Chicago. 16 février 1943, midi

2133 Words
Chicago 16 février 1943, midi Le destin du rachitiqueLe grand blond mastiquait sauvagement un steak haché aux oignons coincé entre deux tranches de pain mou. Pour pouvoir s’exprimer, il insérait régulièrement l’ongle de son petit doigt entre ses dents de squale afin d’expulser les restes gênants de la collation, se souciant fort peu du spectacle affligeant qu’il imposait à ses interlocuteurs. – Je ne vais pas relire toute ta fiche, Cascarino, mais voilà ce que l’on sait de toi : à treize ans, t’es déjà bootlegger ; à dix-huit, t’en es encore à distiller du whisky frelaté pour le compte de Bud Morane avant de devenir son chauffeur. On raconte même que, le jour du m******e de la Saint-Valentin, Al Capone t’a gracié à cause de ton jeune âge et de ta jolie gueule. Ensuite tu montes ton affaire. Avec trois grains de maïs et un demi-litre d’alcool, tu sais préparer cinq bidons d’une gnôle capable d’ulcérer n’importe quel estomac. T’es arrêté trois fois pour meurtre et une fois pour tentative de viol sur la personne de Patricia Mulligan mais à chaque fois tu t’en tires, faute de preuve. Depuis, tu es devenu un porte-flingue réputé. Mitraillette, carabine, revolver, avec n’importe lequel de ces engins, il paraît que t’es capable de dénoyauter une olive à trente mètres. Patricia Mulligan. Bien sûr que Tony s’en rappelait, une blonde platine avec une poitrine de rêve. Habituellement, il ne se sentait pas très à l’aise avec les femmes, à cause de son corps maigre qu’il hésitait à exhiber. Il se contentait d’aller voir les filles du Miami’s Club de temps en temps. Mais ce soir-là, le jour du concert donné par Duke Ellington au Central Palace, dopé par l’ambiance, il avait dragué Patricia. Les deux tourtereaux avaient reniflé quelques lignes de coke et décidé de conclure l’affaire au Bunnie’s Hôtel en plein cœur du Loop. Tony avait l’habitude de prendre avant qu’on lui ait dit de se servir. À peine arrivé dans la chambre, la bile échauffée par les substances illicites, il avait plaqué Patricia peu élégamment contre le mur, lui retroussant par surprise sa robe fourreau en lamé vert amande. La fille hésitait entre collaboration et résistance, entre gloussements d’aise et protestations. Quand il attaqua avec avidité la lingerie fine, tentant de la débarrasser de sa culotte de soie noire, la belle se déroba. Patricia lui échappa, se tortillant comme un ver de terre. Elle se mit à hurler. Il lui courut après dans l’appartement. Échange de claques, bris de glace, cris stridents poussèrent les détectives de l’hôtel à intervenir. Tony en allongea un à coups de lattes, mais l’autre, armé d’un nerf de bœuf, l’envoya au tapis. Il se croyait dénué de tout scrupule et pourtant en y repensant, un sentiment de honte le submergea. Il ne voulait en rien ressembler à son père. Sous ses yeux, certains soirs, Vittorio poussait Adélaïde en pleurs vers la chambre à coucher avec pour tout préliminaire quelques taloches bien appuyées et un déboutonnage hâtif de braguette. Dans ces moments-là, le petit Tony serrait les poings sans rien dire. Patricia ne porta pas plainte et l’affaire fut classée. Au sujet des meurtres, les flics ne savaient pas tout. Tony se contentait simplement de dégainer le premier. Il prenait les devants, sans forcément préméditer ses actes. Appuyer sur la gâchette représentait pour lui un acte logique dans un contexte précis, une précaution utile ou un ultime recours, en tout cas il n’y prenait aucun plaisir. Il avait choisi d’évoluer dans le monde de la pègre plutôt que de finir ses jours comme une pauvre épave après trente années de labeur passées à la chaîne chez Mac Cormick ou aux abattoirs, comme sa brute de père. Mais pour exister dans ce milieu, si l’on pèse seulement soixante-trois kilos, il faut être plus malin et plus rapide que les autres. Tony restait muet comme une carpe, les yeux dans le vague, ce qui eut pour effet de faire virer le teint de Mac Carty de la couleur d’une feuille d’érable en automne. Il arbora toutes les nuances de pourpre de la pomme d’Adam à la pointe des oreilles. Mac Namara quant à lui forma un rond parfait avec ses lèvres, exprimant ainsi sa désapprobation devant un comportement aussi désinvolte. Il piaffait d’impatience, prêt à fondre sur sa proie. Le chef souleva Tony par le col, si violemment que la chaîne se tendit à fond, lui martyrisant les articulations du genou et de la hanche. – Où est le fric, s******d ? Ça se précise, se dit Tony. Il releva la