Quiberon - Le 26 mai en fin d’après-midi

905 Words
Quiberon - Le 26 mai en fin d’après-midiLe jardin de Maurice, bien qu’en mitoyenneté avec celui d’Alexandre, était non seulement bien plus modeste en taille mais aussi nettement plus conventionnel. Il n’y était pas question de massifs taillés en boule, de platelages en bois ou d’une mise en scène d’inspiration feng shui. A contrario, Maurice adorait les géraniums et collectionnait les nains de jardin. Bastien, en empruntant la petite allée goudronnée, rectiligne et bordée d’une pelouse parfaitement entretenue, ne put s’empêcher de remarquer les curieux bonshommes en plâtre. Sept nains goguenards jalonnaient le chemin d’accès à l’habitation, une maison aux murs blancs et aux volets en bois couleur azur. Immédiatement en entrant dans la villa, Bastien sut que le vieil homme vivait seul. Le sweet home de Maurice Velin exhalait la tanière du vieux loup solitaire. Les senteurs d’encaustique masquaient avec peine l’odeur de renfermé. Filtrée par de lourdes tentures chocolat, la lumière du jour dévoilait de fines particules en suspension dans l’air. Dans le salon, la poussière s’accumulait sur les maquettes de voiliers d’antan, les piles de quotidiens, les meubles en acajou. Curieusement, des caisses de déménagement étaient disséminées aux quatre coins de la pièce. Au centre du salon, un tapis persan portait des marques d’usure localisées précisément devant un crapaud en velours bleu. Bastien imagina sans peine quel était l’emplacement préféré du maître des lieux. Après avoir proposé à Bastien de s’installer dans le living-room, Maurice détendit l’atmosphère en se permettant une remarque personnelle : — Je suis veuf. Cela ne justifie en rien le désordre, je le dis uniquement pour atténuer votre point de vue sur ma personne. — Ah. Toutes mes condoléances. — Merci. Le veuvage, la solitude et le capharnaüm s’installent insidieusement... Donc, le tableau serait bien italien ? — Oui, il vous en a parlé ? — À mots couverts. De qui est-il ? — De Bernardino Luini, évidemment. — Évidemment, où avais-je la tête. Luini, quel artiste ! Maurice exultait, enfin, il tenait un patronyme, de plus qui embaumait la campagne italienne. Il s’imaginait déjà aller annoncer sa découverte à sa charmante boulangère. Pour qu’elle prête attention à ses dires, il lui faudrait cependant apporter un élément matériel de taille, l’annonce d’une estimation, la proclamation d’un prix astronomique qui la laisserait pantoise. Pour obtenir la précieuse information, il osa affirmer : — Une petite fortune. — Il n’est pas question de prix. Une valeur inestimable. — Oh ! s’enthousiasma Maurice. — Que vous a-t-il dit exactement, concernant cette œuvre ? — Peu de chose, fort peu à mon grand regret. Si je peux me permettre un avis personnel, c’est la femme peinte sur la toile qui doit lui plaire. — Salomé ? — Incroyable, cette charmante inconnue a un merveilleux prénom que j’affectionne tout particulièrement. D’ailleurs, dans ma famille... Sentant la digression poindre, Bastien se permit de couper court pour recentrer les propos de son informateur : — Monsieur, merci de m’accorder un peu de votre temps en me parlant de cette toile. Cela fait deux semaines que je me perds dans les méandres de l’administration et je dois dire que je désespérais d’aboutir. J’ai fouillé les archives de nombreux musées et c’est complètement fortuitement que je suis tombé sur le nom de votre voisin. On peut dire qu’il maîtrise l’art de brouiller les pistes. Plissant les paupières, Maurice dodelina de la tête. Perplexe, il ne comprenait pas en quoi Alexandre Mériadec, un vieux grincheux se donnant des airs d’aristocrate, maîtrisait un tel art, celui du camouflage. Pourtant, il déclara tout de go : — J’ai toujours pensé qu’il cachait bien son jeu. Il y a dix ans, une entreprise spécialisée en sécurité a installé chez lui une porte blindée. Je parierais que des alarmes se trouvent dissimulées aux quatre coins de son logis. Les cambrioleurs n’ont qu’à bien se tenir. Sa remarque formulée, Maurice eut soudainement un horrible doute. N’aurait-il pas laissé entrer le loup dans la bergerie, un voleur chez lui ? — Vous travaillez peut-être pour une compagnie d’assurances ? questionna-t-il, inquiet. — Absolument pas. Je suis développeur. Pour Maurice, l’opacité du terme qualifiant la profession annoncée oscillait entre le concret d’un immeuble en construction et l’abstrait d’un univers en perpétuelle extension. Il ne tenta pas de percer l’énigme et pour ne pas paraître inculte, il décida de rentrer dans le vif du sujet : — Pourquoi diable, vous intéressez-vous à la toile de mon voisin ? — Quelle toile ? — Mais cette Salomé, cette bergère de Bernardino Luini de grande valeur ! Yeux écarquillés, Bastien dévisagea Maurice. — Quelle bergère ? — Celle au fichu rouge qui trône dans son salon ! Bastien se mit à rire. — Il y a méprise. Je ferais mieux de rencontrer personnellement Alexandre Mériadec. Je suis descendu dans un petit hôtel à Port Maria et je compte y rester quelques jours. Pourriez-vous lui évoquer notre rencontre ? Oh, excusez-moi, je grille les étapes, je ne me suis même pas présenté. Mon nom est Guainler, voici ma carte. Désarçonné, Maurice attrapa la carte de visite et la tritura nerveusement avant de la ranger dans la poche de sa veste. Il n’était pas question pour lui de décliner son identité à ce jeune inconnu. Méfiant, il demanda : — Et je lui dis quoi au juste ? — Que je suis passé et que j’ai l’intime conviction qu’il pourrait me fournir de précieuses informations. — Sur qui ? Pourquoi ? — Il y a trente ans, Alexandre Mériadec a fait exactement le même cheminement que moi, en effectuant des recherches identiques aux miennes. Je gagnerais un temps précieux en le rencontrant. — Ah, encore faudrait-il qu’il accepte de délier sa langue. — Il le fera. Il suffira que je prononce un nom. — Lequel ? — Florence H. Maurice pâlit, puis ses doigts tremblèrent légèrement. Ce qui ne manqua pas d’alerter Bastien, même s’il n’en laissa rien paraître. Un silence glaçant s’ensuivit. Bastien but le verre de porto à petites gorgées, espérant prolonger l’entrevue, mais Maurice ne lui proposa pas un second vin cuit. Sa curiosité, bien que fortement attisée, ne devait pas lui faire oublier qu’il avait laissé un étranger s’introduire chez lui. V LA CLÉ
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