Quiberon - Villa d’Alexandre Mériadec

2312 Words
Quiberon - Villa d’Alexandre MériadecDepuis que son médecin lui avait diagnostiqué cette maladie - Alexandre ne préférait pas prononcer le mot cancer - le vieil homme songeait à la mort, plus précisément à la sienne, celle des autres ne l’intéressait pas. Cette étrangère qui, aux dires du corps médical, viendrait bientôt lui rendre visite, armée de sa faux, le terrifiait. La nuit, il rêvait de l’épitaphe inscrite sur sa tombe, autant dire cauchemardait. Le jour, chaque souffle lui devenait précieux et le quotidien prenait un délicieux goût de miel. Même l’ennui trouvait grâce à ses yeux. Au coucher, il imaginait que, posé sur le guéridon de sa chambre, un sablier du temps le narguait. Dans l’incapacité de le retourner, il se découvrait impuissant face à cette horloge matérialisée sous la forme d’un misérable tas de sable. Cette vision funeste le mettait en rage. Depuis sa plus tendre enfance, il croyait que ses parents s’étaient penchés au-dessus de son berceau pour lui offrir un bon gros sablier, en l’occurrence un patrimoine génétique excellent, désormais, il émettait un doute, voire il en voulait à son défunt père de l’avoir fort certainement dupé. Ce dernier lui avait toujours soutenu qu’un Mériadec ne décédait que passé les quatre-vingt-dix ans et avait même confirmé ses dires en tirant sa révérence à l’approche de sa quatre-vingt-quinzième année d’existence terrestre. Naturellement, Alexandre se considérait bien trop jeune pour quitter le monde des vivants, même si les autres ne le voyaient pas de cet œil. Deux mois auparavant, il était sorti de ses gonds, fait peu coutumier. Alors que contraint depuis quelques semaines de suivre une thérapie, il s’était vu propulsé dans un monde inconnu, celui d’un hôpital aseptisé, face à un agent hospitalier qui avait osé lui déclarer tout de go : « Soixante-dix-huit ans, c’est un bien bel âge pour mourir », il s’était emporté. Au gaillard, il avait rétorqué : « Vous n’avez rien compris à la vie, c’est un combat de chaque instant. On peut fêter ses quatre-vingts printemps et penser à l’avenir, tout comme souffler quarante misérables bougies sur son gâteau d’anniversaire et se sentir terriblement vieux. Monsieur, le poids des ans plaque votre blouse bleue sur votre peau de vieillard cynique et vous n’en avez même pas conscience ! » Si l’homme vêtu d’une cotonnade azur avait haussé les épaules, c’était bien pour lui signifier que, quoi qu’il en dît, le combat était perdu d’avance. Les médecins donnaient au mieux une année à ce patient récalcitrant et si ce dernier ne voulait pas voir la vérité en face, il pouvait s’en remettre à Dieu pour obtenir un sursis de quelques semaines. Dans le monde des blouses bleues, soixante-dix-huit ans était et resterait un bel âge pour passer de vie à trépas. À la suite de cette mésaventure, Alexandre avait annulé son suivi médical, prétextant qu’il souhaitait prendre son avenir en main, expliquant à son cancérologue et à sa cohorte de subalternes que l’urgent se situait ailleurs, hors des murs immaculés d’une institution stupide. À son grand étonnement, les docteurs acceptèrent ce choix et ne le dissuadèrent même pas de changer de point de vue. Les hommes vêtus de blouses blanches appartenaient au monde des hommes drapés dans des blouses bleues. Libéré du dictat médical, Alexandre s’était décidé à entamer un travail d’écriture pour soigner son mal par les mots. Il entrevoyait un avenir parce qu’il s’était fixé un but, celui de mener un projet qui passait notamment par l’écriture. Pour lui, il n’était pas question de se lancer dans la rédaction de ses mémoires mais uniquement dans celle d’une lettre et de notes annexes. Le soir précédent, empli de désespoir et de lucidité, il avait écrit le début de cette lettre : « Moi, Alexandre Mériadec, sain d’esprit, je lègue tous mes biens à... » mais il avait manqué cruellement d’inspiration pour terminer le texte. Coucher sur le papier le nom d’une personne physique s’était avéré si délicat qu’il avait laissé ses mots en suspens. En cette fin d’après-midi, il se sentait déterminé à poursuivre le douloureux exercice. Assis à sa table de travail, son stylo au bec de plume en or bien en main, il griffonna « Osiris ». Certains farfelus faisaient des dons à leur chat et Alexandre se sentait très proche de ces hurluberlus. Mais comme il savait pertinemment que la loi française interdisait de léguer son patrimoine à un chien, un serin ou un tigre du Bengale, il se morfondait du manque de compréhension des législateurs. Quant à faire bénéficier