– Quelle tempête ! s’exclama-t-il. Moi qui suis d’Aberdeen, je pensais tout connaître du mauvais temps. Mais là, j’avoue que c’est encore un cran au-dessus !
Wayne Hope s’empressa de refermer derrière eux, puis il ajouta :
– Et on en tient pour trois jours à ce qu’il paraît. Le vieux Kendall, à la station-service, m’a dit qu’il n’avait plus vu ça depuis dix ans.
– C’est bien ma veine… commenta l’inspecteur.
Ce dernier finit d’essorer son vêtement de pluie. Il essuya également son club de golf, puis il demanda :
– Alors, où sont-ils ?
– Suivez-moi. C’est au bout du couloir, la dernière salle à gauche, le renseigna Hope, tout en rajustant les manches de son pull-over.
En traversant le long et sombre vestibule du baraquement, Sweeney entendit encore le vent qui se jetait contre les murs, la pluie qui crépitait en rafales contre les vitres, ainsi que le toit de tôles qui geignait sous les assauts rageurs de la tempête. Mais il n’eut pas le temps de se soucier davantage de la résistance du bâtiment ; l’agent Hope ouvrait déjà une porte, déclarant simplement :
– C’est ici, monsieur.
Sweeney pénétra dans une pièce rectangulaire, très bien éclairée cette fois, aux murs et au plafond blancs. Sur chaque paroi s’alignaient de hautes étagères métalliques chargées de médicaments et de matériel médical. Une sorte de remise, devina-t-il. Sur la gauche se trouvait un bureau beige, impersonnel et moderne, puis tout au fond, deux tables d’examen devant lesquelles se tenaient trois personnes qui lui tournaient le dos.
À son arrivée, seule la femme du groupe fit volte-face pour se diriger vers lui. Petite, les cheveux courts, trapue et la démarche décidée, la dame d’environ cinquante ans lui tendit la main en disant :
– Inspecteur Sweeney ? Bonsoir, Mary Mackenzie. Je suis le maire de Castlebay. C’est moi qui ai sollicité votre présence. Quand les agents m’ont expliqué qui vous étiez, j’ai pensé que votre expérience d’enquêteur, ainsi que vos constatations de ce matin, pourraient nous être utiles. Je vous avoue que nous sommes un peu désemparés, lui sourit-elle, la mine préoccupée. Merci d’avoir accepté de participer à notre petite réunion de crise.
– Vous vous appelez Mackenzie comme l’auteur ? lui demanda le policier, curieux.
– J’aimerais bien, plaisanta-t-elle. Certains de mes concitoyens doivent le croire en tout cas, sinon ils ne voteraient pas pour moi depuis quinze ans ! s’amusa-t-elle encore. Avant de reprendre, plus sérieuse :
– Venez, je vais vous présenter notre médecin, le docteur Adams… Docteur, voici l’inspecteur Sweeney.
L’homme s’avança ; ce dernier portait une blouse blanche impeccable, du col de laquelle dépassait une cravate noire parfaitement nouée. La soixantaine prononcée, mais le cheveu encore brun, grand, élancé, des yeux bleu clair à faire se pâmer les îliennes, et doté d’un visage vigoureux bien proportionné, l’élégant docteur Adams ressemblait plus au chef de service d’une prestigieuse clinique californienne qu’au médecin raté d’une île oubliée par les hommes… Étonnant, que fait-il là ? se surprit à penser Sweeney. Mais le toubib de Barra lui serrait déjà la main :
– Bonsoir, inspecteur. C’est une chance que vous soyez des nôtres.
– Pas de quoi, lui renvoya le jeune Écossais.
La mairesse poursuivit les présentations :
– Voici l’agent Simon Kinn, inspecteur. Avec monsieur Hope, c’est lui qui est…
– On se connaît, la coupa Sweeney. C’est l’agent Kinn qui m’a récupéré ce matin, près de la tourbière.
– Re-bonjour, lui sourit le policier, rejoint au même instant par son coéquipier.