tête, le temps de lancer aux flics un regard assassin et, toujours sans répondre, reposa ses maigres fesses sur la chaise. Le grand blond saisit alors son mollet blessé de toute la largeur de sa pogne et le secoua en gloussant de satisfaction. Quand la douleur devint trop forte Tony balança son front en avant avec l’intention de casser le nez du tortionnaire, mais l’autre effectua une parade prenant la forme d’un salto arrière digne d’une patineuse professionnelle. Tony s’attendait à une avalanche de coups, mais curieusement rien ne se passa. Le chef adressa à son sbire un signe d’apaisement, puis s’affala sur sa chaise. S’activant comme une bonne ménagère, il essaya de redonner une forme présentable au sac qui lui servait de pantalon. Il prit le temps de rallumer une Camel avec un mégot fumant qui avait déjà embrasé le contenu du cendrier, empuantissant tout le commissariat. – Dis-moi, Monsieur Cascarino : en pleine bagarre contre les j**s d’un côté et les Boches de l’autre, comment se fait-il qu’un gars comme toi se la coule douce dans la vie civile ? Même les types que tu viens de descendre ont été rapatriés pour cause de blessures après avoir fait leur temps dans l’armée des États-Unis. – J’ai été réformé. – Pour quel motif ? – Rachitisme. – Rachi…quoi ? – Trop maigre. – Trop maigre, ce n’est pas une maladie. – Pour l’armée c’en est une ! Pour la première fois Tony avait aligné plus de trois mots à la suite. Il déboutonna sa chemise et montra à l’inspecteur le creux formé par ses côtes à l’endroit du sternum. Le grand blond se remit à jouer de la Remington avec entrain. – Tu te fiches de moi ! T’es épais comme l’enveloppe que l’État me donne un jour de paye soit, mais je t’ai vu au hangar 22, pour un chétif quand tu te mets en rogne, tu sais distribuer les coups ! Ça suffit pour faire un excellent militaire. – Ce n’était pas l’avis du galonné qui m’a examiné. – Que penses-tu de la guerre, Tony ? – Faut bien se défendre. – Tu aimes les États-Unis ? – Oui, et la France aussi. – La France ? Ah oui à cause de ta mère. Le problème c’est qu’on ne sait pas trop de quel côté ils sont les Français, ni comment ils vont nous recevoir, si on arrive à mettre les pieds chez eux. – Je ne sais pas. Tony ne dirait jamais à personne qu’il lui arrivait de rêver à un pays verdoyant où de hautes falaises majestueuses dominent une mer souvent démontée. Quand Chicago gronde, quand la ville devient trop insupportable, épuisée par les révoltes, la corruption et le banditisme, Tony rêve à la Normandie que lui a racontée sa mère. Il dort fenêtre ouverte et s’imagine respirer l’air du large, même quand le vent des plaines rabat sur son quartier l’odeur âcre des usines. Les deux flics se concertèrent pendant un bon moment, puis Mac Carty revint s’asseoir. Il se colla sur le nez une paire de lunettes aux verres graisseux, ouvrit un dossier orné d’une bannière étoilée et en sortit un document. Tout le monde sursauta quand il aplatit le dossier en tapant dessus avec la paume de sa main. Quelques trombones expulsés s’éparpillèrent aux alentours. La table de fer résonna comme un tambour de brousse. – Regarde ça, mon garçon ! Le flic retourna les feuilles de manière à ce que Tony ne puisse lire que l’en-tête du document daté du 8 janvier 1943, émanant du quartier général des forces US basées à Canterbury au Royaume-Uni. – À la demande du ministère des armées, ce papier a été diffusé par le FBI aux services de police criminelle de chaque état. Ces messieurs recrutent des volontaires pour mener à bien de futures missions en territoires occupés sur le front européen. Ce ne seront sûrement pas des parties de plaisir ! – En quoi ça me regarde ? interrogea Tony en haussant ses frêles épaules. – Ferme ton clapet, j’y viens ! Les gros bonnets de l’état-major pensent que pour certaines opérations particulières des commandos classiques ont peu de chance de réussir. C’est pour cela qu’ils sont prêts à redonner une chance à des gars comme toi qui ont une dette envers la société. Je n’en sais pas plus, d’ailleurs tu vois là : c’est écrit en travers de la première page, à l’encre rouge : TOP - SECRET. Un des profils recherché est le suivant : l’heureux élu doit savoir parler français couramment, être un tireur d’élite rapide, plutôt un petit gabarit apte à se faufiler dans des coins encombrés, un débrouillard teigneux qui saura improviser et se fondre dans le décor. Il ne bénéficiera d’aucun soutien militaire direct. Tu ne remarques rien ? Tony se garda bien de