Je dédie cet ouvrage à ma mère et à mes enfants Dimitri et Lisa
PrésentationLorsque j’étais enfant je parlais un langage secret, le makedonsko, que ma mère avait inventé pour nous, ses enfants et son mari. C’était du moins ce que je croyais. Dehors, c’était la langue de tous : le bitontino, dialecte des Pouilles et accessoirement l’italien.
Si je parlais la langue accessoire, c’est la langue de ma mère qui me faisait grandir et rêver. Cette dernière lui ressemblait. Elle était douce comme son âme et âpre comme les montagnes qu’elle nous décrivait. Cette femme ne ressemblait à aucune autre, d’ailleurs on l’appelait l’étrangère. Mon père, prisonnier de guerre en Yougoslavie, l’avait épousée puis emmenée chez lui, en Italie. Elle s’y était construite son îlot de tendresse. Ève, chassée du paradis emporta, cachés sous sa langue, trois pépins de la pomme du jardin merveilleux. Ma mère fit de même. Elle emporta sous sa langue, les mots créateurs, les montagnes, les lacs, les fleuves, les odeurs et les couleurs de sa ville, de son pays natal qu’elle appelait indifféremment Bitola ou Monastir et surtout, Makedonija. Elle fit ainsi germer dans mon coeur son pays d’ailleurs. Puis le monde s’élargit.
Je fus étonnée, en me rendant pour la première fois en Macédoine, de constater à quel point ce pays m’était familier. Sans les avoir jamais vus, je reconnaissais le fleuve Dragor qui coulait devant la maison de grand-mère, je savais désigner la montagne Pelister avant même d’atteindre son sommet où miroitait l’œil glacé de « malo Ezero » (le petit lac). Je savais qu’après l’avoir avalé, ce lac avait digéré un mouton dans son tunnel subaquatique avant de le rejeter 2600 mètres plus bas dans la vallée de Bitola. Je compris aussi que le langage de ma mère n’était pas si secret…
Je retournais en Macédoine tous les ans pendant mes années estudiantines, visitant monastères, pierres et sources sacrées.
Il y a cinq ou six ans, un vieux livre réapparut sur mes étagères : celui de mes premières lectures en cyrillique. C’était un recueil de contes macédoniens collectés par Cepenkov1. En les relisant, je réalisai que les légendes de ce petit pays (2 millions d’habitants) n’étaient pas connues. Je décidai alors de traduire les contes recueillis par ce folkloriste macédonien.
Au début du XXe siècle, Mazon2 avait collecté et traduit quelques contes et chants de la Macédoine du Sud et d’Albanie. Dozon et Legrand3 avaient agi de même en Albanie et en Grèce. Les contes traduits par Lydia Chichmanova4 ne concernaient que les légendes religieuses. En cherchant de nouveaux textes de Cepenkov dans les Recueils de Folklore5 rassemblant les collectes effectuées dans les Balkans, au début du XIXe siècle, j’ai trouvé un petit trésor amassé par Cepenkov et par de nombreux autres collecteurs. Je décidai d’élargir mon champ de traduction. Cependant, les Balkans ont longtemps été un carrefour de civilisations diverses où on pouvait entendre parler différentes langues dans la même ville : turc, albanais, bulgare, grec, macédonien… sans compter les dialectes locaux. Les contraintes de la langue m’ont donc conduite à traduire les textes collectés sur une zone relativement restreinte des Balkans sans tenir compte des frontières actuelles. Les contes présentés concernent en majorité des régions de Macédoine (Ohrid, Bitola, Demir-Hisar, Prilep, Veles, Stip) mais aussi de Grèce (Lerin et Voden) et de Bulgarie (Sofia, Samokov, Etropole).
J’ai choisi des thèmes qui complètent ou recoupent ceux déjà abordés par les auteurs cités précédemment. Malgré la récurrence de certains motifs, je n’en présente qu’un par thème, ainsi celui sur les hommes qui enfantaient autrefois (« Pourquoi seules les femmes enfantent »), les nouveau-nés que l’on jetait par-dessus les collines ou autres promontoires (« Les premières naissances au monde »), la lutte entre le vent du Nord et celui du Sud (« Pourquoi le derrière des femmes est toujours froid »), les dragons printaniers ravisseurs et geôliers de jeunes filles (« Le village Zrze et le dragon »), les Narecnizi, figures inévitables de nos jours encore… Une entorse à cette règle : la rencontre de saint Tryphon avec la Vierge6. Deux textes abordent le thème de manières différentes et l’on voit dans l’un la Vierge rejeter son enfant.
Au détour de certains contes, on découvre que Dieu et le diable étaient associés, sinon frères. Le premier paraît parfois borné et irréfléchi et seules les remarques du diable l’empêchent de désorganiser le monde (« Origine du miel et pourquoi le soleil ne s’est pas marié »). Nous apprenons que les chats sont issus des gants du pope et que les souris – comme les araignées – viennent du diable (« Origine des souris et du chat »). Les morts rendent visite aux vivants dans le beau conte poétique « L’origine du coucou et de la tourterelle » et les vampires ne peuvent être chassés que si on les fait danser avant de les abattre…
J’ai éprouvé un grand plaisir à découvrir certains de ces textes, même si cela n’a pas toujours été simple : l’intrusion de mots étrangers ou locaux m’ont parfois mise au défi. Par ailleurs, certaines expressions étant tombées en désuétude, l’aide de ma mère, Ljuba Dimitrova, et de ma tante, Vera Lachanska, m’a été précieuse. Je les remercie affectueusement ici.
À présent, que les contes dévoilent leurs secrets.
Anastasia Ortenzio
1 Makedonski Narodni Prikazki de Marko K. Cepenkov, réunis par Kiril Penuchliski, Skopje, Koco Racin, 1959
2 Mazon, A., Contes slaves de la Macédoine sud-occidentale, Paris, Honoré Champion, 1923 ; Mazon, A., Documents, contes et chansons slaves de l’Albanie du Sud, Paris, Librairie Droz, 1936
3 Dozon A., Contes albanais, Paris, E. Leroux, 1881 ; Legrand, É., Recueil de contes populaires grecs, Paris, E. Leroux, 1881
4 Schischmànoff, L., Légendes religieuses bulgares, Paris, E. Leroux, 1896
5 Sbornik za narodni umotvorenia, nauka i knijnina, Sofia, 1881-1889, collection dirigée par I. Chichmanov et D. Matov
6 Cf. l’étude sur saint Tryphon : Popova, A., « Ni chair ni poisson : Tryphon le coupé », Cahiers de littérature orale, 1997, vol. 3, p. 15-69
LE CIEL ET LA TERRE