Chicago
26 mai 1930, au petit matin Réflexion sur la mort des cochonsLe patron du Crazy Devil jeta Vittorio Cascarino dehors à grands coups de pompes dans le train. Il faut dire que l’ivrogne l’avait bien cherché.
À cinq heures du matin, alors que tous les clients prenaient leur petit-déjeuner dans le seul établissement ouvert au sud de Carmel Street, Vittorio avait surgi côté bar en poussant la porte du pied. Il réclamait à boire, il réclamait justice contre ces fumiers de patrons, apostrophant les clients à peine réveillés, pour la plupart des employés travaillant chez Mac Cormick en trois-huit. Titubant d’une table à l’autre, Vittorio avait fini par s’écrouler sur les genoux d’un vieil homme en bleu de chauffe dont il avait renversé la tasse de café. Bon gars, l’ancien l’avait remis debout et accompagné jusqu’à une banquette située à côté du billard. Au début, par solidarité ouvrière, l’ivrogne attirait la sympathie. Par les temps qui couraient on avait de bonnes raisons de se saouler.
Toutes les semaines en ce mois de mai 1930, à cause de la crise, les émeutes éclataient un peu partout dans Chicago ; licenciements, baisse des salaires, inflation, expropriations. Inexorablement la misère s’installait. Piétinés par les sabots des canassons de la police montée, frappés à mort à coups de gourdins ou de barres de fer par les nervis du patronat, les ouvriers laissaient éclater leur colère. Des deux côtés, on comptait les morts.
– Ben qu’est-ce qui t’arrive ? demanda le vieux tout en laissant choir malencontreusement Vittorio au milieu de la banquette défoncée, juste sur un ressort à boudin qui avait fini par percer le tissu molletonné.
– Aïe ! fit l’autre en se frottant les fesses. Paie-moi à boire et j’te raconte !
– T’as ton compte ! reprit le patron derrière son bar. Un café si tu veux à condition qu’après tu dégages et que t’ailles te coucher.
Les clients, un moment distraits par le spectacle, replongèrent le nez dans leur bol. Ils étaient pressés, la pointeuse ne leur ferait pas cadeau du temps perdu.
– Vous m’emmerdez, tas de cons !
Le vieux posa la main sur l’épaule de Vittorio.
– Qu’est-ce qu’ils t’ont fait mon gars ?
– Ils ont baissé mon salaire de dix pour cent, les fumiers ! À moi, tu te rends compte, vingt-cinq ans d’ancienneté aux abattoirs à découper de la bidoche, on me donne un boulot moins qualifié et j’accepte ou je prends la porte. Moi j’suis boucher de métier et on me confisque mon couteau !
– Pourquoi ?
– Faut aller plus vite qu’ils disent, pour que les abattoirs restent rentables, gagner du temps sur la mise à mort en supprimant l’assommage et en plus la bidoche, plus fraîche, sera de meilleure qualité. Faut repenser l’organisation.
– Comment tu fais maintenant ?
– Avec un autre, je saisis le porc à bras-le-corps et on lui passe un collier de cuir autour du cou. Le collier est fixé à une chaîne reliée au palan. Après on tire comme des sourds. Pendu le cochon ! Il n’est pas mort quand il arrive à l’autre bout de l’atelier. C’est au saigneur de lui planter son couteau dans la gorge !
– Pas marrant comme boulot !
– Non pas marrant ! Surtout que le cochon, on s’imagine pas, il ne sait pas pourquoi on lui fait ça, mais il sait qu’il va crever ! Il tremble de tout son corps, il tient plus sur ses pattes, il te chie dessus, il te regarde comme s’il te suppliait de lui foutre la paix, il grogne faiblement et d’un seul coup je comprends ce qu’il me dit : Arrête, arrête, il me dit, laisse-moi partir. À chaque fois je lui réponds : Ta gueule ! avant de l’empoigner. Il est chaud, il transpire, comme nous il transpire. Toute ma vie, je vais faire ça. Tu te rends compte ? Pourtant y’a de bons côtés. Il sortit de sa poche des côtes de porc entourées de papier journal et les exhiba avec fierté, devant l’assistance médusée.
– Cadeau du contremaître en chef !
Vittorio roulait des yeux comme un fou. Il se leva d’un bon, passa derrière le bar, s’empara d’une bouteille de bourbon et but à même le goulot. Le patron essaya de récupérer sa bouteille. Vittorio le gifla et se mit à vomir sur le billard. C’est à ce moment-là que tous les clients décidèrent de le jeter dehors.
Tony fut réveillé en sursaut par le claquement de la porte de la cuisine comme à chaque fois que son père rentrait d’un quart de nuit. À douze ans, on n’a pas de problème de sommeil. Il disposait encore d’une heure avant de se lever. D’habitude il se rendormait sans difficulté. Mais cette fois, les cris et les pleurs de sa mère le tinrent éveillé. Pour une raison qu’il ignorait, Vittorio était en train de se venger sur elle. Tony n’osait même pas imaginer ce qu’il était en train de lui faire subir.