répondre. – Le gars dont ils parlent, c’est ton portrait tout craché ! Il tapota le bas de la page de l’index. – Ici, il y a un nota bene, le numéro dix-huit, qui précise : « Si le volontaire purge ou encourt une peine de prison, quel qu’en soit le motif, sous réserve que sa candidature ait été approuvée par une commission ad hoc comme définie à l’article quatre des conditions générales, le gouvernement des États-Unis s’engage à lui accorder une amnistie complète en cas de réussite de sa mission ou d’un avis favorable de son futur chef de groupe. Si le volontaire devait mourir au combat, tous les honneurs lui seraient rendus ». Signé : « Général Franck Murray, chef d’état-major adjoint des forces armées US basées en Grande-Bretagne ». Je vais te faire une confidence, la commission ad hoc pour l’Illinois, comme définie à l’article quatre, c’est moi Bill Mac Carty ! Te rends-tu compte de la chance que tu as ! Si tu acceptes, tu évites le placard, peut-être même la chaise électrique. En prime, tu passes du statut de petite gouape de quartier à celui de héros national. De toute façon tu risques ta peau tous les jours dans la rue ! Évidemment je pose une condition, avant de donner mon accord, je veux que tu me dises où tu as planqué le fric ! Bien que le visage du prisonnier soit resté de marbre l’inspecteur s’empressa d’ajouter : – Ce n’est pas ce que tu crois, merdeux. L’argent ira dans la caisse des bonnes œuvres de la police de Chicago, pas dans ma poche. Ton sort ne m’intéresse pas, je sers mon pays. T’as deux minutes pour réfléchir, le temps qu’Adonis et moi on boive une bière. Tony avait déjà pris sa décision, guidé par son pragmatisme habituel. Depuis un bon moment, il voulait changer d’air. Il avait tenté un coup basé sur la rapidité d’exécution qui consistait à piquer la recette du casino et à fuir le jour même au Canada, résultat : échec et mat. Non seulement il avait envoyé ad patres le meilleur homme de Pete, mais il était en train de se faire tabasser par deux balourds assermentés qui en voulaient à son fric. Si on le mettait sous les verrous, Pete trouverait bien un moyen de le faire descendre, aussi facilement que dans la rue. Déjà, juste avant le casse, il n’avait pas apprécié que Tony ait poussé son frère aîné dans le lac Michigan, lesté d’une vieille motocyclette. Pourtant Tony avait agi sans la moindre malice, se vengeant simplement de l’assassinat de son meilleur adjoint, travaillé avec méthode à l’aide d’un chalumeau par la sympathique famille Murphy. – Si je vous dis où est le magot, je n’ai aucune garantie que vous ne filerez pas avec le fric sans donner votre accord. L’inspecteur était dans un bon jour. Après s’être esclaffé bruyamment, il interpella son collègue désemparé : – Tu vois Adonis, contrairement à tes allégations, Monsieur Cascarino a aussi un cerveau. Bon allez, remue-toi : tu vas me chercher la secrétaire, le livreur de pizzas, et le type qui nettoie les carreaux au rez-de-chaussée. Puis s’adressant à Tony : – Je leur dirai juste ce qu’ils peuvent savoir de notre arrangement, suffisamment pour te garantir le respect du contrat. Ils seront présents à la signature, en tant qu’observateurs. Leur identité sera relevée devant toi. Si je manque à mes engagements tu pourras porter plainte officiellement en t’appuyant sur leurs témoignages. Bon, maintenant ça suffit, sinon tu vas me faire changer d’avis ! Vingt minutes plus tard, Tony avait révélé l’emplacement où il avait planqué le pognon : sous le capot du troisième moteur du pont roulant situé dans la travée centrale du hangar 18. Il ne put s’empêcher de se montrer désagréable en persiflant : – Votre paye de chef dans la police doit être bien minable pour que vous soyez obligé d’arrondir vos fins de mois ! Tony eut le temps de voir arriver le bottin gros modèle qu’il allait déguster sans modération. Quand il reprit ses esprits, sa joue était plaquée sur le métal froid de la table. Le nez dans une flaque de bière, il respira d’abord un paquet de mousse puis, brutalement exposé aux effluves fétides d’une haleine saturée d’alcool bon marché, faillit replonger dans le néant. Mac Carty le tirait par les cheveux pour lui glisser dans le creux de l’oreille : – Je ne te l’avais pas dit, mais avant ta petite virée sur les champs de bataille, tu vas subir un entraînement de choc. Ça va pas être facile pour un rachitique comme toi de devenir un vrai GI J’espère que tu vas en baver… Tony la gâchette !
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