La Fondation Refuge
Luc Dellisse
Mark n’était pas frileux. Il restait en chemise par tous les temps. Sa corpulence lui tenait lieu de combinaison polaire. Un nutritionniste aurait dit qu’il portait vingt kilos de trop. Ce n’était pourtant pas ce qui frappait le plus ceux qui le croisaient, mais au contraire sa légèreté d’allure. Il avait une démarche souple, dansante, en mouvement perpétuel. Il était le plus vif des gros blonds.
Sa concierge savait qu’il était dans l’international. Sa petite amie (un mot qui allait mal à cette grande femme élégante et brusque), aimait dire qu’il passait quatre heures tous les soirs sur son écran, à manier des chiffres : mais elle ne le voyait pas pendant la journée et ne connaissait qu’un pan de sa vie. On pouvait se douter qu’il brassait beaucoup d’affaires virtuelles. Quelles affaires ? C’était difficile à deviner. Parfois, dans son fauteuil ou dans l’ascenseur, une idée le prenait et il devenait sombre. Ou il recevait entre deux portes un appel téléphonique auquel il répondait, par monosyllabes, en anglais, avec des haussements d’épaules enthousiastes ou désespérés. La concierge pensait qu’il était trader, mais elle ne savait pas vraiment ce que trader voulait dire. La petite amie avait des intuitions d’amoureuse ; elle parlait à son propos d’import-export. Mais qu’aurait-il pu importer, exporter, avec ses mains si blanches qu’elles n’étaient pas des mains ?
J’ai commencé à m’intéresser à lui une semaine avant la fin. Je l’avais rencontré à une fête où j’étais invité par erreur. Ou plutôt, je croyais à l’époque que c’était par erreur, mais j’en suis moins certain aujourd’hui. Il y a parfois des coups de pouce du sort, des cadeaux surprises. J’avais reçu un courriel d’une lointaine collègue de fac, qui me conviait à la soirée donnée pour les 80 ans de son père. Ce message m’avait intrigué : outre la description anticipée de la soirée (un décor africain typique, une gastronomie délicieuse et une musique endiablée qui fera danser tout le monde), il y avait les titres du héros de la fête, qui avait été tour à tour enfant caché sous l’Occupation, président de l’association des étudiants orientalistes, consul général de Belgique à Tanger, fondateur de l’association de défense des églises romanes, présentateur d’une émission de morale laïque à la télévision. Je sentais qu’il y avait un lien entre ces différentes formes d’existence, mais j’avais du mal à les rattacher entre elles et plus encore, à un restaurant africain. J’avais donc été voir.
La salle de fête était décorée comme une maison de propriétaire terrien au Kenya. Je me suis faufilé jusqu’au podium où le père de ma collègue recevait les serments d’allégeance avec une simplicité admirable. Ma collègue elle-même était là, belle, un peu tragique, frappée comme un vin du Latium. J’ai essayé de l’approcher, mais le public était trop compact, la salle trop divisée. Je n’avais pas du tout la tenue appropriée pour une soirée de la sorte, tout en couleurs et en nuances ; et l’album de photos de Victor Hugo à Jersey que j’avais amené pour l’offrir avait l’air d’un OVNI dans cette ambiance de pagne et de fumée. Les belles joues tombantes du poète lyrique avant sa conversion à la barbe et au patriarcat avaient pourtant le charme des oiseaux de mer.
Replié près du bar, mais pas tout contre, je protégeais mon bol de moambe et ma bière de chasseur blanc contre le remuement énorme et ininterrompu d’une soixantaine d’invités qui formaient, dans la pièce principale, une foule mobile et bigarrée. Il est à noter qu’à part les deux serveurs, assez indolents et même invisibles la plupart du temps, aucune des personnes présentes n’était africaine. À force de refluer toujours plus vers le fond de la pièce pour préserver mon pique-n***e, j’ai fini par heurter du dos une colonne ajourée : et en me retournant, j’ai vu que c’était un escalier à vis Parker, d’un métal noir et tendre, qui perçait le plafond comme une balle entre deux yeux. Je suis monté.
Mark était là. Évidemment, j’ignorais qu’il s’appelait Mark et j’ignorais qu’il allait mourir.
Dans un visage assez banal et lourd, ses petits yeux gris scintillants m’ont jaugé. Il a replié son téléphone, qu’il a gardé dans la main gauche. La légèreté avec laquelle il était venu à moi ressemblait à de l’apesanteur, comme si son sourire de retrouvailles, imaginaire car je ne l’avais jamais vu, annulait le chiffre rond de son poids.
