Il y a un point sur lequel je n’ai jamais trahi Cléo : jamais je n’ai dit à personne qu’elle avait été mise à la porte par le patron lui-même. Coccinelle n’en sut donc rien. Parmi les bruits qui couraient, certains étaient véridiques : Cléo m’avait donné de beaux costumes, j’habitais avec elle depuis le peu de jours que j’étais rentrée d’Alger, et elle se livrait plus que jamais à la prostitution. Je ne pouvais rien nier de cela. Mais je le savais, Everest, Pompilia, bien d’autres me l’avaient déjà dit et répété, ma situation n’était pas seulement immorale, elle était dangereuse : j’avais beau travailler, n’avoir aucun lien charnel avec Cléo, je vivais sous le même toit qu’une prostituée, c’en était assez pour aller en prison. Je répondis donc à Coccinelle que ma situation était provisoire, car j’étais décidée à vite prendre un appartement et à y faire venir ma mère. Ce que je disais était une forme de mensonge, car je n’exprimais que des velléités qui se faisaient pressantes uniquement dans les moments où la situation de ma mère se présentait à moi telle qu’elle était : dramatique.
Coccinelle n’insista pas. Elle partit un moment sur les prix exorbitants où avait mené la crise du logement. Mais monsieur Marcel, s’il ne payait pas bien, prêtait de l’argent sans intérêts. Il fallait en profiter… Nous parlions, et elle truffait la conversation de plaisanteries, comme de répéter une phrase que je disais en prenant ma mine et mon ton, si particuliers, disait-elle, alors que c’était moi qui lui trouvais des façons bizarres de s’exprimer ; ou encore elle faisait des imitations de l’une ou l’autre, toujours drôles, mais surtout de Claude André, spécialement réussies, et qui avaient l’heur de faire pouffer Zambella, dont Coccinelle était flattée : enfin, tout cela en retouchant son maquillage, c’est-à-dire le plus souvent, sous prétexte que le rouge avait coulé, en redessinant au crayon sang-de-bœuf le contour des lèvres, ce qui agrandissait encore la bouche, tellement qu’elle finissait « en steak ».
Elle en vint enfin aux noms, dont le choix est si important parmi nous.
— Cathy, c’était si mignon ! Pourquoi l’avoir quitté au profit de « Bambi » ?
C’était le patron qui avait exigé que je m’en choisisse un qui fasse plus Carrousel. Elle enchaîna rapidement pour me raconter le comment de son nom : elle était arrivée pour auditionner chez Mme Arthur avec une jolie robe bouffante rouge à pois noirs. Elle avait été reçue par les serveurs qui préparaient la salle : la Jeannette l’avait fait entrer, la Praline lui avait fait compliment. La Bigoudi, qui traversait la salle, s’était écrié :
— C’est une vraie coccinelle ! Comment tu t’appelles ?
— J’ai dit « Coccinelle ». C’est resté. Mais Marine ! Figure-toi, elle trouve que ça ne fait pas assez vedette, ce nom ! Pour qui elle se prend ?
Elle parlait relativement bas, ne riait pas, et appuyait sur certaines syllabes sur lesquelles elle traînait.
— Elle n’a plus envie de faire la soubrette, encore ça, passe !… Je le comprends. Mais la java vache, qui lui va si bien, elle trouve que ça manque de classe !… Moi j’ai dansé le tango bleu, je te jure que je n’en avais pas honte !
Je n’en revenais pas d’être si installée dans le trio que je recueillais déjà des plaintes et des confidences. Je m’en sentais mieux : le trac de ma première nuit au Carrousel ne fut plus qu’un serrement de cœur. Le clan de Coccinelle ? N’avais-je pas toujours entendu dire que Coccinelle ne savait pas vivre seule, qu’elle se faisait accompagner d’une ou deux camarades ?
L’avoir pour compagne était risqué. Quel éclat ne pâlissait pas auprès de celui de Coccinelle ? À 24 ou 25 ans, son physique était une sorte de perfection à la ville, et plus encore à la scène. Marine sans doute se révoltait un peu, mais auprès de Coccinelle on se trouvait obligatoirement en position d’infériorité : outre ses talents, elle avait de l’expérience, et nous ne savions pas encore comme elle cultiver les ressources spécifiques de notre corps, de notre visage, de notre personnalité. Marine ne voulait pas se laisser dominer. Coccinelle voulait régner même dans son entourage immédiat. Elle se rapprochait de moi. Je m’en sentais tout heureuse et je restais attentive à saisir de nouvelles ouvertures… Il ne me restait qu’un peu de réserve pour atténuer l’euphorie dont m’imprégnait ma nouvelle et flatteuse relation.
