*1 mois plus tard*
Essoufflée, je m'installe en face d'Ava dans notre café habituel, juste à côté de l'université.
Pile à l'heure.
-J’ai bien cru que tu allais arriver en retard.
Mon amie me sermonne en éteignant son téléphone.
-Désolée, le tram était bondé, je m'excuse tout en reprenant ma respiration.
Certes, c’était le cas, il y avait beaucoup de monde, j'ai même dû attendre le suivant avant de pouvoir monter, ce qui, il faut se l'avouer, n'a pas arrangé ma situation. Cependant, ce n’est certainement pas la raison principale de mon empressement. Mais quitte à blâmer quelqu’un autant que ce ne soit pas moi, qui ai pourtant décidé de veiller jusqu’à pas d’heure pour terminer les derniers épisodes de ma série. J’imagine qu’Ava l’a déjà deviné car elle roule les yeux à l'entente de ma piètre excuse.
-T'as commandé ?
Je décide de changer de sujet et je retire ma veste sur le dossier de la chaise.
-Oui, je t'ai pris un macchiato.
-T'es la meilleure.
Elle rabat son carré court vers l'arrière de son visage d'un mouvement de tête faussement prétentieux en murmurant un "je sais" du bout des lèvres.
-Alors tes vacances ?
Ava soupire et j'imagine immédiatement la tournure des évènements de son mois d'août, pas moins tourmenté que le mien qui s'est avéré être un jonglement entre mon CDD de caissière pour cet été et les réunions de famille que j'ai essayé d'éviter un maximum.
-Je te raconte pas!
Une façon de parler, bien entendu parce qu'elle ne perd pas une seconde pour m'expliquer ses péripéties en détails. C'est ce que j'aime chez Ava, son dynamisme accompagné de sa simplicité sans pareil.
-Avec le désastre de la Toussaint de l'année dernière, Aaron et moi, on s'était juré de ne plus jamais passer de vacances avec la famille réunie mais nos parents se sont montrés tellement persistant et plein de volonté qu'on a fini par céder.
Le schéma familial d'Ava est tout simplement le contraire du mien mais ce n'est pas pour autant qu'il est moins chaotique. Mes parents sont enfermés dans leur rengaine et détestent l'improvisation alors que ceux d'Ava vivent au jour le jour et se laissent emporter par le gré du vent. Je ne prétends pas à un système meilleur que l'autre, puisque d'un côté, je n'ai jamais réussi à entretenir de bonnes relations avec mes parents à partir de mon adolescence et de l'autre, les parents d'Ava sont si impulsifs qu'ils se quittent et remettent ensemble aussi souvent que l'on change de chemise.
-A peine arrivés dans le mobil home, ils se sont pris la tête à cause d'une p****n poêle à frire. Mon père est donc allé réserver une chambre d'hôtel et on ne l'a pas vu durant ma moitié du séjour. Aaron avait presque commencé à parier leur deuxième divorce.
- Et comment ils ont fini par se réconcilier cette fois?
J'ai assez entendu d'anecdotes et je connais suffisamment Ava pour savoir le fin mot de l'histoire.
-Mon père a surpris ma mère en train de se faire draguer par le serveur du bar du camping. Ça a dû finir au lit puisqu’ils sont partis dans la chambre d'hôtel de mon père.
Je pouffe de rire tandis que la serveuse nous apporte notre commande.
-Bref, assez parler de mes vacances, tu as demandé à ta cousine les coordonnées du connard qui l'as laissé en plan après votre b***e endiablée ? Il faut à tout prix qu'on puisse élaborer une vengeance appropriée.
Je ricane.
-Tu es folle ou quoi? Tu veux que Mariana balance tout à mes parents? J'entends encore ma mère me sermonner sur la raison de ma disparition en plein milieu du repas.
Ava grimace et la pensée de ma mère apprenant ma partie de jambes en l'air improvisée me donne envie de faire de même.
-Tu as raison mauvaise idée. Et que ce que, tu lui as sorti quoi comme excuse pour qu'elle te foute la paix?
-Une migraine, je déclare sans conviction.
Elle n'y croit d'ailleurs toujours pas mais je n'ai rien trouver de mieux pour justifier ma soudaine absence. Je préférerai me jeter d'une falaise plutôt que de lui avouer la vérité.
-Une sacrée migraine !Dit-elle pleine de sous-entendus.
***
-On commence par quoi? Me demande Ava alors que je déverrouille l’écran de mon ordinateur sur un banc de l'amphithéâtre.
J’ouvre la bouche pour répondre mais je suis interrompue par la voix grave du professeur déjà installé sur son estrade.
