Des yeux dans le cielLundi 15 décembre matin
Sweeney s’était fait déposer par le bus sur la route nord de l’île, peu avant l’aérodrome. Sur sa droite, l’immense plage blanche de Traigh Mhor s’étalait sans complexe, ample et majestueuse. La mer calme qui la bordait, scintillant de turquoise, semblait réchauffer le crâne pelé de l’îlot d’Orosay, un caillou solitaire dressé au milieu de l’anse. Enfin, un ciel d’azur lumineux fournissait une toile de fond parfaite pour magnifier encore cette vue grandiose.
Il doit faire près de dix degrés, et pas un souffle de vent, remarqua le jeune Écossais, les yeux fixés sur de rares nuages immobiles. Ça ne doit pas arriver souvent, se dit-il, avant de se rappeler : C’est vrai… On a du mal à croire que la tempête balaiera ce cadre idyllique avant ce soir, regretta-t-il.
Afin de chasser cette pensée négative, Sweeney se retourna vers la gauche et il contempla le premier objectif de sa randonnée : La maison de Sir Compton Mackenzie, l’auteur de Whisky Galore1 … Étudiant, j’avais adoré ce bouquin, sourit-il. Le bâtiment, avec son long toit gris et ses murs blancs, paraît encore plus vaste que sur les photos. Je ne l’avais pas vu correctement samedi soir, en passant avec le bus. Dommage que ce soit une résidence privée, et que l’on ne puisse pas le visiter, se désola-t-il. Mais quelle vue fantastique sur Traigh Mhor ; Sir Mackenzie avait un don pour déceler ce qui est beau en ce monde, jugea-t-il enfin.
Heureux d’avoir pu observer la probable source d’inspiration de l’un de ses auteurs préférés, l’inspecteur se promit encore : Sur le chemin, je ferai un détour par le cimetière d’Eolaigearraidh où il est enterré. Tante Midge me félicitera sûrement d’être allé me recueillir sur la tombe de l’un des pères fondateurs de l’Écosse moderne, s’amusa-t-il en pensant à l’inclination nationaliste de la vieille dame. Mais de toute façon, je me doute que le site doit être pittoresque par lui-même, en plein cœur des landes sauvages du nord de Barra. En outre, avec ce temps merveilleux, je suis certain de ne pas regretter mon choix, finit-il par se décider.
Au même instant, le bruit d’un avion lui fit tourner la tête. Un Twin Otter, semblable à celui qui l’avait déposé deux jours plus tôt, s’apprêtait à se poser sur le sable moelleux de Traigh Mhor. J’allais oublier, songea brusquement Sweeney, il faut que j’aille me renseigner. Malgré la tempête annoncée, j’espère qu’un avion pourra décoller demain mardi… L’aérodrome est à moins d’un mile, allons-y ! s’encouragea-t-il.
Quinze minutes plus tard, le jeune policier pénétrait dans le hall d’accueil. Avisant un homme d’une cinquantaine d’années vêtu d’un gilet de la Flybe, il se dirigea aussitôt vers celui-ci. L’îlien prit un air étonné en voyant surgir cet étrange rouquin barbu, affligé par ailleurs d’un coupe-vent trop large, d’un pantalon de marche et de brodequins vieillots, ainsi que… d’un club de golf incongru ! Qu’est-ce que c’est que ce gugusse ? songea l’homme. Non, franchement, il ne ressemble à rien ! émit-il pour tout jugement.
Parvenu à sa hauteur, Sweeney lui demanda :
– Bonjour, monsieur. Vous êtes de la Flybe ?
– Ça se voit, non ? grommela l’homme en tirant sur sa chasuble.
– Une tempête est annoncée pour ce soir, reprit l’inspecteur. Est-ce que vous savez si les avions pourront décoller demain ? Mon billet de retour est…
– Le Twin Otter qui vient d’atterrir était le dernier avant au moins deux jours, le coupa l’homme. Il fait le plein et il repart aussitôt pour Glasgow, avant la marée haute… Il ne faut pas traîner, ajouta-t-il, la météo prévoit effectivement un grain sévère.
– Jusqu’à mercredi ? s’étonna le visiteur.
– Oui, mercredi inclus. Si tout va bien, la prochaine liaison pourrait avoir lieu jeudi prochain, dès que la plage sera découverte à la mi-journée.
– Mince… laissa échapper Sweeney.
– Si vous êtes pressé, vous pouvez toujours prendre le ferry de la CalMac, suggéra le quinquagénaire. Dans ce cas, précisa-t-il, pensez à vous adresser à la compagnie pour vous faire rembourser. Ils le font toujours lorsque les conditions météo sont exceptionnelles.
– Aïe, ce n’est pas ce que j’avais prévu… déclara le randonneur. Avant de réfléchir : Alors, qu’est-ce que je fais ? Est-ce que je prends le bateau demain, ou bien l’avion d’ici deux ou trois jours ? Après tout, je ne décolle que samedi après-midi pour Madère avec tante Midge, depuis Édimbourg. A priori, ça paraît jouable… Mais bon, pensa-t-il encore, quelle idée d’avoir accepté d’accompagner ma tante en plein cœur de l’Atlantique pour y passer les fêtes de Noël ! La dernière fois que nous avons eu ce genre de projet – c’était il y a bientôt dix ans –, le réveillon s’est finalement avéré, disons… assez « sportif »2 ! ne put-il s’empêcher de sourire.
