Chapitre 1-5

2008 Words
— Alors ? Tu t’es trouvée là-bas pendant le putsch ? Qu’est-ce que tu en penses ?… C’est grave, ces choses-là, quand ça échoue… parce que les conséquences sont incalculables. Sone Teal quittait la scène sans que je l’aie observée. — Qu’est-ce qu’on va devenir ? Tu as vu la télé ce soir ? Y’a la Grande Zohra (le surnom de De Gaulle) qui nous a fait son discours. Il se sent fort, après l’échec des généraux. Je peux t’assurer que dans tout ce qu’il dit il n’y a rien de positif. C’est à désespérer de continuer à se battre ! À parler comme nous faisions, tout en regardant ostensiblement le spectacle (sans le voir) par crainte de vexer l’artiste qui était en scène, nous nous privions du ton et de l’expression qu’on met dans les conversations ordinaires. Aussi, je ne sentais pas la colère et la violence monter en Andr’Elle comme lorsqu’il m’avait parlé dans les coulisses. À vrai dire, il les éprouvait beaucoup plus faiblement. Moi-même, je ne fus pas saisie non plus de ce vertige qu’on ressent au bord du gouffre de l’Histoire. — Je ne parle pas spécialement de moi, ni pour toi non plus, reprit-il, on a quitté le bled. Ni même pour les Pieds-Noirs, pour qui on trouvera bien un arrangement. Mais mon père ! Toute la famille ! Tu crois qu’ils pourront supporter de passer pour des traîtres à l’Algérie parce qu’ils sont Algérie française ? On les met en danger ! Voilà la politique de la France !… C’est pour ça que, tu sais, moi, maintenant, on m’offre mon appartement à Paris… J’adore Paris, c’est très bien, mais j’irai vivre plus de la moitié du temps en Angleterre où mon ami a son château. C’est tout de même une autre vie… Si le père Marcel me laissait partir, je partirais tout de suite… mais il insiste, et j’ai promis de faire Juan-les-Pins. Nous parlâmes à bâtons rompus jusqu’à la fin du numéro de Gay Flower. Lorsqu’il entendit sonner depuis les coulisses les crotales de Nadja Saladin, il commença par fredonner d’un air pénétré la musique orientale qu’on entendait, et lorsque Nadja entra en scène, il me dit : — Ah ! Tiens, elle !… Ah ! Cette Algérie ! Tout nous y ramène !… Et il retourna dans la salle avec un grand sourire, l’air content, comme si tout à coup l’apparition de Nadja eût été la promesse d’un accord, d’une vie sans haine ni humiliation. Mon esprit plus léger encore que le sien se fixa alors sur le spectacle. J’étais venue spécialement voir Marine dans sa « java vache ». Je me demandais comment elle pourrait paraître en prostituée qui aime d’autant plus son proxénète qu’il la maltraite et la roue de coups. J’étais intriguée et, depuis qu’elle avait eu quelques mots gentils pour moi, inquiète de la voir ridicule. Or, dès qu’elle parut en scène, je sus qu’elle avait évité la vulgarité : la liasse de billets gagnés retenus à la jarretelle et destinée à Patrick le marlou, les lèvres offertes, les attitudes provocantes, tout suggérait, mais tout était transfiguré. La violence rendue par les portés était si habilement réglée par Patrick que Marine s’y livrait avec grâce… Ils finissaient immanquablement par des chutes, et, si on avait l’impression qu’elle avait été jetée avec force, elle se recevait avec tant de souplesse que loin de la plaindre, on l’applaudissait. J’attendais la fin ! Everest m’avait dit que le coup de pied était fermement asséné et que Marine était censée se frotter très fort les fesses pour manifester sa souffrance. L’instant arriva. Marine reçut le coup final. Elle porta en effet sa main à son postérieur, se retourna, et avec une très grande distance d’elle-même à son numéro elle dit, en connivence avec le public : « Quel métier ! » Ce fut un éclat de rire. Elle avait tourné en gag ce qui peut-être avait été conçu comme un moment d’émotion. Elle avait bien fait. J’aurais aimé, pour exprimer mes compliments à Marine, lui faire des mamours comme nous nous étions faits dans la loge de Mme Arthur. Mais l’environnement n’était pas le même, et puis Coccinelle était déjà en scène, Hélène me tendait ma robe du premier final. *** Après le final, il y eut un quart d’heure de danse, c’est-à-dire un moment de repos pour les artistes. Je reconnus ici ce que j’avais connu chez Mme Arthur et qui était si ancré en nous que même dans les villes de tournée où la chose était autorisée, je n’avais vu que Cléo en profiter : à Paris, il nous était interdit d’accepter une invitation à prendre un