-Bonjour, je suis votre professeur d'immunobiologie du cancer.
Mon cœur rate un battement au son de la voix rauque qui me semble étrangement familière. Mes yeux se posent immédiatement sur la personne adossée contre le bureau central.
-Je me présente, Vincent Spanos, un des responsables de l'UE.
Putain. De. Merde.
Il était prof, bordel.
Je profite du fait qu'il ne semble pas m'avoir remarqué pour me glisser le long de ma chaise afin de me camoufler derrière l'écran de mon ordinateur.
Je ne peux pas prendre le risque qu'il me reconnaisse. Personnellement, devoir le croiser toutes les semaines ne m'enchante pas plus que ça, alors j'imagine qu'il en va de même pour lui. D'autant plus qu'il m'a délaissé au petit matin après s'être servi de moi, ça devrait donc être une raison suffisante pour ne pas vouloir qu'il me reconnaisse.
Alors que je fais mine de me concentrer sur le fond d'accueil de mon ordinateur, je capte la conversation de deux étudiantes derrière moi.
-Nan mais tu as vu comment il est canon! Je sens que je ne vais jamais être aussi assidue et ne sécher aucun cours.
Je lève les yeux au ciel. C'est vrai que moi aussi, je me suis fait la même réflexion la première fois que j'ai rencontré Vincent. Maintenant, j'ai juste envie de ne plus jamais me pointer dans cette salle et rester le plus loin possible de lui.
-Tu m'étonnes, rétorque sa copine. Mais si j'étais toi, je ne me ferais pas avoir par sa belle gueule, apparemment c'est le plus gros des enfoirés.
Ah, ça. Je n'aurais pas mieux dit.
Soudain plus concernée, je décide de porter plus d'attention à leur conversation.
-L'année dernière, plus des deux tiers de la promo ont foiré leur examen dans cette matière, tellement les sujets étaient un enfer.
De mieux en mieux…
Voilà pourquoi il est primordial que nos chemins ne se rencontrent pas à nouveau, si il apprend que je suis son élève, il va tout faire pour me planter mon année.
-J'ai même entendu dire que les personnes qui ont fait un stage dans son laboratoire ont dû redoubler à cause de sa sévérité.
Pas que je doute des rumeurs mais, pourtant, cette nuit-là, il n'y avait pas une once de sévérité, chacun de ses gestes transpirait la douceur. Je frémis à ce souvenir et frisson parcourt le long de mon échine.
Je secoue ma tête afin de chasser mes pensées indécentes au sujet de Vincent et me reconcentre sur lui.
-Vous êtes en première année de Master, j'estime donc que vous avez acquis les bases nécessaires pour suivre cette matière sans que je n’aie besoin de faire aucun rappel. Si ce n'est pas le cas, je vous invite à quitter ce cours et ne revenir que lorsque vous serez à jour. Sinon, je crains que vous ne valideriez jamais cette matière. Ce qui serait fort déplaisant car elle est la plus importante du semestre et vous permet de valider 12 crédits, ce qui représente, je le rappelle, presque la moitié des crédits du semestre.
J'ai envie de m'enfoncer dix pieds sous terre. Il est clair que cette année s'annonce être un enfer. Si l'on m'avait prévenu que ce mariage allait m'entraîner dans de telles galères, je ne serais jamais venue. Je me serais battue bête et ongles contre ma mère pour rester emmitouflée sous ma couette.
Sérieux, mon prof ?
Je soupire longuement, pourtant bien que je me maudis d'avoir eu cette aventure avec lui, j'ai passé la fin de mon été à penser à ses lèvres chaudes sur les miennes et sur le reste de mon corps ainsi qu'à ses mains froides logées dans le creux de mes reins.
Même encore maintenant, ces souvenirs me procurent une avidité que je n’avais jamais connue auparavant.
-Ça va Ariane? Me chuchote Ava. Tu es toute blanche, tu n’as pas l'air bien.
-Ce n’est rien, c'est juste que c'est...
J'hésite à poursuivre ma phrase, même si je sais que si je partage l'identité de l'homme sur lequel j'ai fantasmé et pestiféré depuis près d'un mois, Ava ne me trahira jamais et ne s'amusera pas à colporter des rumeurs dans toute la fac. Je lui voue une confiance aveugle depuis le jour où j'avais du retard dans le compte rendu d'un rapport nécessaire pour valider mon année de licence et qu'elle s'est débrouillée pour m'obtenir un délai supplémentaire en trafiquant des justificatifs. Ne me demandez pas comment elle a fait, elle a toujours refusé de me partager sa technique.
-Le prof...
-Quoi, le prof ?Elle arque un sourcil.
Mes yeux font des aller-retour entre elle et Vincent.
