I
SALOMÉSi Salomé n’était pas née un 22 octobre, bien des années plus tard, jamais elle n’aurait découvert un cadavre gisant nu sur un sol en cèdre rouge du Canada. Il avait suffi d’un calendrier pour qu’une main posée sur son épaule d’adulte ait la précision d’un geste meurtrier.
Si elle ne s’était pas prénommée Salomé, à trente-six ans, elle n’aurait pas vécu une nuit d’enfer à Quiberon. Pourtant, rien ne la prédestinait à se prénommer ainsi. Sa mère ne s’appelait pas Hérodiade, son père n’avait aucune culture religieuse et nulle grand-mère, tante ou aïeule ne portait ce prénom. Alors, pourquoi ses parents avaient-ils choisi de l’appeler Salomé ? Imaginer que son père puisse conserver un souvenir ému de l’interprétation de Rita Hayworth dans la Salomé ou garder en mémoire l’opéra en un acte de Richard Strauss aurait été mal le connaître. Le matin de la naissance de sa première - et à ce jour unique - fille, l’heureux homme avait attrapé le calendrier accroché sur le mur de la cuisine pour dire à haute voix aux cinq garçons qui lui faisaient face : « La sainte du jour est... Salomé. » Comme il avait procédé de pareille façon avec ses autres enfants, la surprise ne fut pas au rendez-vous. Depuis plusieurs semaines, toute la maisonnée scrutait cet almanach des postes. D’abord Paul, l’aîné de la fratrie, le seul sachant donner un sens aux lettres juxtaposées, prenait un malin plaisir à haranguer une maigre foule masculine, juché sur un tabouret de la cuisine. Tel un orateur du Speaker’s Corner à Hyde Park, le garçon délivrait la bonne parole à un jeune public enthousiaste. Jean, Marc et Louis l’écoutaient religieusement déclamer : « Renée, Adeline, Ursula, Salomé ou bien Mélodie. » Albain, le benjamin trépignait, bavait puis répétait : « Salomé ou Mélodie. » Puis, la mère qui mangeait des yeux l’almanach. Elle s’était plongée dans de savants calculs calendaires afin de forcer son corps à lui obéir. Fâcheux aurait été de subir la délivrance la veille du 22 octobre, aussi limitait-elle ses mouvements afin de ne pas accoucher prématurément. À la date du 21 octobre correspondait le prénom d’Ursula, considéré par la future maman comme étant un mauvais présage, puisqu’issu du latin « ursus », signifiant « ours ».
En conséquence, cette femme déterminée avait tenu tête à tout le corps médical en décidant de la date de son accouchement, prétextant vouloir être attendue par une équipe médicale au grand complet et l’obstétricien qui l’avait suivie tout au long de sa grossesse. La véritable raison n’avait pas transpiré. Dans la fratrie, seul Paul n’était pas dupe du stratagème de sa mère.
Quant au père, n’ayant que fort rarement fréquenté les églises, l’histoire de Salomé, la pécheresse lui était inconnue, alors il s’en tenait à son almanach des postes, son « empêcheur de tourner en rond » comme il le dénommait.
Ainsi, la princesse naquit le jour voulu et se prénomma Salomé. L’histoire associée à son prénom aurait pu en rester là, mais la principale intéressée se rebella. C’est le jour de son quatorzième anniversaire que Salomé décida de s’affranchir de l’anecdote du calendrier qui entachait, selon elle, le choix de son prénom. Alors, l’adolescente proposa au monde sa version personnelle. Elle décréta que son père, féru d’astrologie et ce de façon insoupçonnable, avait vu en elle, le petit corps céleste au doux nom de Salomé, évoluant avec grâce au cœur du système solaire et découvert par Max Wolf en 1905. De par sa volonté, elle devint, ce jour-là, un astéroïde perdu sur terre, ce qui lui plut bien plus que de se languir dans la peau de la réincarnation d’une sainte.
Ce dont elle ne se doutait pas c’était que les ailes de la mort planaient déjà au-dessus de sa tête, attendant que la jeune fille devienne enfin une femme pour envelopper son corps avec une volupté morbide.
II
BERNARDINO LUINI