L’inspecteur ne put alors s’empêcher de comparer les deux policiers. Simon Kinn avait une trentaine d’années. Brun, fin, et – Sweeney en avait eu la preuve le matin même – doué d’humour et d’une bonne dose de flegme, il donnait l’impression d’être l’intellectuel du duo. Quant à Wayne Hope, visiblement plus jeune, sa silhouette était beaucoup plus massive. Le crâne déjà dégarni, l’air un peu fruste, il se montrait toutefois volontaire, serviable et sympathique. Un costaud celui-là, jugea Sweeney, un indéracinable ! Exactement ce qu’il faut sur une île comme Barra, estima-t-il encore.
Tout à coup, l’inspecteur remarqua que tous se taisaient, comme s’ils épiaient les mugissements de cette tempête qui, sans relâche, assaillait le fragile bâtiment dressé face aux rigueurs de la baie.
C’est alors Mrs Mackenzie qui rompit le silence la première :
– Tous les bateaux sont annulés pour demain, déclara-t-elle. Et je crois que c’est aussi mal engagé pour mercredi.
Il fallait s’en douter. Mince… pensa Sweeney.
– J’ai déjà prévenu l’inspecteur-chef Bridges, intervint Simon Kinn de sa voix fluette. Puis, se tournant vers la mairesse, il ajouta :
– Il m’a dit qu’il ferait tout son possible pour nous rejoindre dans les meilleurs délais.
– Qui ça ? demanda soudain l’inspecteur.
– L’inspecteur-chef Bill Bridges, de Glasgow, précisa l’agent. A priori, c’est lui qui sera chargé de l’enquête.
– ‘Connais pas, indiqua Sweeney.
– Il a été muté l’été dernier, poursuivit Kinn. Je crois qu’il vient d’Inverness, c’est son premier poste d’inspecteur-chef… En revanche, lui, il vous connaît, ajouta-t-il.
– Ah ? répliqua l’inspecteur.
– Oui. Il était rassuré de savoir que nous avions un supérieur de renom parmi nous.
– Dites, est-ce que vous l’avez prévenu que j’étais en congé ? protesta Sweeney. S’il pense que je vais me…
À cet instant, une puissante rafale de vent vint heurter la fenêtre du fond, mettant un terme aux récriminations du jeune Écossais.
Great Scott, fichue tempête ! râla-t-il. Je me sens doublement coincé maintenant : par ces conditions météo épouvantables, déjà, qui nous coupent du reste du monde, mais aussi par cette affaire dont je me serais bien passé… Je n’aime pas ça, réfléchit-il encore. Je me sens prisonnier, sur l’île comme dans cette pièce, surtout avec ces… ces deux cadavres ! frémit-il soudain.
Sweeney venait enfin de prêter attention aux tables d’examen situées dans le dos de ses interlocuteurs, ainsi qu’à leurs occupants. À gauche, il reconnut le cadavre dénudé de « l’homme de la tourbière ». Déshabillé par les soins du docteur Adams, le corps ne présentait aucune trace de violence apparente, ni aucune autre marque de piqûre à l’exception de celles visibles dans le cou. Pour finir, l’inspecteur remarqua la présence d’un petit diamant à son oreille gauche, et il s’étonna de ne pas l’avoir décelé le matin. Je devais être impressionné par son regard tourné vers le ciel. Sûrement le choc de la découverte, se justifia-t-il. Puis sur la table de droite, il découvrit un deuxième homme au corps aussi nu que le précédent. Sweeney observa que celui-ci paraissait plus petit, mais aussi plus gras. Le visage mangé par une barbe grisonnante, il semblait âgé d’une cinquantaine d’années. Enfin, tout comme son compagnon d’infortune, le second cadavre ne portait pour toute trace de violence que les auréoles violettes d’une double piqûre dans le cou.
Soudain, comme si l’agent Kinn lisait dans les pensées de l’inspecteur, il déclara :
– Deux illustres inconnus tous les deux… J’ai aussitôt prévenu Tara Watters qu’il ne s’agissait pas d’Ed, pour éviter que des rumeurs n’arrivent à ses oreilles.
– Ils ne sont pas de Barra ? s’étonna Sweeney.
