Luc Dellisse, La Fondation refuge -2

2098 Words
J’enseignais deux fois par mois dans une petite école de sciences politiques, réputée pour la qualité de ses invités légendaires et de ses échanges internationaux. J’y donnais un cours de storytelling – de techniques de scénario appliquées à la vie. Je ne captivais pas un public très nombreux, mais j’avais quelques fidèles. La direction de l’école était assurée par deux conférenciers de grande valeur, bardés de diplômes et extrêmement bien habillés, qui ignoraient mon existence mais renouvelaient mon contrat d’année en année (une sorte de reconduction automatique). Dans les couloirs, on pouvait croiser, mais pas en même temps, un ancien Premier ministre anglais, un futur président français, que le sans-façon de leurs étudiants rajeunissait. Le surlendemain de la soirée africaine, en sortant de la salle de projection, j’ai eu un mouvement de recul en apercevant le corpulent petit homme en chemise bleue trempée par la pluie qui m’attendait. Il tenait un stetson mouillé à la main, et sa chevelure ondulée portait encore à hauteur des tempes le cercle du chapeau trop étroit pour sa grosse tête bouillonnante. Nous nous sommes serré la main. Il était midi et demie, mais il n’avait pas le temps de déjeuner. Juste de prendre un verre à la cafétéria. J‘ai constaté sans m’appesantir qu’il avait un badge pour franchir le portillon. Mark a bu un ice tea et moi un verre de bordeaux. Il a dit qu’il avait consulté et que c’était d’accord. Comme je ne voyais pas du tout de quoi il parlait, il a précisé qu’il pouvait s’agir d’un livre, mais qu’a priori, le format brochure était plus adapté. Cette idée de brochure me terrifiait, même le terme. Il a encore ajouté, tout en jetant un coup d’œil rapide à son téléphone, que si je voulais faire preuve de poésie, c’était encore mieux. Au lieu de répondre à Mark qu’il faisait fausse route, que je n’avais pas ce talent, j’ai pris la mine de quelqu’un qui réfléchit à une proposition sérieuse, mais par sagesse, ne veut pas répondre oui trop rapidement. Je savais pourtant bien que c’était impossible. J’étais un aveugle-né. L’écriture était ma seule vision. Elle ne pouvait servir à rien d’aussi précis qu’un bouleversement migratoire. Mark s’est excusé de ne pouvoir me déposer chez moi. Il était attendu à la Commission. La Commission ? Son téléphone a sonné pendant que je payais les deux verres. Je n’ai pu m’empêcher d’écouter ce qu’il disait dans son anglais angélique, quelques phrases tout en chiffres et en noms de pays. Il me faisait l’effet d’un marchand sublime dépassé par le vertige de son art et qui s’était mis à acheter et à vendre l’avenir, pour pas cher d’ailleurs. Peut-être n’avait-il pas le choix. Dans un monde de commerce pur, il n’y avait plus ni droits des gens, ni choix de vie individuels, rien qu’une politique de quotas, qui traitait le permis d’émigrer comme une simple taxe carbone, un simple accord entre les parties dans un procès criminel où il y a eu mort d’homme. La troisième fois que je l’ai vu, c’était tard la nuit, dans un restaurant de viande qui n’avait pour lui que d’être ouvert presque à temps plein. Il m’a reparlé de la Fondation Refuge et de sa vocation. Je répondais oui à tout. Je croyais moi aussi qu’il fallait renoncer aux anciens privilèges et ouvrir largement les écoutilles, mais je ne m’intéressais qu’au détail, et Mark n’avait en tête que son plan quinquennal. Avec dix millions de réfugiés en cinq ans, si ces chiffres étaient exacts, les détails ne comptaient plus. J’ai oublié ses arguments, peut-être n’y en avait-il qu’un : la force des choses. Je garde le souvenir somnambulique du steak trop rouge et du vin trop bleu que nous avions avalé goulûment, tandis qu’il étreignait son téléphone et que son regard allait de l’écran au mur, sans s’abstenir de m’effleurer au passage. Le mur était décoré dans un bizarre esprit de laideur, en mosaïque peinte. Il aurait fasciné n’importe qui. Nous avons été rejoints par une grande femme élégante et fermée, un peu caractérielle je crois, mais cette impression tient peut-être à l’étroitesse de son menton et à ses incisives de rongeur. Elle a posé une clé USB sur la table. Puis a embrassé Mark sur les lèvres. Même les prophètes ont une vie affective, qu’ils essaient de faire passer pour des besoins sexuels. J’ai su que la femme s’appelait Paula. Son charme léporidien était strictement zoologique, sans aucun pouvoir d’évocation sentimentale. Elle a dit qu’elle ne pouvait rester, elle avait une réunion (j’ai entendu les guillemets mis sur le mot réunion), elle apportait la clé