verre dans la salle, de nous glisser parmi le public. La loi peut paraître dure. L’expérience montra quelques années plus tard que laisser les artistes devenir des hôtesses pour arrondir leur fin de mois (et en profiter pour moins les payer) a contribué à l’évolution du gracieux cabaret en boui-boui. On n’en était pas là. Peut-être que tout fermentait déjà et préparait la chute du Carrousel. Rien n’était encore perceptible tant étaient florissantes les affaires de monsieur Marcel. On vit sans penser que parfois la foudre frappe. On ne prend pas garde aux premiers grondements tant ils sont lointains. Mon père est mort sans se douter que certains demanderaient la sécession de l’Algérie, ma grand-mère sans savoir que la chose était envisageable, et le père d’Andr’Elle, qui était député, ne pouvait imaginer à quelle vitesse maintenant l’Algérie serait séparée de la France… Marine et moi avions été si proches qu’en dépit de plusieurs mois de séparation et tous les changements qui s’étaient faits, nous avions l’impression de ne nous être pas quittées. Elle me questionnait sur ma vie, elle me parlait de la sienne. Coccinelle était assise à sa place. Un rien m’apporta une satisfaction étrange. Pendant que Marine demandait si j’avais un ami, si j’étais amoureuse, si par hasard je n’aurais pas remarqué dans la salle, parmi les serveurs, Samy, si beau, si coquin, qui ne la laissait pas tranquille, qui lui faisait des yeux de merlan frit… Pendant que Marine, donc, se tournait vers moi, Coccinelle écoutait, et, guettant la seconde où mon regard croiserait le sien, fit dans cet instant une grimace épouvantable, la chassa de sa main comme l’essuie-glace laisse la vitre lisse, et prit, toujours aussi rapidement l’air attentif et souriant. La facétie, dans sa naïveté bon enfant, dans sa rapidité d’exécution, était d’autant plus cocasse que Marine s’empêtrait à son habitude à vouloir donner une apparence de sérieux à une amourette sans lendemain. Je ne sais ce que j’aurais fait sans Hélène. Mais Hélène, près de moi, écoutait et regardait. Elle éclata de rire, j’en fis autant. — C’est encore la vieille qui fait le pitre avec ses grimaces. Ça t’amuse, toi ? Ça t’amusera pas longtemps. Elle fait toujours la même tête, et quand elle commence, elle ne s’arrête plus ! Alors pendant que Marine haussait les épaules, levait les yeux au ciel en disant : — Mais regarde-moi ce tableau ! Coccinelle eut sa « crise ». Elle se leva, se tordit de rire, frappa du pied, et tout en montrant la mauvaise joueuse du doigt, en se tenant le dessous des yeux pour empêcher le maquillage de craquer, elle m’attirait dans son monde par un charme qui ne s’explique pas. Je me sentis alors subitement aussi proche d’elle que Marine. Une seconde, j’eus une pensée pour Cléo, qui n’aurait pas été fière de moi. Mais que pesait Cléo à l’endroit et au moment où je me trouvais ? Le soulagement m’envahissait. Les éclats de rire de Coccinelle et de Marine, que j’avais pris pour moi dans la loge de Mme Arthur m’avaient fait une terrible blessure. Une heure plus tôt, ils m’avaient fait presque aussi mal. Maintenant je ne les voyais plus comme une injure, mais comme une innocente plaisanterie. Je me sentais adoptée. Et cela avait pour effet que j’excluais tout ce qui n’était pas le trio que nous formions. Je me souvenais des jours déjà anciens où Marine m’expliquait que j’appartenais au clan de Coccinelle et sans avoir compris en quoi cela consistait, je l’avais souhaité. C’était fait. Je l’avais obtenu. La chose me paraissait si subite que m’effleura l’idée d’un ordre de monsieur Marcel qui imposait de nous voir unies. Mais monsieur Marcel n’était pas homme à demander autant. Et puis que signifiait « clan de Coccinelle » ? « Clan de Cléo » avait eu un sens sur le boulevard ou en tournée. Mais « clan de Coccinelle », cela n’existait pas. J’éprouvais l’impression contradictoire de l’avoir toujours su et de le découvrir seulement. Je me réveillais d’un rêve où j’avais beaucoup lutté, beaucoup souffert pour me saisir d’une chimère. Et je croyais l’avoir saisie ! Mais ce n’était encore qu’un rêve. Nous parlions simplement à bâtons rompus. Et comme Coccinelle me faisait des compliments sur ma tournée, Marine lui dit, mi plaisante, mi sérieuse : — Arrête de la flatter ! Déjà qu’elle est prétentieuse ! On ne pourra plus l’arrêter ! On rit. *** Au début du deuxième spectacle, Marine