Je n’ai gardé aucun souvenir de la dernière fois où j’ai vu un médecin. La plupart du temps ce sont des d****e qu’ils viennent m’ingérer une fois dans la journée ; il ne faudrait pas que je fasse une crise, comme ils disent. Le temps me semble tellement long, d’ordinaire, je plane tellement que les heures qui passent ressemble à des minutes. Malheureusement en ce jour, je n’ai rien pour m’apaiser, alors, je tourne en rond comme un lion en cage, m’énerve, sens l’adrénaline monter en moi, et les souvenirs affluer.
Depuis toujours, on a souvent dit de moi que je suis une personne avec un accès facile à la colère, inadaptée à cette société où chacun doit rester bien sage dans sa case. Enfant, je n’ai jamais eu droit aux câlins de ma mère, à son amour ni même à de simples cadeaux. Je n’étais digne ni de son affection ni de ses présents, parce qu’un homme comme moi ne mérite que les coups, ne comprend que la violence.
Au moment où je clôturais mes dix-sept ans, j’ai rencontré Natacha, elle était pleine de vie. Elle a pansé mes blessures après mes combats ou plutôt mes crises. On s’est aimés jusqu’au jour où elle m’a trahi.
Depuis ce jour maudit, je vis ici, dans cette prison aseptisée. Mes voisins sont un schizophrène et un homme de quarante-cinq ans souffrant de retard mental ; il se prend pour un enfant de douze ans, c’est flippant.
L’essentiel de ma vie se résume désormais à des prises de piqures et de sédatifs au point où je ne saurais dire depuis combien de temps je suis interné dans cet hôpital.
À ces pensées, je laisse la rage me consumer et commence à frapper dans le mur ; j’ai besoin d’oublier ce passé merdique, ma vie, cet avenir que je n’aurai jamais.
Je cogne très fort, mes jointures saignent, mon corps est en sueur, mais personne ne vient. Je m’apprête à cogner plus fort, plus vite, quand j’entends toquer contre ma porte. Au départ, je crois que c’est une hallucination, mais le bruit revient, puis la porte s’ouvre. Jamais les médecins n’ont frappé avant de rentrer dans ma chambre. Ils sont chez eux ici, moi, je ne suis rien.
Je suis étonné, je ne vois qu’une blouse blanche, alors qu’en temps normal, ils sont au moins trois pour me calmer lorsque je pique des crises. Une femme s’avance vers moi, rousse, des yeux clairs, un léger sourire aux lèvres.
— Bonsoir, monsieur Chris, je suis le docteur Olivia.
Elle joue à quoi, là ?
Je ne sais pas comment réagir, c’est la première fois que l’un des médecins de cet institut se présente à moi. En général, ce sont les infirmières qui viennent m’injecter les produits et repartent rapidement, ça ne me dérange pas, car je n’ai jamais été doué avec les autres humains. Faisant fi de ma réaction, elle poursuit :
— J’ai entendu vos coups contre le mur, me permettez-vous d’examiner vos mains ?
Elle ne tente pas de me toucher, va même jusqu’à me demander l’autorisation de m’approcher. C’est qui, cette femme ?
Je ne me démonte pas et lui lance :
— Avez-vous mon injection ?
— Votre traitement a été modifié. Dès demain, vous serez conduit dans une autre aile de l’institut. Votre place n’est pas ici, monsieur Chris. Je vous propose d’aller vous doucher, ensuite, je soignerai vos doigts et vous donnerai un calmant.
Je m’exécute sans réfléchir. Elle a parlé d’une voix douce et calme, et elle ne montre pas sa peur d’être face à moi. Je laisse l’eau me laver et apaiser mon corps. Une fois prêt, je me sèche et m’enroule dans une serviette, qui ne cache que mon anatomie. Je veux voir si la blouse blanche reste aussi stoïque devant mon corps. Lorsqu’elle me voit, elle ne réagit pas, comme si elle était blasée. Sa réaction me laisse c*n.
— Installez-vous, je vais désinfecter vos blessures.
Elle sort tout son matériel, met des gants et commence son travail. Elle est douce et précise, ses gestes sont réfléchis. Quand elle a fini de b****r mes mains, elle me donne un comprimé.
— C’est un anxiolytique, vous pouvez le prendre ou pas, je vous laisse le choix. Je reviendrai vous chercher demain matin afin de vous conduire dans votre nouvelle chambre. Si vous avez besoin de quoi que ce soit cette nuit, appuyez sur ce bouton au lieu de casser les murs.
Elle me montre, sur un petit boîtier, le bouton en question, avant de me le glisser entre les mains.
— C’est quoi ?
— C’est un biper, il est relié au poste des infirmiers, qui me contacteront si nécessaire. Toutes les personnes sous ma responsabilité en ont un. Cela me permet d’établir un premier contact, et de modifier mon action selon les besoins des patients. Pour le moment, le vôtre sert juste à me biper en cas de besoin. À demain, monsieur Chris.
Elle se lève pour partir, mais je ne suis pas prêt à rester seul. Je lui agrippe le poignet, pas fortement, mais assez pour qu’elle s’arrête et que mon cœur rate un battement.
Ce geste anodin aux yeux des autres me rappelle la rage qui brûle en moi et ma peur de blesser quelqu’un.
Je relâche vite son bras avant de lui dire :
— Excusez-moi…
— De quoi ? D’avoir posé votre main sur ma peau ? Il n’y a rien de mal à cela, c’est ce que l’on appelle un contact humain. Reposez-vous, d’un vrai sommeil, vous en avez besoin.
Elle quitte ma chambre et me laisse seul avec mes pensées. Je décide de ne pas prendre son anxiolytique, son poison, et m’endors en tenant le petit boîtier dans mes mains. Pour la première fois depuis longtemps, on ne m’a pas traité comme un fou, mais bien comme un être humain !