***
Une fois terminé mon dernier numéro, je n’avais plus qu’à attendre de figurer au final. Encore un reste de fièvre, et déjà beaucoup de détente. Tout ce qu’il faut pour savourer le bonheur d’avoir réussi, ou de n’avoir pas raté. La soirée de travail était terminée. J’allais rentrer à Pigalle avec Everest, Belciel, Sone Teal, camarades à qui je n’avais guère parlé de la soirée. Sans doute irions-nous souper au Bon Bolet qui était ce qui se faisait maintenant et que je ne connaissais pas encore… J’allais sortir. On allait m’entourer. Je me sentais rayonner. Ce n’était pas d’un feu très vif. Je souffrais qu’un astre plus brillant affadisse ma lumière : Coccinelle m’inhibait. Je la voyais se regarder dans le grand miroir avant de passer en scène…
Dans la première seconde, son regard avait été interrogatif. Elle y avait répondu par des retouches d’expression immédiates, imperceptibles, mais capitales. Elle avait encore embelli. Elle avait encore pu remarquer mon regard et m’avait fait un sourire amical et scénique à la fois. Puis elle s’était aussitôt reprise, s’était lancé un regard dur qui m’avait rappelé celui de Cléo entrant à l’Arche de Noé. Elle avait engagé une sorte de lutte… dont apparemment elle était ressortie vainqueur, car tout son être exprima le temps d’une éternelle seconde la satisfaction, l’admiration, le narcissisme… sa beauté prodigieuse éclaboussait, dominait… Elle partit en coulisse. J’avais beau me répéter le mot de ses détracteurs : « Oui, mais c’est une beauté vulgaire ! » et me dire que moi, c’était autre chose, j’avais de la « distinction », mot pénible dont on m’avait souvent affublée, parfois poignardée, mes tentatives de raisonnement ne changeaient rien à l’évidence. Je détestais le mot « distinguée » autant que Marine détestait « mignonne », deux mots assurément que personne n’aurait employés à propos de Coccinelle !
Soudain, je la vis revenir à sa place, comme si elle s’était trompée de boucles d’oreilles… Elle venait à moi ! Elle inclina son corps pour mieux me parler bas.
— Qu’est-ce que tu fais après le spectacle ? Prends le taxi avec moi ! Tu vas venir chez moi manger un morceau…
Et elle repartit presque en courant, car trente secondes plus tard elle serait en scène. J’étais un peu gênée d’annoncer à Everest et Sone Teal que je ne rentrerais pas avec eux.
— J’ai compris ! me dit Everest. Amuse-toi bien ! De toute façon, tu n’étais pas toi-même aujourd’hui, tu n’en avais que pour elle.
Une nuance de dépit. Je n’en tins pas compte. De ces trois phrases qu’il me dit, la dernière seule me touchait : j’étais conquise, colonisée, et contente de l’être. En pensant à Cléo, je me disais que j’avais tort. Que lui dirais-je pour lui raconter ma soirée, quels euphémismes il faudrait que j’invente pour lui faire accepter ma défaite… Et pourtant non ! J’entrais dans la familiarité de Coccinelle !… Je l’avais trop souhaité pour ne pas m’en réjouir. C’est en fonction de l’optique de Cléo que les relations au Carrousel se transformaient en conflits ouverts. Cela était une attitude contraire à ma nature. Et puis quelle folie, du jour au lendemain, d’ouvrir des hostilités, de se proclamer la rivale de la plus grande. J’avais encore des preuves à donner… Il n’était pas humiliant, pour l’instant, d’accepter des seconds rôles… Je me rassurais : j’avais déjà été remarquée, reconnue. Séduite ? Assurément… mais… en me laissant parfois conduire par Marine, avais-je été toujours perdante ? Je le serais encore moins en suivant Coccinelle. Sans plan. Avec seulement en tête que si elle me prenait pour son faire-valoir j’aurais vite fait de la détromper…
Elle avait demandé à Hélène de lui préparer ses affaires de ville. À peine le final terminé, elle était débarrassée de ses strass, de ses plumes, et déjà prête à sortir.
— Grouille-toi, me dit-elle, qu’est-ce que tu es lente !
Je ne fus jamais si rapide de ma vie. Elle me traita de tortue. Pendant qu’Hélène m’aidait à m’habiller, Coccinelle d’un geste alerte avait fait passer sans ordre dans mon tiroir toutes mes affaires de maquillage qui se trouvaient encore à ma place, car nous étions obligées de laisser place nette pour ne pas ralentir le travail de la femme de ménage.
— Bon ! Ça va ? T’es prête ?
Elle était impatiente et me le faisait sentir. Quel curieux rapprochement je fis à ce moment-là ! Coccinelle me rappela Grosse Mouche s’écriant « Quelle nouille ! » parce qu’elle me trouvait trop peu réactive, et je ne m’en fâchais pas davantage. Mais déjà nous nous en allions. Elle ouvrait la porte de la loge. Elle voulait se mêler au public qui sortait lentement, le fendre, le dépasser, attirer l’attention sur elle (oserais-je dire sur nous ?) tout en prenant l’air agacé d’une star tyrannisée par les paparazzis. Devant l’entrée, elle prit le premier taxi, devançant de justesse le couple qui s’apprêtait à y monter :
— Allez, dépêche-toi ! dit-elle exaspérée.