On ne peut pas toujours être évasif : j’ai convenu que j’étais, oui, écrivain. Il a paru ravi, sans pour autant marquer le moindre intérêt pour ce que j’écrivais. « Est-ce que vous êtes vraiment connu ? » a été sa seule question précise sur mon activité artisanale. Déjà, il passait à autre chose. À quoi ?
Il s’était mis à parler de l’Europe. Il n’en parlait pas comme d’un ensemble de pays où l’on pouvait avoir une maison ou lire des livres ou nager dans la mer. Il avait une éloquence spéciale pour la traiter comme une planète imaginaire où l’on pouvait acheter une concession à crédit. Il en parlait surtout comme d’une région uniforme où les différences de langue, de culture et de style de vie n’étaient que des nuances déjà à demi effacées. Son visage était plein de joie pendant qu’il parlait.
Il m’a fasciné aussitôt, comme un dresseur de chien de garde, comme un croupier de casino. Sa corpulence et son air comestible (il ressemblait à Rossini à quarante ans) plaidaient vaguement pour lui. Il avait malgré tout quelque chose d’inquiétant.
Quelle heure était-il ? Il devait partir ! Il a proposé de me reconduire en voiture. J’ai refusé du bout des lèvres, sachant comme il est difficile de trouver un taxi le samedi soir. Il n’a pas dû beaucoup insister. Nous avons quitté la soirée africaine sans que j’aie pu serrer contre mon cœur l’octogénaire qui nous avait invités : j’ai posé mon livre sur Hugo au sommet d’une pile informe de boîtes de chocolat équitable, de disques de zumba, de cactus en pot, d’écharpes bariolées et de vins du Nicaragua qui semblaient plutôt des messages codés que des cadeaux d’anniversaire : mais je n’y connais rien. J’ai remarqué que tous les gens que nous croisions au pied de l’escalier, dans le couloir, sur le seuil, reconnaissaient la petite silhouette ronde et blonde qui m’entraînait à sa suite et la saluaient d’un clair : « bonsoir Mark » mais toutefois, sans s’arrêter : une puissance locale mais suspecte, c’est l’impression qu’il donnait. Je ne savais toujours pas à qui j’avais affaire. Sur la foi de ses propos transnationaux, j’avais conclu qu’il devait être fonctionnaire européen.
Je l’ai suivi dans la rue, en nouant mon écharpe ; il faisait cliqueter une télécommande pour retrouver sa voiture, et sa chemise grise claquait dans le froid de la nuit. Je me suis plié en deux, puis en deux encore, pour prendre place dans son petit bolide blanc. La voiture était plus luxueuse que je n’aurais cru de la part d’un homme de l’ombre : mais qui n’a pas besoin de compenser ?
En roulant, il s’est peu à peu transformé, d’une manière étrange et qui ne paraissait pas vraiment sous contrôle. Sa bonne humeur apparente, sa roseur reflétée par le pare-brise, la sonorité agréable de son petit rire, commençaient à se voiler. Il continuait à sourire, mais de loin. J’ai regardé dehors, les maisons et les arbres. C’est pourtant à ce moment-là qu’il a recommencé à raisonner. Il évoquait « le peuple européen » comme une population sans visage, déclinante et occupant trop de place pour l’usage qu’elle en faisait. Il estimait à vingt pour cent le taux d’immigration nécessaire pour maintenir à flot la relève. Remplacer massivement des autochtones par des réfugiés n’était pas une simple opération arithmétique, à l’évidence, mais cette idée ne l’arrêtait pas. C’était sans doute un grand homme, il voyait plus loin que le bonheur.
Il s’est arrêté à hauteur de mon immeuble, de l’autre côté de la rue. Je ne me souvenais plus de lui avoir donné mon adresse, mais je n’étais pas soupçonneux. Personne dans son bon sens ne pouvait croire que notre rencontre était planifiée, qu’il me connaissait avant que je ne débouche de l’escalier à vis et ne l’aperçoive en train de raccrocher. J’avais bu deux ou trois verres de Simba. J’avais dû lui dire l’adresse sans y penser.
Il est sorti de la voiture en même temps que moi. « Je vais vous donner toute la documentation. Vous verrez ce que vous pouvez en tirer. » La documentation ? Le c*l de la voiture s’est soulevé avec une grâce d’automate. Dans le désordre de l’art, l’intérieur du coffre m’est apparu comme un contre-trésor : au lieu de pierres précieuses, ou de jouets d’enfants, ou de cannes à pêche perfectionnées, ou de cartons de vin, de vases chinois, de cartouches de cigarette, de ceintures de pièces d’or – tout ce qu’on peut espérer faire surgir d’un couvercle rabattu, d’une malle pleine de serrures – il n’y avait que des piles de brochures prises dans la gangue transparente de leur cellophane. Il m’en a tendu deux exemplaires qui gisaient tout au fond. « On en reparle très vite. Là, je me sauve. »
Il est reparti. J’ai traversé la rue calme à cette heure. Dans l’ascenseur, j’ai regardé ce que je tenais à la main. Deux formats, deux couvertures différentes. Toutes les deux en anglais. Une était signée d’un récent prix Nobel de littérature. L’autre était anonyme et intitulée « Un accueil raisonnable et sans limite ». La formule m’a enchanté. Raisonnable et sans limite ! Pascal n’aurait pas dit mieux. En parlant de l’amour du Christ, il est vrai.