– Ça va ? lui demanda soudain l’employé de la Flybe.
– Euh… Oui… Oui merci, hésita Sweeney, toujours songeur. Merci beaucoup.
Satisfait, l’homme s’éloigna puis il sortit du bâtiment.
Bien, je pense que j’attendrai le prochain avion. Je vais prolonger mon séjour, décida le policier. Il faut que je prévienne Mrs Watters dès mon retour à l’hôtel ; toutefois, avec la faible fréquentation de décembre, ça ne devrait pas lui poser de problème, estima-t-il. Puis Sweeney quitta l’aérodrome et il reprit sa route à pied vers le sud, en direction de Castlebay.
Peu après avoir dépassé la maison de Compton Mackenzie, il vit le bus de l’île le doubler sur sa gauche, chargé des passagers du dernier Twin Otter. Il reconnut alors le chauffeur qui, lors de son arrivée, l’avait conduit jusqu’au Craigard Hotel. Est-ce qu’il leur raconte les mêmes anecdotes ? se prit-il à sourire. Au bout de quelques minutes de marche, juste avant de pénétrer dans une courbe à gauche et de s’éloigner des charmes de Traigh Mhor, le nez du jeune Écossais fut assailli par un puissant fumet, terreux et grossier, qui détonnait par rapport aux embruns délicats apportés jusqu’alors par la mer. C’est étrange, l’odeur paraît provenir de la droite, remarqua-t-il en tournant la tête vers un maigre ruisseau qui, comme apeuré, coulait sans un bruit au pied d’une imposante colline de granit. De la tourbe ! finit par deviner Sweeney. Ça sent la tourbe… se répéta-t-il. Scrutant la lande, il songea : Pour que l’odeur soit si forte, je parie qu’il doit y avoir une ancienne tourbière de peat-reek3 à proximité. En effet, il repéra rapidement une fosse creusée à environ trente mètres de la route, entre le flanc des monts et le ruisseau. Au même instant, une nouvelle senteur, plus nauséabonde encore, vint également s’agiter sous ses narines.
Aarrf, gémit-il, qu’est-ce que c’est que cette horreur ? Ce n’est pas possible, il doit y avoir un mouton crevé, là-bas, au fond de cette satanée tourbière ! Sans réfléchir, l’inspecteur quitta la route et il s’engagea sur la lande. Il enjamba facilement le ruisseau puis il le longea jusqu’au fossé.
Parvenu au bord du trou, il s’exclama :
– Great Scott !, avant de se figer.
Sweeney n’en croyait pas ses yeux, et pourtant… Au fond de la tourbière, couché sur le dos, gisait là… le cadavre d’un homme !
*
Par réflexe, le jeune Écossais commença par déposer sa canne à même le sol, puis son sac à dos. Enfin, il s’assit sur le bord de la fosse, les jambes pendant un mètre environ au-dessus du fond. La position torturée du corps, la jambe gauche repliée à quatre-vingt-dix degrés et le bras opposé formant un angle improbable avec le torse, lui donnait l’air d’un pantin désarticulé ; paradoxalement, si ses membres exprimaient la souffrance, son visage dégageait une impression de quiétude absolue. Avec ses yeux bleus ouverts sur le ciel, l’homme paraissait observer tranquillement le manège des avions, ou bien le lent défilé des nuages… Sweeney parvint à détacher son attention de ce regard hypnotique. Il remarqua que le « dormeur de la tourbière » n’était manifestement pas un randonneur. Vêtu d’un costume de qualité, ainsi que de beaux souliers de ville, l’inconnu n’était certainement pas tombé là par accident, au cours d’une banale promenade. Par ailleurs, même boueux et tachés, ses vêtements chics lui conféraient encore une réelle distinction. Ses traits forts, imberbes et anguleux, ainsi que des cheveux bruns disciplinés par une coupe en brosse, contribuaient à la surprise de découvrir ce « monsieur propret » si à l’aise dans une fosse pourtant répugnante. Et puis ce calme… Cette sérénité… L’inspecteur ne pouvait s’empêcher de penser que, les yeux plongés dans l’azur, entouré par ces herbes sauvages, ce mélange de vert, de gris, de bleu, et ces subtils parfums iodés, l’homme avait décidément choisi un bel endroit pour mourir.
Mourir ? Est-ce qu’il est seulement mort ? sursauta le jeune Écossais. Qu’est-ce qui me le prouve ? finit-il par s’inquiéter.