-Il est beau, finit par concéder Ava, on l'a tous remarqué mais j'espère pour toi que ce n'est pas la raison pour laquelle tu ressembles à un cadavre.
Je déglutis sachant qu'il vaut mieux que je lui crache la vérité plutôt que de la laisser croire que la vision d'un prof beau gosse me fasse frôler le malaise.
-C'est lui, je lui explique. Le connard du mariage.
J'ai presque l'impression que les yeux d'Ava vont quitter leur orbite.
-Tu déconnes ?! S'exclame ma meilleure amie un peu trop fort.
Elle attire l'attention des étudiants installés sur les rangés autour de nous et plus particulièrement celle de Vincent qui nous lance un regard noir tandis que je me cache derrière mes longues mèches brunes.
-Je vois que j'ai l'air de déranger certains d'entre vous. Si vous ne portez pas le moindre intérêt pour ce cours, c'est que vous avez sûrement toutes les connaissances nécessaires pour réussir votre année avec brillo. Vous les deux pipelettes, Vincent hoche la tête en notre direction et j'ai envie de mourir instantanément, vous pouvez peut-être répondre à la question que je viens de poser.
L'amphithéâtre plonge dans un silence de mort et je sens une centaine de paires d' yeux se river sur moi. J'aurai préféré que ce soit la honte qui me paralyse mais hélas, la raison qui m'empêche d'effectuer le moindre geste se trouve être un regard d'un vert perçant.
J'entends Ava déglutir, elle me lance un regard de détresse et je secoue la tête discrètement. Non seulement je ne connais pas la réponse mais en plus de ça je ne peux pas me résoudre à lui faire face. Je ne pourrai pas supporter son regard rempli de dédain et d'indifférence à mon égard.
-Je vous prie de nous excuser monsieur, ça ne se reproduira plus.
-Encore heureux mais il me semble que ce n'est pas ce que je vous ai demandé ?
-C'est que, balbutie Ava.
-J'en ai assez entendu de votre part. Et votre camarade qui se camoufle derrière son ordinateur? Est-elle devenue muette? Il me semble que vous n'étiez pas la seule à brailler dans l'amphithéâtre à moins que je ne sois devenu délirant.
Prise entre deux étaux, je n'ai plus le choix. Je me redresse et croise le regard de Vincent. S' il est surpris de me croiser dans cette situation, il ne le montre pas. Peut-être que je me suis fait du soucis pour rien, peut-être que dès qu'il a franchi la porte de la chambre, il avait déjà oublié mon visage. Finalement, je ne sais pas si je dois m'en réjouir ou non mais je ne peux m'empêcher d'éprouver un léger pincement au cœur.
-Nous n'avons pas la réponse, Monsieur, mais nos bavardages ne se reproduiront plus, veuillez accepter nos excuses.
Vincent détourne le regard sans insister et reprend son cours. Je suis soulagée qu'il ne persiste pas, j'estime avoir affronté assez de montagnes russes émotionnelles comme ça pour la journée, voir pour les dix prochaines années.
***
Le cours touchant à sa fin, Ava et moi nous précipitons vers la foule entassée vers la sortie, pressées de s'échapper de la salle et de la pression de l'atmosphère, qui pesait sur nos épaules.
-Ce n’est pas vrai, je m'exaspère, cette journée ne peut vraiment pas plus mal tourner. Non seulement, on est dans le collimateur du prof dès le premier cours mais en plus de ça, c'est l'homme avec qui j'ai couché. Et je ne suis pas sûre que ça tourne à notre avantage.
-Si tu veux mon avis, justement ça peut être pire.
Je lui lance un regard à la fois interrogateur et terrifié. Son air solennel n'annonce rien de bon.
-Vincent Spanos est le responsable du tutorat. C'est avec lui qu'on revoit l'ensemble des cours que l'on va présenter aux étudiants de licence.
Je gémis et me masse les tempes. Si j'avais envisagé jusqu'à présent de sécher l'ensemble de ses cours pour l'éviter, je ne vais pas avoir le choix de partager des réunions en petit comité avec lui toutes les semaines.
Ava et moi avions décidé de nous inscrire au tutorat universitaire en pensant que ce serait une bonne idée pour nous rapprocher des professeurs et décrocher un stage dans le secteur de notre choix plus facilement tout en validant des crédits mais finalement je ne suis plus si certaine que ce soit notre choix le plus judicieux que nous ayons fait jusqu'à présent.
-C'est vraiment la merde, là, je gémis.
Ava me donne un léger coup de coude pour me remonter le moral
-T'inquiètes pas, on va se charger de le faire tourner en bourrique ton beau gosse.