Depuis la rentrée, une question ne cesse de me tourmenter. Est-ce qu'il se souvient de mon prénom? De mon visage? De notre nuit?
J'ai fini par parvenir à la conclusion que probablement pas.
L'indifférence qu'il m'a porté le jour de la rentrée ainsi que les jours suivants m'a meurtri le cœur et m'a fait perdre tout espoir le concernant.
Et puis, en étant tout à fait honnête avec moi-même, si Vincent s'était vraiment soucié de moi depuis le début, il ne m'aurait tout simplement pas laissé seule dans ce lit juste après avoir couché avec moi.
Alors si, depuis près d'une semaine, je ne cesse de m'imaginer toutes sortes de scénario dans le lequel il effleure lascivement ma main lorsqu'il passe entre les rangées de l'amphithéâtre pour me faire comprendre qu'il se souvient parfaitement du moment qu'on a partagé, ce n'est pas sans avoir conscience que nos seuls échanges ne se limitent même pas à des regards complices à la dérobée.
Vincent Spanos agit comme si j'étais une simple étudiante lambda dont il ne connaît pas le visage et je dois admettre que mon égo en prend un sacré coup.
-Mademoiselle Martin, vous comptez rêvasser encore longtemps ou alors vous allez piocher votre binôme ?
J'écarquille les yeux lorsque j'entends le professeur Spanos m'interpeller.
Vient-il vraiment de s'adresser à moi, je ne rêve pas? Il a utilisé mon nom de famille, alors que je ne me suis jamais présentée officiellement à lui en tant qu'étudiante. Mon cœur se met à battre à tout rompre.
-Pourquoi vous me regardez avec de tels yeux? Demande Vincent, médusé. C'est parce que j'ai dit votre nom?
-Je...euh.
Son regard vert posé sur le mien, je ne rêvais que de ça depuis que nos chemins se sont recroisés, et me voilà tellement désemparée, que je me retrouve dans l'incapacité d'aligner une simple phrase.
-J'ignorais que cela vous ferait un tel effet, la prochaine fois je vous interpellerai avec une interjection, cela devrait résoudre notre problème.
Je sens mes joues s'empourprer alors que j'entends le ricanement de quelques personnes autour de moi. J'étais tellement dans l'euphorie du moment que j'en avais oublié la présence des autres étudiants. A mon grand désarroi, il est vrai que je suis en réunion du tutorat, dont Monsieur Spanos est le responsable.
-Avant que d'autres ne soient aussi surpris que votre camarade, Vincent détourne son attention sur les autres, je vous rappelle que je suis celui ait fait les recrutements, alors encore est-il heureux que je sache quel genre de personne j'ai engagé ainsi que leur nom. Maintenant, j'aimerai que vous piochiez tous votre binôme afin de poursuivre notre réunion, je n'ai pas que ça à faire de mes journées.
Je me mords l'intérieur de la joue. C'est vraiment la honte. Maintenant tout le monde va croire que je suis une des groupies de ce connard à deux balles, ce qui est tout le contraire, je précise.
Si je pouvais choisir entre lui crever les yeux avec le stylo bille que je tiens entre mes doigts et retourner dans la chambre de ce château le jour du mariage de ma cousine, eh bien, j'opterai pour l'arrachage d'orbites sans hésiter et sans le moindre regret.
Sans aucun regret.
Ava m'écrase le pied discrètement pour me rappeler à l'ordre une nouvelle fois.
-Je. Oui bien sûr, je balbutie.
Je me redresse nerveusement sous le regard de la salle entière et vais piocher le dernier morceau de papier dans une vieille boite à biscuit.
Je retourne aux côtés d'Ava et déplie mon papier. J'espère obtenir le numéro cinq. Me retrouver avec Ava serait vraiment le pied. En fait, je n'avais jamais envisagé une autre possibilité mais il faut croire que le Professeur Spanos, consciemment ou non, prend un malin plaisir à me torturer dès qu'il en a l'opportunité.
Cette idée de créer des binôme à partir du hasard est vraiment merdique. Certes, tester nos capacités d'adaptation en nous attribuant un coéquipier avec qui nous n'avons encore jamais travaillé est un bon entraînement pour le futur, surtout ceux destinés à travailler en équipe dans les laboratoires mais je ne peux pas me permettre de le coltiner un boulet durant toute la l'année et voir le semestre.
C'est pour cette raison que travailler avec Ava est la meilleure option, on révise ensemble et réalisons nos projets depuis la première année de licence. On sait exactement comment l'autre fonctionne ainsi que ses points forts et points faibles. On a quasiment même plus besoin de se concerter pour se répartir le boulot. Un gain de temps que je ne peux pas perdre maintenant.
Numéro 3.
Et merde.
Ma vie est une succession de déception ces derniers temps.
-Reste plus qu'à savoir avec qui on est, je murmure plus à moi-même qu'à mon amie.
Je lève la tête et parcourt la salle des yeux. On est plus ou moins une trentaine. Après ma mise en scène qu'à généreusement offert Vincent aux autres précédemment, une chose est sûre, la perspective de vagabonder de table en table à la recherche de mon partenaire de m'enchante pas plus que ça.
Comme la gamine que j'étais il y a quelques années, j'ai la soudaine envie de m'accrocher à la jambe de ma meilleure amie et de la suivre afin d'éviter de faire le premier pas. Même si avec le temps, j'ai réussi à vaincre ma timidité, il n'empêche qu'à certain moment l'alternative de devoir m'ouvrir aux autres me tord l'estomac et me noue la gorge au point d'en oublier mon usage de la parole.