une association protectrice des animaux d’un legs, uniquement pour rester dans la légalité, il en détestait l’idée. Il aimait Osiris et n’en n’avait rien à faire de nourrir des millions de chats de gouttière abandonnés par leurs maîtres. Il crayonna « Maurice » sans grande conviction mais avec une arrière-pensée en tête. Et s’il laissait tous ses biens à son voisin qui, en contrepartie, prendrait soin de son mau égyptien ? Il fit un rapide calcul. Maurice avait soixante-dix-neuf ans et son chat onze, soit approximativement le même âge avec le décompte de sept ans pour un chat équivalent à une année de vie pour un être humain. Sur la feuille placée sur son dessous de main en cuir, Alexandre se tenait prêt à mettre noir sur blanc toutes ses conditions : son voisin devrait non seulement laisser Osiris résider dans sa villa avec une jouissance pleine et entière des lieux mais encore passer le voir trois fois par jour et le sortir chaque jeudi. La femme de ménage entretiendrait quotidiennement et avec soin la résidence de son chat et recevrait un dû pour accomplir cette tâche, le jardinier se retrouverait gratifié de pareille façon sans aucun service demandé en retour. L’éventualité d’un legs à Maurice lui trottait déjà dans la tête, de façon inconsciente. Sans avoir formulé précisément cette arrière-pensée, Alexandre s’était déjà avisé de questionner négligemment Maurice sur son état de santé, lors de leur rendez-vous hebdomadaire du jeudi précédent. Il l’avait joué finement pour ne pas éveiller les soupçons de sa relation de voisinage déjà méfiante. L’affaire de la toile du Lorrain lui restait en mémoire. Bien que Maurice se soit uniquement plaint d’une douleur lancinante au niveau de la hanche provoquée par des rhumatismes, autant dire peu de chose, Alexandre imagina rajouter une clause à son testament. Dans le cas où Maurice viendrait à décéder prématurément, sa fille pourrait prendre la suite, en lieu et place de son père. Étant entendu que les fils de Maurice Velin ne valaient rien, il ne pouvait en être autrement. Alexandre les considérait comme des bons à rien qui vivotaient, se contentant de petits boulots qu’ils nommaient pompeusement « les affaires ». Maurice Velin s’épanchait parfois sur les prétendument florissantes affaires de ses garçons et Alexandre trouvait cet épanchement agaçant. Depuis le décès de leur mère, ces hommes visitaient une fois l’an leur père. Ils débarquaient en formation serrée, tels des fantassins, et ce pour la Toussaint. Alexandre les soupçonnait tous les cinq de profiter des largesses de Maurice. S’acquitter du devoir de fleurissement de la tombe maternelle leur valait de recevoir un chèque de remerciement. Alexandre jugeait leur comportement méprisable et se félicitait de ne pas avoir de descendance masculine. Comme la fille de Maurice agissait différemment, avec sincérité et sans arrière-pensée vénale, elle trouvait grâce à ses yeux et elle lui faisait presque regretter de ne pas avoir de fille à ses côtés. Ainsi, le choix de Salomé comme personne de confiance en lieu et place de son père, était un juste retour des choses pour cette enfant qu’il avait côtoyée de sa naissance jusqu’à ses treize ans. Alors que la jeune fille était âgée d’une douzaine d’années, Salomé l’avait surpris en lui assénant qu’il était son ami d’enfance. Bien que le qualificatif « d’enfance » avait semblé inapproprié à Alexandre, voire grotesque compte tenu de leur différence d’âge, la fillette n’avait pas voulu en démordre. Il l’avait fait sauter sur ses genoux de nombreuses fois, du vivant de madame Velin mère, et cette proximité avait dû la convaincre qu’ils avaient été amis, un jour, lorsqu’elle était enfant. Cette amitié avait pris fin avec le début de l’adolescence de la demoiselle. Alexandre Mériadec avait conservé en lui cette surprenante réplique : « Monsieur, vous resterez mon ami d’enfance, même quand je serai grande. » Alexandre se doutait bien qu’en grandissant, l’enfant avait complètement oublié cette promesse grandiloquente. Petite, elle parlait à tort et à travers. Sortait de sa bouche un flot continu de paroles, sans aucun intérêt selon Alexandre. Il ne se souvenait plus de la dernière fois où il l’avait fait sauter sur ses genoux. Probablement dès qu’il avait cessé d’apprécier sa présence dans la même pièce que lui. Parfois, il songeait encore à Salomé parce qu’elle avait été à l’origine d’une partie de sa fortune, sans même le soupçonner. Trois ou quatre fois l’an, il croisait la demoiselle sur le marché, le samedi matin à Quiberon, ou dans le quartier lorsqu’elle