promise puisque c’était sur son chemin. Comme elle ne s’asseyait pas, nous sommes restés debout aussi, elle a glissé la clé USB dans la poche de poitrine de la chemise de Mark, s’est penchée à nouveau sur sa bouche et le second b****r était avec la langue. Puis elle est partie en me bousculant un peu, mais pas méchamment. Le steak et le vin s’étaient transformés en nature morte. Mark a payé l’addition avec des billets de vingt. Il a proposé de me mettre chez moi. Dans la rue, il a tiré sur sa chemise qui ballonnait. Il produisait sa propre chaleur. Sa voiture était garée un peu loin, ce n’était pas pratique, mais à partir de la semaine suivante il aurait un chauffeur, engagé par la Fondation. En chemin il m’a redit qu’il fallait me décider, de toute façon il n’aurait pas le temps de me revoir. L’impression qu’il avait compris que je n’écrirais rien qui vaille s’est encore précisée quand son téléphone a sonné et qu’il l’a pris et écouté sans rien dire. Au carrefour suivant, il a bifurqué dans une direction qui n’était pas la mienne. Il devait repasser d’urgence à son bureau, il y avait un arrêt de tram à deux pas. J’ai haussé les épaules. Inutile en effet de finasser. Il me jetait. Il s’est arrêté le temps que je descende. L’arrêt de tram était juste en face. Il s’est garé un peu plus loin, sur une place pour handicapé, preuve qu’il était vraiment pressé. Preuve aussi que son souci de l’humanité n’allait pas jusqu’à se mettre à la place d’un voisin à mobilité réduite. Je l’ai vu revenir à grandes enjambées vers ses bureaux, avec cette incroyable légèreté massive qui gonflait son torse comme une voile. Il dandinait son pantalon à fines rayures, sa chemise bleue mal boutonnée. À cette heure avancée, il n’y avait presque plus de circulation, et de très loin, s’entendait la sonnaillerie grinçante du tram qui s’annonçait, le dernier tram. À ce bruit qui me rappelait Lisbonne et ma rencontre avec Mélanie, s’est mêlée soudain la clameur, deux fois, d’un coup de feu. Je me suis rapproché lentement de l’immeuble sourd, tandis que derrière moi, le tram s’arrêtait en grinçant. J’entends encore le bruit pneumatique des portes qui s’ouvrent. Je vois le perron que Mark avait franchi une minute plus tôt, les vitres du hall, le cadre trop large pour le petit corps allongé sur le marbre noir. J’allais être soupçonné, sauf miracle. Un policier lucide, chargé de l’enquête, se demanderait forcément pourquoi je m’étais lié d’amitié avec Mark durant les derniers jours de sa vie. J’aurais pu être un agent provocateur, un militant WASP, un tueur triste, un fou graphomane. Pour savoir qui j’étais vraiment, il aurait fallu un don de double vue. Dire que nous n’étions pas amis aurait manqué terriblement d’élégance. Si on fouillait chez moi on ne trouverait rien, mais cette absence trop parfaite d’indices serait la preuve que comme tout bon infiltré, j’avais fait le nettoyage par le vide, là où un innocent aurait pu avoir impunément dans sa garde-robe une veste pleine de sang. Milieu de la nuit à l’hôpital. Porte ouverte sur la dépouille mortelle, posée sur un lit plastifié. Infirmières et internes tournoyant à toute allure comme des fourmis. Deux policiers, sans se laisser distraire par ce va-et-vient, prenaient ma déposition, mais c’était surtout pour avoir quelque chose à noter sur leur tablette. Ils se ressemblaient comme deux frères, avec quelque chose de romain dans les traits. J’avais dû les suivre parce que j’étais un témoin oculaire, mais comme je n’avais rien vu, ils m’interrogeaient à présent en qualité de proche de la victime. Qui était-il ? Qu’avait-il fait ? Qu’avait-il dit ? Était-il tracassé ? Traqué ? Non. Non. C’était un homme sympathique. Je l’avais rencontré à une soirée. Il avait lu mes livres. Nous avions parlé de l’Europe. Nous avions mangé un morceau. Il m’avait déposé à l’arrêt du tram. J’avais entendu deux détonations. C’était tout. Avoir entendu et n’avoir pas vu, était-ce naturel ? Le hall avait une seule issue, devant laquelle je m’étais trouvé presque aussitôt. Prétendais-je que c’est un des occupants de l’immeuble qui avait fait le coup ? Je ne prétendais rien. Dans l’effarement de la fatigue et de la nuit, j’ai répondu assez longtemps, en phrases courtes, aux questions alternées de Romulus et Remus. Au bout du compte ils m’ont laissé repartir, mais j’ai senti si fortement le stylet de leur regard dans mon dos que j’ai dû faire un effort pour ne pas courir dans le couloir saturé par l’odeur de l’éther. Je n’étais pas au bout de mes peines. Au dehors, une camionnette de la police nationale barrait l’accès à la rue. En