Je me tourne vers Ava pour qu'elle m'apporte le soutien que je cherche mais celle-ci n'est déjà plus là. Je la repère en train de discuter avec une fille aux cheveux rouges tressés à deux tables de moi. Elle semble déjà avoir trouvé son binôme.
Je soupire, résignée à devoir me débrouiller seule sur ce coup. Le tutorat ne déroule décidément pas comme je l'avais prévu.
-Excuse-moi, tu ne serais pas le numéro douze?
Je redresse la tête et tombe nez à nez avec un garçon aux cheveux roux et aux visage criblé de taches de rousseur. Pas que j'ai une envie particulière de bosser avec lui, mais je suis déçue de ne pas être sa partenaire. Au risque de me répéter mais devoir me sociabiliser ne réjouit pas du tout. J'affiche donc naturellement une mine désolée en lui montrant mon bout de papier.
Au lieu de s'en aller pour poursuivre ses recherche, comme je m'y attendais, le roux fronce les sourcils et m'arrache mon papier des mains.
-Attends, tu es le trois? C'est super, mon pote a ce numéro.
Il se retourne vers le fond de la classe et interpelle son ami en faisant de larges signes de main en direction de celui-ci. Il agit comme s'ils étaient à cent mètres l'un de l'autre alors qu'ils sont littéralement à moins de dix mètres. C'est exactement le genre de comportement qui attire l'attention et que j'aurais souhaité éviter.
-Et Emiliano! J'ai trouvé ton binôme ! Il crie à travers la classe.
Tout le monde se tourne vers le roux au numéro 12 -et donc vers moi par la même occasion-, même le professeur Spanos. J'ai soudain envie de me terrer sous terre. Cet imbécile aurait très bien pu m'indiquer son ami au lieu de hurler dans toute la classe.
Je comprends l'identité de mon binôme lorsque j'aperçois un garçon aux cheveux blonds et à la barbe fraîchement rasée s'avancer vers nous, le sourire aux lèvres. Il n'a pas l'air aussi bruyant que son ami mais loin d'être réservé.
Arrivé devant mon bureau, il tape l'épaule du roux et celui-ci nous laisse tous les deux.
-Moi, c'est Emiliano, se présente-t-il. Il paraît qu'on va devoir travailler ensemble.
Emiliano a une carrure imposante avec de larges épaules et me surplombe du haut de son mètre quatre-vingt-dix. Soudain, déconcertée par l'assurance qu'il dégage, je me renferme sur moi-même.
-Ariane.
Il attrape mon épaule gentiment.
-Ne sois pas timide avec moi! Me rassure-t-il. On sera amené à se voir souvent alors autant bien s'entendre non?
J'acquiesce d'un léger signe de tête.
-Bien, reprend Vincent. Maintenant que tout le monde a trouvé son binôme, je vais pouvoir vous expliquer la suite, avant que d'autre n'en profite pour transformer cette réunion en date Tinder.
Je crois apercevoir, pendant une fraction de seconde, de la colère traverser les pupilles de Vincent mais c'est si bref, et j'ai l'impression d'être tellement obsédée par lui depuis notre nuit ensemble, que je me demande si ce n'était pas le fruit de mon désir qui miroitait dans son regard.
Chaque étudiant regagne sa place tandis que Vincent débute ses explications sur l'organisation du tutorat.
-Chaque binôme se verra attribuer une classe de licence à qui ils enseigneront une matière qui tomberont à leurs examens. Une fois par semaine, vous leur expliquerez le cours s'ils ont mal compris et chercherez à les aider avec des annales ou des exercices types que je vous transmettrai par polycopié. Les exercices seront à traiter avec rigueur car je ne vous donnerai pas la correction. Vous devez être en mesure de les résoudre, en cas de problème ou de mauvaise compréhension, envoyez-moi un mail mais assurez-vous que ce soit pour une raison valable sinon je m'assurerai de mettre votre adresse dans mes spams.
Une élève la main et Vincent l'interroge d'un signe de tête.
-Monsieur, quelle matière allons-nous devoir enseigner?
-L'enzymologie et la biochimie. Ce sont les matières où les étudiants ont le plus de mal.
J'entends quelques étudiants jurer derrière moi. Il est vrai que si c'est le point faible de la quasi-totalité des étudiants de licence, ce fut le cas pour nous aussi. Je gère assez bien la biochimie mais je n'ai aucun mal à admettre que l'enzymologie a toujours été ma bête noire.
-Ne faites pas cette tête, proteste Vincent. Vous avez intérêt à donner le meilleur de vous-même. Non seulement pour les deuxième année que vous aiderez mais pour vous également. Ces matières seront au centre de vos cours ce semestre.
Les protestations repartent de plus belle. Dire qu'on pensait s'en être plus ou moins débarrassé en s'orientant de manière plus précise.
-J'ai de quoi vous booster. Le binôme dont la classe aura les meilleurs résultats aux partiels, aura d'office un 20 dans sa moyenne.
La classe se met à acclamer Vincent par des applaudissements. J'espère qu'il ne croit quand même pas que l'on va passer son comportement exécrable aux oubliettes avec ce genre de promesses en l'air.
-Tu as entendu, Ariane ? Me lance Ava tout excitée. C'est vraiment génial ! Tu sais quoi? On l'a peut-être mal jugé. Il est clair que les rumeurs qui le traitent de connard fini (en tant que prof, bien sûr) ne proviennent pas d'étudiants qui font le tutorat avec lui!
-Ne me dis pas que tu crois à ce qu'il raconte?
-Bien sûr que si ! Et, crois-moi, c'est mon binôme qui va décrocher ce 20!