– Je crois que je connais parfaitement les mille deux cents habitants de l’île, se vanta Wayne Hope. Non : inconnus au bataillon, confirma-t-il de sa voix rauque. J’ai appelé tous les hôtels et tous les gîtes sur le caillou, il ne leur manque personne.
– On a même vérifié la liste de tous les visiteurs arrivés par avion ou par ferry ces derniers jours, ajouta Kinn. Eh bien, soit ils sont toujours dans leur famille ou à l’hôtel, soit ils sont déjà repartis.
– Tous ? douta l’inspecteur.
– On n’a oublié personne, affirma l’agent Hope. L’ensemble des coups de fil m’a pris deux heures cet après-midi.
– Bon, admit Sweeney ; puisqu’on ne peut pas les identifier dans l’immédiat, est-ce que l’on sait au moins de quoi ils sont morts, docteur ? demanda-t-il en se tournant vers le médecin.
Les mains dans les poches de sa blouse, Martin Adams s’approcha nonchalamment. Un sourire satisfait au coin des lèvres, il répondit :
– J’ai vite trouvé… Regardez, dit-il à l’inspecteur : vous voyez ces marques rosâtres, là, tout autour de la bouche et sous le nez ?
– Oui, lui confirma Sweeney. Ça m’avait sauté aux yeux dès ce matin.
– Moi aussi, prétendit le médecin. Lorsque Simon me les a présentés vers quatorze heures, j’ai tout de suite fait le rapprochement. Et puis cette odeur d’amande, c’était net… J’ai aussitôt procédé à des prélèvements, et tous se sont avérés positifs au même produit. Ils ont…
– Laissez-moi deviner, l’interrompit l’enquêteur : du cyanure, j’ai raison ?
– Bravo, le félicita Adams. Du cyanure de potassium très précisément. Probablement assimilé par voie orale, ajouta-t-il.
– Alors… ils ont été empoisonnés ? fit entendre Mrs Mackenzie, forçant la voix pour surmonter le bruit du vent.
– Oui madame le maire, lui répondit le docteur. Bien sûr, pour valider cette hypothèse, il faudra encore vérifier, lors de l’autopsie, si le tractus gastro-intestinal porte également des marques de brûlure. Et je…
– Le quoi ? protesta Sweeney, définitivement fâché avec le jargon médical.
– Le tractus gastro-intestinal, c’est-à-dire l’estomac et les intestins, consentit à lui expliciter Adams, l’air supérieur.
– Bien. Merci, lui renvoya l’inspecteur. Avant de lui demander encore :
– J’espère que vous ne comptez pas les autopsier vous-même, docteur ?
– Non non, le rassura le médecin. L’agent Kinn m’a expliqué la procédure : les corps seront acheminés vers Glasgow dès que possible, et ce sont alors les services médico-légaux de la ville qui se chargeront de l’examen.
– Et d’ici là ? s’inquiéta Sweeney. Si la tempête vient à durer ces prochains jours, vous n’allez quand même pas les laisser pourrir là, sur vos tables ?
– Nous avons anticipé ce problème, sourit Martin Adams. J’aurais pu en garder un au dispensaire, mais deux, cela dépassait mes capacités d’hébergement. D’habitude, à Barra, les gens sont bien élevés, plaisanta-t-il : ils attendent leur tour et ils meurent l’un après l’autre !
L’inspecteur, qui avait parfois du mal avec l’humour de carabin, s’agaça :
– Mais encore ? insista-t-il. Quelle est votre solution ?
– J’ai appelé la conserverie du village, précisa le toubib ; ils sont d’accord pour les accueillir.
– Tout à fait, intervint Wayne Hope. Leurs employés m’attendent vers minuit. La glacière est assez grande pour les deux corps, et comme les bateaux de pêche n’ont pas pris la mer cette semaine, on dispose de suffisamment de place, finit-il d’expliquer.
– Bien, j’imagine qu’on ne peut pas faire mieux, estima Sweeney… Au fait docteur, et les piqûres ? se souvint-il. Qu’est-ce que vous en pensez ?