J’eus un geste d’excuse vers les gens estomaqués et je lui dis que quelqu’un d’autre allait entrer dans ce taxi qu’elle avait pris.
— C’est regrettable, dit-elle, ferme la porte.
Je le fis avec un air de contrainte, peut-être. Elle fut reprise alors de ses rires forcés ou pas, mais fous, drôles, entraînants. Les gens dardaient sur elle des regards incrédules d’abord, amusés ensuite, car ils percevaient, mieux que moi sans doute, qu’elle poursuivait à la ville son jeu avec son public, inlassablement provocatrice, en quête de regards, de succès, d’admiration, d’amour peut-être, encore de stupéfaction, de jalousie, de grandissante curiosité… Elle était intenable, indomptable, et j’étais comme abasourdie de me trouver dans cette situation, avec elle dans le taxi qui nous ramenait à Pigalle. Cent fois on m’avait parlé d’elle pour me dire qu’elle était infernale, que c’était un phénomène, une source de scandale, mais je l’avais vue aussi comme un monstre capable de tous les prodiges. Aussi, dès le premier jour, je me laissais entraîner chez elle, heureuse, trop heureuse…
— On rentrera ensemble tous les jours, disait-elle d’une foi communicative, le père Marcel, ce vieux radin, sera tout heureux de dépenser un seul taxi pour deux !
Elle riait. C’est par gentillesse qu’elle feignait de croire que j’avais comme elle droit au taxi remboursé. Elle était la seule à jouir de cet avantage. Tout en riant avec elle, je regardais ce Paris de nuit qui se déroulait sous mes yeux : calme et endormi, mais pour moi vibrionnant d’une vie à laquelle j’appartenais en privilégiée. Nous avions tourné et viré dans des rues sombres lorsque soudain, sur une place, un vaste carrefour, le taxi fut arrêté pour un contrôle de police. Je reconnus l’église de St Augustin. Plus tard, je fus tellement habituée à ces contrôles que je n’y fis plus attention. Ce jour-là je me sentis en faute et je fis une prière pour une bonne issue. Le chauffeur du taxi fut vérifié. Coccinelle, qui devait en avoir l’expérience, dit aux policiers avec sa manière si particulière de traîner sur les dernières syllabes :
— Vous voulez tout de même pas que je vous montre mes papiers ! Je sors du travail ! Je suis Coccinelle… Je suis connue comme le loup blanc.
Un policier, qui se tenait derrière celui qui se penchait à notre fenêtre dit :
— Laisse passer !
Le taxi repartit, reprit de petites rues noires et étroites… Mais le chauffeur fit d’abord son commentaire :
— C’est que… ils se méfient, les poulets, avec la guerre d’Algérie… Les bougnoules sont dangereux… parce qu’il y a deux genres de bougnoules ! Y’a les bougnoules arabes qui sont pourris, et les bougnoules français qui sont encore plus pourris !
— Faites attention, regardez où vous allez ! hurla Coccinelle comme si nous venions d’échapper à un accident.
C’était sa manière de détourner la conversation, de passer l’éponge sur l’affront qu’on venait de me faire, pensait-elle. Elle se mit à grimacer, à rire. Je fis celle qui entrait dans son jeu, mais la réflexion du chauffeur, plus bête que méchante, me rappela celle que j’avais essuyée un jour, en rentrant d'Orly.
***
On arriva place Clichy, je pénétrais dans un monde connu. Chaque seconde chassait la précédente, apportait son lot de nouveauté, de surprise… Tout à coup, il me sembla possible que Place Blanche, au coin du Monoprix, j’aperçoive Cléo sur le trottoir, aguichant la clientèle, ce que je n’avais encore jamais vu. Mon cœur se serra. Coccinelle eut la même idée que moi : comme me prévenant d’un danger, elle poussa un cri :
— Cache-toi, v’la Cléo !
Et joignant le geste, elle m’appuya fortement sur la tête pour que je m’abaisse et me dissimule. En elle, tout n’était que jeu et spontanéité. J’eus aussi une réaction instinctive, légère, mais forte : non seulement je me maintins droite, mais je lui pris la main comme à un bambin qui tire l’oreille de bébé, et y mis une petite tape dissuasive. Ce geste, je ne l’avais jamais fait, et ne le refis jamais de ma vie. J’ignore comment il me vint et, si j’avais réfléchi, jamais je n’aurais trouvé en moi assez d’audace pour le faire. Mais c’était fait. Nous nous regardâmes, elle et moi, et peut-être n’étais-je pas la plus étonnée des deux. Fidèle à sa méthode, elle se lança dans un rire délirant auquel il me fut doux de me laisser entraîner. Je sentais alors, mais que ne sent-on pas de ce qu’on souhaite, que nous étions plus proches l’une de l’autre.