Au bout d’un quart d’heure, maîtrisant son angoisse, il se décida à intervenir. Dans la cuisine, il se mit à grelotter. Était-ce à cause du contact de ses pieds nus sur le carrelage ou de la peur qui lui tordait les entrailles ? Il ne savait plus. Il posa son oreille contre la porte de la chambre des parents. Sa mère sanglotait, il entendait le sommier grincer et, de temps en temps, le bruit sec d’une claque qu’on assène avec rage, suivi d’un cri de douleur vite étouffé.
– Papa, fous-lui la paix, cria Tony à travers la porte.
– Ah t’es là toi l’a*****n ! Ça ne te regarde pas, retourne dans ta chambre !
– Papa, fous-lui la paix ou j’appelle les flics !
Instinctivement Tony rentra la tête dans les épaules. Il s’attendait à voir son père surgir de la chambre pour le battre, mais curieusement la porte s’ouvrit lentement. Vittorio passa devant lui sans même le regarder et s’enferma dans la salle d’eau pour pisser.
Tony ne risquait rien tant qu’il entendait le jet d’urine tombant dans le seau. Il se précipita dans la chambre. Adélaïde, le visage tuméfié, était allongée sur le dos. Sa chemise de nuit était déchirée.
– Maman, je vais chercher le docteur !
– Reste-là, je t’en prie, sinon il va recommencer. Ça va, je vais me reposer maintenant. On va être tranquilles. Il va bientôt dormir d’un sommeil de brute.
Tony sortit rapidement de la chambre et se posta en travers de la porte, prêt à en découdre, ce qui fit doucement rigoler Vittorio qui alla s’asseoir à la table de la cuisine.
– Rends-toi utile plutôt, p’tit c****n. Fais-moi du café. J’ai travaillé toute la nuit pour te nourrir.
Tony s’exécuta, tout heureux d’éviter la correction. Il actionna la manivelle du moulin à café en surveillant son père du coin de l’œil. Vittorio lui tournait le dos. Tony ne comprit pas tout de suite pourquoi il remuait les épaules de manière désordonnée ni pourquoi un râlement sourd lui sortait de la bouche. Il décida d’en avoir le cœur net et prit le risque de le regarder en face. Vittorio toujours en position assise s’était transformé en statue de pierre. Muscles des bras tétanisés, mains recroquevillées en sinistres pinces, tendons du cou saillant à la limite de la rupture, il fixait stupidement le seau d’urine visible par la porte entrebâillée. Peu à peu, sa bouche tordue se paralysa jusqu’à se figer entièrement, grimaçante et grotesque. Vittorio, narines dilatées, cherchait désespérément de l’oxygène. Son front commença à rougir, puis peu à peu, la congestion gagna tout son visage. Il se mit à saigner du nez. Quand Vittorio s’effondra la tête la première, les côtes de porc qu’il avait ramenées des abattoirs amortirent le choc de son front contre la table en formica, provoquant un bruit sourd et inattendu.
D’abord Tony se précipita vers la chambre pour prévenir sa mère, puis il s’arrêta en plein élan, s’assurant simplement qu’elle était bien endormie. Il se dirigea ensuite vers la porte d’entrée pour chercher du secours et se ravisa. Après deux minutes d’agitation, il finit par s’asseoir. Insidieusement, presque malgré lui, s’imposait l’idée que sa mère et lui bénéficiaient d’un coup de pouce du destin. Certes, le misérable salaire de Vittorio assurait le quotidien, mais à quel prix ! Un jour, les coups portés par Vittorio les laisseraient sur le carreau Adélaïde ou lui. Après tout il se débrouillerait toujours pour ramener de l’argent à la maison. Il devait se montrer fort, inflexible.
Vittorio remuait faiblement le bout des doigts, il gémissait encore, la figure enfouie dans la barbaque fraîche. Il eut la force de mettre la tête sur le côté pour mieux respirer. Tony croisa son regard de mourant. Il se concentra afin de ne manifester aucune émotion, ressentant même une certaine jouissance. Du haut de ses douze ans, il savourait l’instant, comme une juste récompense.
Tony resta tranquillement assis pendant une demi-heure, les deux pieds posés sur la table. Il grignota un quignon de pain noir, but un verre de lait. Vittorio ne bougeait plus du tout. Tony toucha sa joue glacée et plaça un bout de miroir ébréché sous ses narines. Rassuré, il remonta dans sa chambre et s’allongea sur son lit. Il commençait à s’assoupir quand il entendit le hurlement strident d’Adélaïde découvrant le corps de son mari.