la contournant, je me suis retrouvé nez à nez avec un nouveau policier, l’air sérieux celui-là, qui m’a dit d’entrer dans la camionnette. Pourquoi ? Il m’a redit d’entrer. Le temps de m’asseoir dans l’habitacle, sur une petite banquette rabattable de cellule en QHS, je recevais un flash de lumière dans les yeux, une voix me criait : « Assez fait le c*n. Qu’est-ce qui s’est vraiment passé ? », vaporisant sur mon visage une lourde haleine de sportif gastronome. Je me suis relevé de ma banquette d’un bond, j’ai renversé la lampe, mais il s’était levé aussi, m’agrippait par le col. Je me suis dégagé, j’ai atteint la poignée de la portière. Là j’ai hésité. Je ne pouvais pas disparaître comme à vingt ans, quand je n’avais ni enfants, ni éditeurs, ni étudiants qui comptaient sur moi pour leur expliquer qui était vraiment Guy Debord (un gourou s****l, une sorte de Gurdjieff). À mon tour, j’étais enchaîné. J’ai souri dans la pénombre. Au même moment, un coup de poing très sec m’a heurté la joue gauche, j’ai grogné. Après une brève absence acoustique, j’ai vu que les deux policiers de la salle d’opération avaient rejoint leur collègue musclé et lui faisaient des reproches amicaux. Ils ont fini par me demander ce que je faisais encore là ; je pouvais partir à condition de rester à la disposition de la justice, a ajouté la voix la plus claire, mais elle n’avait pas l’air convaincue que la formule s’appliquait à mon cas. J’étais resté moins de dix minutes dans la camionnette, juste le temps d’une petite révolution copernicienne dans mon esprit. Il fallait décidément vivre invisible, ce qui était la posture idéale pour un écrivain. En marchant dans les rues sombres avec un frisson rétrospectif, je me suis félicité d’avoir bridé mes réflexes, au moment où j’avais été frappé : ni rendre le coup, ni en appeler à mon consul, ne m’aurait mené plus loin qu’en prison. Je ne devais pas oublier non plus que j’étais étranger. Quand même, j’avais la joue gonflée, dans mon lit une heure plus tard, et je somnolais sans dormir. On a sonné à la porte. J’ai pris mon téléphone à tâtons dans le noir et j’ai appelé Serge Michalowski – je ne crois pas qu’il soit meilleur avocat qu’un autre mais il excelle dans les nuances : plus attentif, plus savant, plus doux, plus habile. Je me suis excusé comme j’ai pu de l’appeler à une heure pareille – nous n’étions pas des amis véritables – et je lui ai dit que la police me tournait autour à cause d’un meurtre dont j’étais, bien sûr, innocent. Il a eu l’air ravi. Il était le consultant régulier de quelqu’un de haut placé à Bruxelles, un patricien socialiste, il allait lui en parler pour savoir quel était le degré de risque : à son avis, un écrivain d’âge mûr qu’on n’avait pas mis tout de suite en garde à vue pouvait dormir sur les deux oreilles. On sonnait toujours. J’ai remercié Serge et je suis allé ouvrir. Mon pyjama d’hiver ressemblait à un training, il pourrait faire l’affaire en cas d’interrogatoire sur le palier. Ce n’était pas la police du tout. C’était une petite femme boulotte, un peu russe d’aspect, très blonde, très mal habillée, avec un bijou autour du cou, une sorte de griffe d’or. Elle m’a dit qu’elle était l’assistante de Mark, qu’elle voulait savoir ce qui s’était passé. Pour moi qui avais rencontré la maîtresse de Mark, le contraste entre elle et ma visiteuse était si frappant que je me demandais comment on pouvait fréquenter de façon régulière, l’une de jour, l’une de nuit, deux femmes si différentes. Ma Russe à accent du Midi paraissait en tout cas un foudre de guerre, à en juger par la façon dont elle refermait dans son dos la porte d’entrée, en la claquant. Si Mark avait été son amant, elle ne me le dirait pas. Je l’ai fait entrer dans le séjour. Elle avait un nez un peu busqué, un peu saillant, entre deux pommettes fort banales. Ses épaules étaient rondes, sa nuque courbe. Son ossature véritable était morale. Elle venait me parler d’un homme qu’on avait abattu parce qu’il cherchait à empêcher des êtres humains de mourir. C’était un héros et nous étions des lâches. Tandis qu’elle maudissait cette planète détestable, ses yeux examinaient le décor avec une certaine méfiance. Je n’étais pas meublé. Les cartons du déménagement étaient encore intacts pour la plupart, depuis un an que j’étais là. Quand ma femme et mes enfants reviendraient d’Australie, on s’installerait pour de bon. J’ai fait asseoir la Russe sur une pile de couvertures de déménageur, tôt pliées, jamais rangées. J’avais l’air d’un homme surpris en train de faire ses paquets.
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