets de la grande fenêtre sur la gauche restent toujours ouverts ici, et la lumière filtre à travers les rideaux blancs.
Une femme habillée de blanc vient me voir souvent, elle me plante des aiguilles dans les bras, elle enroule des tissus gonflants qui bipent sur les appareils, elle pose un morceau d’acier froid relié à ses oreilles et écoute ma poitrine ronfler, elle me lave aussi. Et elle parle…
Elle parle la même langue que dans ma tête, et je comprends presque tout ce qu’elle dit si elle articule lentement.
C’est tout nouveau pour moi de comprendre ce que quelqu’un me dit mais c’est très fatigant, je ne comprenais jamais rien des langages chantés par les hommes chez qui je vivais. Hakim me parlait par gestes, il était gentil avec moi, mais je ne le comprenais pas.
Je respecte les règles et je me tais. J’ai changé de propriétaire, je ne peux pas l’ignorer, ce n’est pas la première fois que ça arrive, comme lorsque l’homme riche m’avait envoyé à la base avec les autres.
Les règles, elles, n’ont jamais changées, ne pas crier, ne pas pleurer, ne pas parler, ne pas être.
Alors je ne suis pas. J’observe attentivement ce tout nouveau paysage blanc et propre.
Je respire mieux ici, c’est moins difficile, je suis moins fatiguée aussi avec les jours et les nuits qui se succèdent et bientôt, Léa, c’est la femme médecin qui s’occupe de l’endroit qu’elle appelle clinique, vient m’enlever les tubes gênants que j’avais dans le corps.
Elle m’amène de la nourriture solide, des sortes de bouillis colorées.
Elle me donne une cuillère que j’ai du mal à tenir et je commence à la tremper avant de la porter à mes lèvres sous son œil attentif.
Je n’avais plus vu de docteur depuis très longtemps, il n’y avait jamais personne pour nous soigner si nous étions malades… Si nous ne guérissions pas, nous mourrions…
- Tu vas avoir une visite cet après-midi, me dit-elle avec un sourire gentil.
Je la regarde ajuster mes couvertures et raffermir mes oreillers, elle fait toujours attention à mon confort, elle m’a enlevé tous les fils qui me gênaient, elle m’a même fait asseoir dans un fauteuil après m’avoir guidé quelques pas jusqu’à une pièce d’eau qu’elle appelle salle de bain.
Encore une fois, l’endroit me fascine et fait travailler ma mémoire dans ses souvenirs lointains.
Elle me montre comment utiliser les toilettes et la baignoire, et trouve que je suis suffisamment débrouillarde pour me laisser seule quelques instants.
Je me regarde dans le miroir, je n’ai pas l’impression de reconnaître les yeux bleus qui me fixent en retour, j’avais oublié mon apparence, mes cheveux sont dorés, et très très longs…. Pleins de torsades pleines de gros nœuds… Mon visage est tout fin, tout creux, tout blanc, sauf mes lèvres qui sont épaisses et roses. Ma peau est pleine de morceaux qui s’enlèvent…Et de trous douloureux.
Je ne regarde pas le reste de mon corps, mais je remarque que je vois tous mes os.
J’attends patiemment que le visiteur que Léa m’avait annoncé vienne. Je sais que je suis encore en mauvais état, mais j’ai déjà servi en étant bien plus mal en point, et comme ce nouveau propriétaire semble riche et prendre soin de moi, je me montre gentille et accueillante.
On frappe à la porte, et un homme grand, blond et barbu, habillé d’un pantalon et d’un tee-shirt noir entre dans la chambre. Son visage n’est pas couvert comme j’en ai eu l’habitude.
- Bonjour, dit-il d’une voix très grave qui capte mon attention, je m’appelle Gabriel.
Je me redresse doucement, j’ai mal partout, et je l’observe avec attention tandis qu’il avance jusqu’à moi en me regardant tout entière.
- Euh, on va ouvrir un peu les rideaux si tu veux bien…
Il se tourne vers la fenêtre dont il écarte les pans blanchâtres pour dévoiler le ciel très bleu que je n’avais plus vu depuis tellement longtemps que je ne me souviens plus quand était la dernière fois.
Je repousse ma couverture jusqu’à mes pieds, puis je détache la robe de chambre que Léa m’a donnée avant de m’allonger dans la position pour le recevoir.
- Wow ! Ok ! Euh… Non…
Il revient très vite vers moi et me recouvre, je ne comprends pas ce que j’ai fait de mal, j’ai peur soudain et je me mets à trembler malgré moi sans pouvoir le regarder. Ils sont toujours satisfaits quand on se donne normalement, je ne comprends pas ce qu’il attend de moi…
- Calme-toi, dit-il d’une voix douce.
J’ai un mouvement de recul involontaire lorsqu’il lève la main et la pose sur mon bras.
- Bon… Je pense que je ne suis pas la bonne personne pour toi…
Il se lève et me lance un autre regard étrange de ses yeux verts perçants avant de sortir. Je commence à pleurer, j’ai de nouveau des larmes, et j’ai peur…
Je ne comprends pas ces nouveaux codes… Je ne sais pas où je suis, j’ai perdu mes repères bien que j’en avais déjà très peu.
Je sèche mes yeux bien rapidement, je ne voudrais surtout pas être prise à ne pas respecter une règle élémentaire et finir fusillée…