Pourtant, curieusement, Sweeney commença par se retourner pour scruter la lande environnante. Sur les trente mètres qui le séparaient de la route, il aperçut les traces de son propre passage ; mais aussi, plus larges quoique plus légères, séparées des siennes par une dizaine de pas, les marques qui dessinaient la trajectoire de l’homme jusque dans la tourbière. À vue de nez, estima-t-il, je ne pense pas que ces empreintes soient exploitables. On distingue simplement les herbes couchées par le passage d’un ou de plusieurs individus mais, comme la roche affleure sous cette mince couche de verdure – au moins sur cette partie menant à la route –, la semelle d’une chaussure ne peut pas avoir imprégné le terrain. Oublions ça… conclut-il, déçu. Puis l’inspecteur se concentra de nouveau sur le visage figé qui se trouvait en dessous de ses jambes. De quoi est-il mort, et quand ? s’interrogea-t-il enfin. Il paraît plus simple de commencer par répondre à la deuxième question : étant donné la rigidité cadavérique encore apparente, et le tout début des « désagréments olfactifs » qui m’ont conduit jusqu’à lui, je dirais qu’en raison d’une nuit très froide, mon nouvel ami n’est là que depuis quelques heures ; dix ou douze tout au plus. Maintenant, pour quel motif a-t-il cessé de respirer ? Son âge ne doit pas excéder la cinquantaine ; lorsque je l’ai découvert, je ne lui aurais même pas donné trente-cinq ans, mais là, à force de le regarder, je finis par distinguer des rides profondes sur son front, ainsi que tout autour de la bouche. D’ailleurs, autour de sa bouche… se mit-il à réfléchir. Oui, ces marques, cette coloration caractéristique, sous le nez aussi, ça me fait penser à… Avant de se raviser bientôt : Mince, qu’est-ce qu’il a dans le cou ? Sweeney se pencha de son mieux, posa le coude dans la tourbe, et il parvint alors à observer : Deux petits trous séparés d’un ou deux centimètres et présentant la même largeur d’orifice… La piqûre paraît sérieuse, jugea-t-il encore, et qui sait, peut-être porte-t-il d’autres traces semblables sur tout le corps ? Le jeune barbu soupira : Pff, la situation est pour le moins cocasse, voire ironique… Moi qui me demandais si j’allais poursuivre ma carrière d’enquêteur, voilà que, sans crier gare, le destin me place un cadavre sur ma route. Décidément… sourit-il, l’air désabusé. En outre, j’ai bien peur qu’il ne s’agisse d’un assassinat, finit-il par envisager. Great Scott ! Quelle poisse…
Alors, sans plus tarder, Sweeney tira son vieux portable de sa poche. Il en ouvrit le clapet, vérifia si le signal s’affichait, puis, la mort dans l’âme, il se résolut à composer le 9994. Dès que la voix de l’opérateur s’annonça, l’inspecteur lui déclina sur un ton professionnel son identité, ainsi que sa fonction ; il lui fit également part de la nature de sa « découverte », lui en précisa les coordonnées, et il s’efforça enfin de lui fournir une description soignée des lieux. Après que la voix masculine, jeune et manifestement émue, se fut assurée du sérieux de l’appel, puis qu’elle eut fini de donner ses consignes avant de raccrocher, Sweeney se retrouva de nouveau en tête-à-tête avec l’inconnu de la tourbière. Bien, songea-t-il, j’imagine que c’est le poste de police de Castlebay qui va « s’y coller ». Ils devraient être là d’ici une quinzaine de minutes environ.
Le policier se leva, récupéra ses affaires puis, sans un regard pour le cadavre, il retourna vers la route en prenant soin de marcher dans ses propres traces.
Je vais attendre la patrouille à l’entrée du prochain virage, décida-t-il ; de là, je les verrai arriver de loin. Avant de se souvenir tout à coup : Au fait, j’espère que ce type n’est pas le voisin de Mrs Watters, ce Robertson dont elle est sans nouvelles depuis vendredi. Si c’est lui, je crains que l’ambiance du cèilidh de ce soir ne soit définitivement plombée…
Pour éviter de s’appesantir sur cette triste éventualité, Sweeney décida que le temps d’atteindre son emplacement, il fredonnerait un air entraînant. Alors, après une brève réflexion, il se mit à siffloter un vigoureux… Scotland the Brave5 !
*
À la nuit tombante, le véhicule de police stoppa devant les deux bâtiments rouges de la maison médicale.
– C’est là ? s’étonna Sweeney, tout en se tournant vers l’agent Hope. On aurait pu s’y rendre à pied, non ?
– Par ce temps ? lui sourit le jeune homme. Allez, venez. C’est celui de gauche, précisa-t-il encore, puis il sortit de la voiture.
L’inspecteur l’imita et fut aussitôt cueilli par les violentes bourrasques qui déferlaient depuis la baie.
– Ne traînez pas ! lui lança Hope, tandis qu’il tenait sa casquette pour éviter qu’elle ne s’envole. Ou bien nous allons être rincés !
En effet, alors que les deux jeunes gens se trouvaient pourtant à moins de quinze mètres de l’entrée, Sweeney eut la sensation, dès qu’il put enfin se glisser derrière la porte, que le côté droit de son pantalon était déjà gorgé d’eau, tandis que son coupe-vent ruisselait de pluie.