– Ce n’est pas la cause des décès, répliqua le médecin. Même si les orifices sont profonds – j’ai mesuré près de cinq centimètres – et qu’ils se situent directement dans la carotide, ils ont été opérés post mortem. Ça m’a tout de suite paru évident : aucun épanchement de sang, leur cœur avait déjà cessé de battre.
– Mmm… enregistra l’inspecteur. Et de quoi s’est-on servi, à votre avis ?
– Je n’en sais rien, moi ! s’énerva Martin Adams pour la première fois, et il agita les mains au fond de ses poches. Je vous dirais bien… hésita-t-il, oui : une espèce de grosse fourchette.
– Une fourchette à deux dents ? douta Wayne Hope.
– Je disais ça comme ça, je n’ai pas réfléchi, finit de s’impatienter le docteur. Avant de brusquement changer d’humeur :
– Ah si ! sourit-il. Si c’est l’œuvre d’une Baobhan Sith6, à l’évidence, la nôtre préfère la viande froide !
Choquée, c’est Mary Mackenzie qui réagit la première :
– Docteur, je vous en prie ! La situation est suffisamment grave pour que nous nous abstenions de ces blagues de potache, le rabroua-t-elle… Je vous assure qu’avec la tempête qui souffle sur notre île, et ces deux hommes qui viennent d’être assassinés, mon sens de l’humour est vraiment très limité ce soir, le prévint-elle, la voix tremblant d’émotion.
– À propos d’assassinat, rebondit Sweeney, est-ce que vous avez une idée de l’horaire de leur mort, docteur ?
– Je ne suis pas un spécialiste, lui rappela aussitôt le médecin, mais je dirais qu’ils sont décédés tous les deux depuis moins de vingt-quatre heures… Probablement hier soir dimanche, ou même au cours de la nuit dernière, envisagea-t-il.
– D’accord, merci… Et le deuxième ? demanda l’inspecteur, en se retournant cette fois vers le duo d’agents. Où se trouvait-il ?
– Celui-là, c’est moi qui l’ai fait récupérer, le renseigna Hope. Quand l’appel est arrivé, Simon était déjà parti chercher le vôtre, au nord… Au début, j’ai même cru que c’était une blague, ou une erreur, ou que la personne signalait le même cadavre. Mais non, c’était…
– Alors ? s’agaça Sweeney. Où était l’autre type ?
– Euh oui… se disciplina le jeune agent. Voilà, on me le signalait le long de la circulaire ouest, au sud d’Allathasdal. Le corps gisait dans un fossé peu profond, sur la gauche de la route quand on descend vers Castlebay.
– Qui l’a trouvé ? enchaîna l’inspecteur.
– Deux jeunes d’Allathasdal, Burden et Claymor. Ils partaient ensemble au boulot, dans la camionnette de Burden – ils travaillent tous les deux à la Co-op – quand ils ont aperçu le gars sur la lande ; leur cabine est surélevée, expliqua-t-il. Les garçons m’ont appelé directement – Claymor possède mon numéro ; on a le même âge, on sort souvent dans les mêmes cèilidhs – puis ils m’ont attendu sur place.
– OK, merci.
– Dites, intervint la mairesse, j’espère au moins que vous leur avez demandé de tenir leur langue, à vos copains. Je les connais bien tous les deux : ce sont des excités, et des bavards. Comme il ne se passe jamais rien sur notre île, j’ai bien peur qu’ils n’aient déjà raconté leur aventure à tous les clients du magasin.
– Soit la moitié des habitants de Barra, ironisa le docteur Adams.
– Euh… fit entendre Wayne Hope, trahissant ainsi le fait qu’il ne leur avait manifestement pas donné la moindre consigne.
– Bien. Génial, apprécia l’élue, contrariée. Pour une fois que quelque chose ira vite sur notre île… Les gens auront tôt fait de s’inquiéter, ou même de s’agiter.
La mine également soucieuse, Simon Kinn ajouta soudain :
– Pardon, mais… Au-delà d’avoir un ou plusieurs assassins sur le caillou – à moins qu’ils ne soient déjà repartis par le dernier avion ce matin, proposa-t-il –, je ne sais pas si quelqu’un a remarqué, mais demain, nous sommes le seize.