mettait un soin particulier à se déguiser en soubrette, à se faire méconnaissable. Depuis longtemps, Coccinelle devait être agacée des muets, mais voyants rechignements de sa protégée à tenir ce rôle. Elle me sembla prendre prétexte de ma présence pour lui dire, me prenant à témoin de la plaisanterie : — C’est pas la peine d’en rajouter, t’as pas besoin d’autant te forcer pour avoir l’air de ma bonne. On rit d’abord, Marine répliqua ensuite : — Conne, va ! Ah ! Ce que tu peux être conne, ma pauvre fille ! Coccinelle fit sa grimace, on rit encore en se forçant un peu. Marine poursuivit : — Oui, oui, tu peux faire ton cirque. Tu fais la maligne, tu te sens forte parce que t’en as une autre sous la main ! Coccinelle grimaça derechef. Nouveaux rires de nous trois, les miens un peu atténués pour ne pas provoquer les violences verbales de Marine. Surtout, je craignis que l’une au l’autre me propose de but en blanc, pendant ce badinage, de me charger de ce rôle de soubrette que Marine trouvait désormais humiliant. Une fois ce numéro terminé, Marine se dépêcha de partir doubler chez Elle et Lui. Je fus attentive : Coccinelle ne me demanda sous aucune forme de jouer sa servante à la place de Marine. Elle passa une bonne partie de la soirée à s’intéresser à moi, à me poser des questions qui se noyaient dans la vie bruyante de la loge : les discussions, les blagues, quelques chamailles… Le tout interrompu par les passages en scène, les préparations, les derniers coups de peigne… et dissous dans les incessantes manies clownesques de Coccinelle, ses rires de théâtre, son goût de la farce, toute une machinerie qu’elle mettait sans cesse en action, parce que c’était son tempérament de ne pouvoir tenir en place, d’aller de l’une à l’autre pour mieux occuper l’espace, ne faire que ce que bon lui semblait, et encore et surtout, dans sa conscience d’être une grande vedette, d’aller plaisanter, d’être sans façon avec tout le monde, y compris avec Zambella, pour prouver à elle-même et aux autres qu’elle était bonne fille et que dans son triomphe elle savait rester simple. Le plus curieux est qu’il y avait tant de naïveté et de transparence dans cette sorte de fourberie qu’à tous ceux à qui elle ne brisait pas les nerfs elle se rendait franchement sympathique. Elle n’était pas ignorante de ma vie. Ma mystérieuse disparition de plusieurs jours sur la Côte d’Azur, le scandale de Rome pendant les Jeux Olympiques, quelques anecdotes de la tournée, le drame du putsch et le retour précipité de notre troupe, ma décision de rester là-bas « pour voir les choses de plus près », le retour de Cléo aux Folies Platanes sur lequel couraient des bruits contradictoires sur la part que j’y avais prise, compte tenu d’une part du coup qu’on m’avait subrepticement donné pendant la bataille que j’avais voulu faire cesser, d’autre part mon amitié évidente pour Cléo, et puis encore l’exclusion hors de ma tournée de Vert de Gris dont elle me croyait la seule responsable, bref tout ce qui avait fait jaser, à l’instigation de monsieur Marcel ravi de faire accroire qu’une nouvelle scandaleuse était née, tout cela l’intriguait. Elle allait, venait, m’en parlait en y mettant de la légèreté qui ne dissimulait pas un peu de méfiance, car elle se disait que j’en avais déjà beaucoup brassé… Je n’étais pas assez sotte pour aller avouer que je n’étais pour rien dans les événements scandaleux de ma vie. Je n’allais pas me priver d’une auréole d’intrigante !... Coccinelle voulait en savoir davantage. Je me faisais plus sinueuse tout en rappelant mon air de candeur. Elle tendait parfois quelques chausse-trappes dont je savais qu’on se sortait par des sous-entendus et des éclats de rire. Le cas de Cléo était plus délicat. Les artistes de la tournée pouvaient attester qu’elle n’avait pas été mise à la porte après la bagarre de la tournée, et qu’elle était arrivée à Alger et en était repartie avec les autres ; cependant, elle avait bel et bien quitté la vie d’artiste pour aller faire le trottoir. Et comme Cléo était diabolique, elle disait partout que c’était moi qui l’y avais poussée, sans doute par intérêt, non seulement pour récupérer ses costumes, mais surtout pour vivre avec elle, dans l’aisance, aux frais de la princesse, car elle gagnait de l’or aux Folies Platanes alors qu’on crevait de faim dans les cabarets du patron.
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