J’ai bu un verre véritable. Le prix Nobel ne s’était pas foulé. L’autre brochure valait surtout par ses photos. Sur la couverture, deux enfants se faisaient face sur le pont d’un navire. Le noir tendait au blanc deux bras amicaux. Au-dessous, en lettres vermillon : Refuge foundation. Life Forever. Comme un feu sous la brume, ce logo cherchait les regards.
Internet m’a fourni quelques détails sur la Fondation. Elle avait pour but d’aplanir toutes les difficultés matérielles, politiques, administratives et financières qui risquaient d’empêcher les individus et les peuples de s’installer à l’endroit de leur choix, et d’y rester. Cette entreprise, gigantesque et magnifique, visait à répondre au grand défi migratoire qui avait été lancé, peu après l’an 2000, et qui remuait tant de passions.
C’était un siècle extrêmement bousculé que le nôtre, extrêmement haineux, extrêmement s******t. Le précédent, que j’avais bien connu, ne paraissait plus d’une monstruosité particulière, avec le recul : il était rentré dans le rang. Notre époque débordée manquait d’amour et de bon sens, surtout de bon sens. N’importe qui sur cette planète pouvait constater que ça craquait de partout, mais la plupart des peuples continuaient à tuer ou à nuire pour des raisons futiles, et les noms comme Dieu, comme race et comme honneur n’avaient jamais été aussi vides de sens.
La politique, qui était l’art des solutions collectives, ne savait plus distinguer entre ses ombres d’idées. D’un côté, les partis extrêmes affirmaient qu’il y avait un afflux massif et croissant de réfugiés et qu’il fallait leur barrer la route. De l’autre, il y avait des partis modérés qui disaient qu’il n’y avait aucun afflux massif, mais qu’il fallait les accueillir. Entre le déni d’amour et le déni de bon sens, chacun était sommé de choisir.
Mark, en somme, était un novateur véritable, quoique discret. Un prophète qui ne prêchait pas, mais qui remuait sur l’échiquier les pièces d’une nouvelle donne. Il ne voulait ni endiguer, ni réguler, ni dispatcher le mouvement d’immigration et de refuge : il voulait l’amplifier, et si nécessaire, le susciter.
J’ai reçu un coup de téléphone de ma collègue de la soirée africaine. Elle me remerciait de la part de son père pour mon cadeau, ce pashmina si magnifiquement bariolé. Mais ce n’était pas le vrai motif de son appel. Elle voulait savoir depuis quand je connaissais Mark, avec qui j’étais si lié. Son père aurait bien voulu nous inviter tous les deux à la remise de sa décoration, une manifestation tout à fait intime à l’ambassade de France. Il avait été un enfant caché pendant la guerre, est-ce que je le savais ?
Plusieurs personnes m’ont appelé dans le calme de ce dimanche de février. Toutes avaient une voix négligente qui contrastait avec leur ton prosaïque habituel. Toutes m’ont parlé des réfugiés, ou de l’Europe, ou de la construction des nouveaux murs de la honte, ou du scandale de la viande avariée, dans des termes qui ne donnaient pas matière à interprétation. Toutes avaient entendu parler de cette nouvelle Fondation pour la liberté d’émigrer, et ont fini par me demander ce que j’en pensais. Je répondais que c’était admirable, mais compliqué. Pour savoir ce que j’en pensais véritablement, j’aurais aimé en parler avec Jean Pereira, mais il était à un mariage à Reggio di Calabria, lui qui ne voyageait presque jamais.
J’ai relu encore une fois les deux brochures. J’ai même pris quelques notes. Ce qui m’inquiétait le plus dans cette entreprise, c’était son étroitesse de vue. Pour organiser ainsi un arrivage illimité, il aurait fallu une vision globale, une vision d’avenir, une nouvelle façon d’envisager la vie commune de sept milliards d’habitants sur une toute petite planète. Mais la Fondation, sous prétexte qu’elle ne faisait pas de politique, s’interdisait d’examiner le sens et la portée de ce qu’elle proposait.