Le Havre. 13 mars 1945, 10h

837 Words
Le Havre 13 mars 1945, 10h La complainte d’Edgar ChalumeauEdgar Chalumeau bâillait aux corneilles depuis un bon moment. Il n’arrivait pas à trouver la phrase intelligente qui lui permettrait de conclure son rapport avant de le présenter au commissaire. Il se mit à gribouiller sur son agenda, armé d’un bout de crayon minuscule. Après maintes circonvolutions de poignet, à la date du jour, juste en dessous de la mention « Nous fêtons aujourd’hui la Sainte-Clotilde, patronne des bouilleurs de crus », Edgar dessina une belle paire de seins en forme de poire. Après un examen minutieux de son œuvre, il frotta délicatement le papier du bout de l’index afin de mieux répartir le noir profond de la mine de plomb, améliorant ainsi le modelé des mamelons. Il se leva sans entrain, ne trouvant rien de mieux à faire que de se diriger vers la fenêtre, les mains dans les poches. Il constata sans surprise qu’il pleuvait toujours. De rares passants trempés jusqu’aux os pressaient le pas en évitant les flaques d’eau, la tête rentrée dans les épaules. La pluie renforçait l’impression de désolation ambiante. Toutes les rues du Havre avaient été endommagées par les bombardements : trous de bombes, gravats encombrant les chaussées, canalisations béantes, trottoirs démolis. Bien que les travaux de déblaiement et de remise en état soient maintenant bien avancés sur les axes principaux, il fallait un brin d’obstination pour s’aventurer à pied dans certaines petites rues ; savoir marcher en équilibre sur une planche pour franchir les crevasses, escalader les montagnes de pavés empilés, éviter de poser les semelles sur les ferrailles acérées. Edgar suivit du regard une jeune femme qui remontait la rue en courant pour se mettre à l’abri sous une porte cochère car l’averse redoublait d’intensité. C’est par une journée semblable, en mars 1937, juste à cet endroit, qu’il avait osé aborder Micheline en lui proposant une place sous son parapluie. Habituellement il se contentait de lui adresser un bref salut en la croisant. Micheline lui souriait, Edgar se retournait discrètement pour admirer son sublime fessier avant de rejoindre le commissariat en hâtant le pas. Pour une fois, il avait surmonté la timidité maladive qui le paralysait face à une femme. La consommation de deux punchs bien tassés était à l’origine de son inhabituelle audace. Ils avaient été préparés par son chef Henri Poirier, grand amateur du fameux cocktail, fourni en nectar par un docker espiègle qui avait subtilisé une caisse de rhum blanc de la Martinique titrant au moins cinquante-cinq degrés. L’escamotage de denrées alimentaires sur les quais du port du Havre avait toujours été un sport local fort apprécié. Avant de rejoindre son siège, Edgar fit un détour pour passer devant le miroir accroché au mur à côté de son diplôme d’inspecteur de police joliment encadré. Observant son visage sombre, il évalua une fois de plus les dégâts causés par la vie chaotique qu’il avait menée durant ces cinq dernières années. En juin 1940, son bataillon avait résisté avec acharnement à la puissance de feux des panzers de Guderian, aux mitraillages de la Luftwaffe. Il avait fait partie des ces quatre-vingt mille soldats français qui avaient tenu tête à sept divisions allemandes pendant quatre jours dans les faubourgs de Dunkerque, permettant ainsi au gros de l’armée alliée de repasser la Manche pour continuer le combat. Edgar fut laissé pour mort pendant une nuit entière au bord d’un trou de bombe dans les dunes de sable, sauvé in extremis par un feldgrau qui eut l’heureuse idée d’examiner la dilatation de sa pupille avant de le balancer au fond d’un trou. Les deux années de captivité passées derrière les barbelés du stalag VIII-B de Lamsdorf, son évasion, sa traversée épique d’une partie de l’Europe en guerre depuis la Haute-Silésie jusqu’en Normandie ne furent pas une promenade de santé. Mi-42, il rejoignit le maquis et fut obligé de quitter Le Havre avec la police allemande au train. Vie clandestine, propagande, sabotages, coups de mains furent son lot quotidien jusqu’à son retour au Havre après la Libération. Edgar toucha du bout des doigts le profond sillon des rides nouvelles qui marquaient ses joues. Ses yeux pochés, son teint blafard, la mèche de cheveux déjà blanchie qui cachait tant bien que mal, en travers de son front, une vilaine cicatrice, ce triste assemblage lui renvoyait l’image d’un homme prématurément abîmé et vieilli. Les dessins des « gueules cassées » d’Otto Dix lui revinrent à l’esprit. Il ouvrit brusquement l’armoire en fer où il rangeait ses vêtements et sortit de la poche de son pardessus une petite bouteille de Cognac dont il avala le contenu en six longues gorgées. Il alla se rasseoir, recula son fauteuil à roulettes pour pouvoir tendre les jambes et déposer sans façon ses godasses aux semelles garnies de déchets divers sur le bureau que l’administration lui avait attribué. Après un long moment de méditation, il sembla trouver au plus profond de lui-même une énergie salvatrice. Il devait s’accrocher à la vie nouvelle qui s’offrait à lui. La guerre était presque finie. La tentative de contre-offensive des Allemands en décembre dans les Ardennes avait échouée. L’étau se resserrait. Bientôt la tête d’Adolf Hitler serait exhibée au bout d’une pique par un soldat de l’Armée Rouge. Et lui, l’indestructible Edgar, le bon flic, même rafistolé, aurait un rôle majeur à jouer au sein de la société nouvelle.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD