Chicago
16 février 1943, 10h Les deux Mac et la salle aux bottinsLa lumière blafarde d’une quinzaine de néons empoussiérés, tenant miraculeusement au plafond à raison d’une vis serrée sur trois, diffusait une lumière verdâtre dans la salle réservée aux interrogatoires.
Cette pièce, baptisée salle aux bottins par les agents de la deuxième brigade de police criminelle de Chicago installée au 1222 Michigan Boulevard, vaste de cent cinquante mètres carrés était totalement vide, à l’exception d’une lourde table et de deux chaises en ferraille, dont une se trouvait positionnée à proximité d’un anneau métallique scellé au sol. Les murs blanchis à la chaux et le carrelage jaunâtre servaient d’autoroutes à différents insectes, blattes ou araignées qui cherchaient désespérément à se planquer après s’être repus de moucherons cramés victimes de la chaleur dégagée par les néons.
Deux bottins, l’un mondain intitulé Chicago Select et l’autre diffusé par les services postaux de l’Illinois, étaient posés sur la table.
Tony Cascarino, menotté, fut jeté sans ménagement sur une des deux chaises, sa jambe blessée reliée à l’anneau métallique par une courte chaîne en acier. En attendant de passer au tourniquet, il se mit à feuilleter l’annuaire des postes d’un œil morne, s’étonnant de ne voir aucun téléphone à proximité. Sa blessure le faisait souffrir, surtout depuis le charmant moment passé en tête-à-tête avec le s*****e responsable de l’infirmerie. Tout en lui prédisant un avenir truffé de plombs, un mégot collé au coin de sa lèvre inférieure, le docteur Mabuse s’était régalé en le charcutant sans anesthésie : sondage pour s’assurer que la balle était ressortie du mollet, puis bourrage de la plaie aux sulfamides. Tony avait mis un point d’honneur à ne pas broncher.
Les deux « Mac », comme on les surnommait au commissariat, firent une entrée tonitruante dans la salle aux bottins. L’inspecteur Bill Mac Carty, géant glabre au visage émacié, cheveux blonds drus agglomérés en touffes travaillées au cosmétique, bénéficiant néanmoins d’une coupe brosse paillasson impeccable, jouait le rôle du chef tyrannique. Son adjoint, John Mac Namara, se présentait comme sa doublure inversée ; un petit bonhomme enrobé au regard fuyant, chauve avec une triste mèche composée de quatre cheveux plaqués sur son crâne lisse. Ombre de l’ombre du grand blond, il le suivait à tout petits pas comme un caniche nain en mal de caresses. Son air résigné s’expliquait par le rôle ingrat qui lui était dévolu : souffre-douleur de son supérieur hiérarchique. Pourtant, sous son gilet ouvert, sa chemise mal boutonnée découvrait une toison de poils roux qui laissait présager un taux de testostérone élevé.
Coincé entre ses avant-bras grassouillets et son menton mal rasé, Mac Namara portait en geignant une pile de dossiers poussiéreux. Il la laissa choir avec soulagement sur la table sous les quolibets de son chef qui le traita de mauviette, lui reprochant en prime sa mauvaise haleine et l’absence de moutarde dans le sandwich qu’il avait préparé.
Double-patte Mac Carty posa sa Remington portable neuve modèle Universal à large ruban sur la table, frappa une série de Z avec un tempo de rumba pour s’assurer de la qualité de l’impression et s’installa face à Tony. Patachon Mac Namara attendait les ordres, debout derrière le prévenu, les mains en coquille autour de ses attributs.
Le chef, du haut de son mètre quatre-vingt-quinze, toisa Tony avec insistance. Il savait distinguer les pseudo-terreurs, les demi-sels tout en gueule et les vrais durs, ceux qu’il allait devoir chahuter pendant des jours et des nuits avant d’obtenir un hypothétique renseignement. Il avait bien étudié le casier judiciaire et la liste des méfaits qu’on imputait au type assis en face de lui.
Celui qu’on appelait Tony la gâchette dans tout l’Illinois ne pouvait pas ressembler à ça.
Mac Carty avait devant les yeux un gamin au visage de fille avec de grands yeux bruns aux longs cils, des cheveux d’un noir de jais légèrement ondulés. Sans son nez un peu tordu par les coups et les petites balafres qui lui striaient les joues, il aurait pu incarner le soir de Noël un des angelots de la traditionnelle crèche vivante de Saint-Patrick Church à l’angle d’Union Street. Doté d’un bon mètre quatre-vingt au garrot, épais comme un courlis, ce mec aurait pu passer derrière une affiche de base-ball sans la décoller.
– Je suis l’inspecteur Bill Mac Carty. L’Adonis derrière toi s’appelle John Mac Namara. Tu as la chance d’avoir à faire aux deux meilleurs flics de cette ville. Donne-moi ton nom et ton prénom.
– Cascarino Tony.
– Nationalité ?
– Américaine.
– Date et lieu de naissance ?
– 21 novembre 1918 à Étretat.
– Hetreuta ! C’est dans quel état ce trou paumé ?
– C’est en France.
Le flic soudainement sorti de sa routine afficha une mine consternée et reprit :
– Adresse actuelle ?
– 1825 Claridge Boulevard.
– Nom du père ?
– Vittorio Cascarino.
– Nom de la mère ?
– Adélaïde Haudecœur.
Le grand blond se tapa sur les cuisses avant d’allumer une Camel :
– Je comprends mieux ! puis s’adressant à son acolyte :
– Sa mère est une « Frenchie » !
Il accompagna sa remarque d’un rire gras.
Tony s’obstinait à regarder le bout de ses chaussures sans répondre. Ses parents s’étaient connus pendant la Première Guerre mondiale, à l’hôpital militaire d’Étretat où sa mère était chargée de l’entretien des sols du bloc opératoire. Un boulot très physique compte tenu de l’état des patients. C’est dans cet hôpital, loin du front, qu’on avait extrait du buffet de Vittorio un éclat de shrapnel, ramassé quelque part dans les Vosges.
– Dis-moi Tony : parles-tu français ?
– Oui, répondit-il à contrecœur.
Quotidiennement sa mère s’acharnait à détacher les tabliers ensanglantés de Vittorio, mais entre lessives et scènes de ménage, elle enseignait patiemment le français à son fils pour pouvoir parler avec lui sa langue natale. Déçue par sa condition de femme d’ouvrier aux États-Unis, elle avait rapidement eu la nostalgie des hautes falaises crayeuses de Normandie.
Peu à peu, Adélaïde et Tony ne se parlèrent plus qu’en français, mais si un seul mot leur échappait en présence de Vittorio, chacun écopait d’une gifle. Tony était secrètement fier de maîtriser cette langue exotique, pourtant bien inutile dans sa vie de tous les jours.
Au moment où il frappait sur son clavier le H de Haudecœur, Mac Carty lança un juron sonore. La première phalange de son index venait de se planter entre deux touches. L’ongle retourné, il suça son doigt afin de calmer la douleur et surprit Tony qui esquissait un sourire insolent.
– Fat Patty s’est mis à table. Tu es accusé du meurtre d’Émilio Sanchez, dit Le Jamaïcain, et de celui du rouquin, Maxime Bronstein de son vrai nom. Les balles qu’ils avaient dans le corps proviennent d’un Beretta sur la crosse duquel on a retrouvé tes empreintes.
L’inspecteur glissa en aparté à son sous-fifre :
– T’as vu l’état du rouquin ! trois balles dans le dentier, heureusement que le gros était là pour l’identifier…
Puis se retournant vers Tony :
– Fat Patty dit aussi que tu as fait main basse sur la recette des tables de poker des frères Murphy au Milton Bar. Ce petit différend serait d’ailleurs à l’origine de votre brouille. Tu vas me raconter ça !
Tony pianotait sur son genou. Le dessus de sa main droite était orné d’un superbe tatouage rouge et noir représentant les quatre as en arc de cercle. Tout en fixant le flic droit dans les yeux, il accéléra le mouvement et se mit à fredonner le fameux succès de Louis Armstrong : I Can’t Give you Anything but Love.
Tony remarqua bien le clin d’œil qu’adressait le grand flic à l’ectoplasme qui se trouvait derrière lui. Mais trop tard ! Il eut l’impression que sa pommette entrait en collision avec un semi-remorque, qu’on jouait aux osselets avec ses vertèbres cervicales. Il s’évanouit pour la deuxième fois de la journée.
Quand Tony se résolut à ouvrir un œil, il reconnut la silhouette encore floue du petit chauve qui brandissait un gros bouquin en se marrant.
– Tu vois, lui dit Mac Carty, ce que tu viens de prendre dans la figure, ce n’est que le bottin mondain, il fait seulement trois cents pages. La prochaine fois, tu auras droit à l’annuaire des Postes, deux fois plus gros. Ne fais pas ta mijaurée. Le bottin est l’accessoire indispensable du bon flic. Sa seule présence sur la table incite généralement le suspect à la réflexion évitant ainsi les violences inutiles. En cas d’embrouille, c’est un outil parfait qui ne laisse aucune trace sur le visage, aucune tâche d’hémoglobine sur le col de chemise.
Puis abandonnant son ton badin :
– Écoute-moi bien petite fiotte, t’es bon pour vingt ans de placard et encore, si t’as un bon avocat !
Entre temps Mac Namara avait débouché des canettes de Budweiser. Les deux flics engloutirent d’un trait le liquide tiédasse pour s’ouvrir l’appétit. C’était l’heure de la pause, ils attaquèrent les sandwichs, Tony en profita pour essayer de réfléchir :
« Que veulent ces guignols ? J’ai descendu deux types, ils ont l’arme, les empreintes, le mobile. Fat Patty s’est mis à table. Ils n’ont aucune raison d’être aussi nerveux… Sauf si… Sauf s’ils veulent le pognon. »