rendait visite à son père. Élancée, bien trop grande au goût d’Alexandre, elle était néanmoins jolie et semblait être une personne de confiance. Elle le saluait toujours courtoisement, lui adressait quelques paroles banales, des mots d’usage sur la météo changeante. Désormais, seules des politesses convenues sortaient de sa bouche d’adulte. N’était-il pas venu le temps de lui avouer le lien qui les unissait ? Brusquement, il déchira la feuille de rage. Le choix de Maurice Velin n’avait aucun sens, il le savait, il se voilait la face, il délirait, il s’écartait de son but. Laisser sa fortune à son chat ou encore à un vieux bougre d’un an son aîné, quelle absurdité ! Sa maladie lui faisait-elle perdre la raison ? De plus, il s’interrogeait : qu’est-ce que ce Bastien Guainler pouvait bien lui vouloir ? Ce chenapan venait forcément remuer la boue bien sèche. Cet épineux problème troublait ses plans, car depuis quelques semaines, il réfléchissait à une stratégie pour mener à bien un ultime projet, dans un temps fort limité. La dernière étape consistait à trouver le fameux nom, le patronyme de l’heureux héritier de son énorme fortune et à noter ce nom sur son feuillet, mais ce n’était qu’un palier nécessaire, certes difficile à franchir. Au fond de lui, il aspirait à une chose : l’amour. Il souhaitait se faire aimer, ne serait-ce que d’une seule personne. Donner de l’amour et en recevoir en retour lui apparaissaient comme la seule porte de sortie honorable. Mais trouver l’élu capable de verser une larme en apprenant la disparition du pire égoïste qui soit, Alexandre Mériadec, ne serait pas chose aisée, surtout en l’espace de quelques mois. Le seul être vivant qui partageait son intimité se révélait être incapable de s’apitoyer sur le sort d’un vieil homme malade. Un chat ne pleurait pas. Son chat ne pleurait pas, en cela, il n’était pas d’exception. S’il miaulait ou cherchait la caresse, ce n’était pas pour déclarer un quelconque amour. Il récompensait uniquement son maître de sa générosité par des signes d’affection. Le terme d’animal de compagnie lui convenait parfaitement. Osiris jouait son rôle à merveille et honorait de sa présence discrète les lieux. Concernant les êtres humains côtoyés par Alexandre tout au long de sa vie, le problème restait délicat. Amantes d’hier et relations professionnelles d’avant-hier ne frappaient jamais à sa porte. Seul Maurice lui rendait la visite hebdomadaire. Mais Alexandre ne lui portait aucun intérêt véritable, hormis celui de se rendre disponible le jeudi soir pour déguster un verre de porto. Et pourtant si Alexandre n’agissait pas avec promptitude, l’œuvre d’une vie pouvait se retrouver remise entre les mains d’un quidam ou, pire, de l’État. Il lui fallait réagir au plus vite. Il s’énerva. Il s’en voulait de sa dernière folie, exposer la toile de Gellée dans son salon. Rien qu’à l’idée d’imaginer quiconque pénétrer dans sa chambre à coucher, des frissons lui parcouraient le dos. Il rabattit le col châle de sa robe de chambre en cachemire anthracite et resserra la ceinture en satin. Il était uniquement vêtu d’une tenue d’intérieur griffée et réalisée à la main par un drapier bruxellois. Chez lui, il aimait évoluer avec cet unique vêtement à même sa peau nue, confectionné dans une matière noble. En société, il appréciait de parader dans un costume impeccable en provenance d’Angleterre, même si les occasions de paraître se faisaient de plus en plus rares. Il affectionnait les matières raffinées : laine peignée, soie, mohair, vigogne. Ce luxe lui manquerait, cette vie lui manquerait. Il ne voulait pas mourir, pas comme cela, pas en laissant l’œuvre de toute une vie, orpheline. Ses doigts glissèrent le long de la grosse chaîne en or qu’il portait à son cou. Son index effleura la clé qu’il avait conservée depuis trois décennies. Ce geste le rassura puis le dopa brusquement. Promptement, oubliant son arthrose, il se dirigea vers le sofa. Debout, les pieds enfoncés dangereusement dans le moelleux des coussins, il tenta de décrocher la toile du mur. Il devait agir au plus vite, le temps lui était compté. La maladie le grignotait de l’intérieur et repoussait violemment le sable dans le sablier. Il allait se faire aimer et offrir son précieux héritage à un être d’exception. À minuit, Alexandre posa enfin un nom sur le feuillet. Il relut à haute voix : — « Moi, Alexandre Mériadec, sain d’esprit, je lègue à Salomé Velin, la clé que je porte à mon cou et qui ne m’a pas quitté depuis trente ans, ainsi que tous les biens qui se trouvent derrière la porte que seule cette clé peut ouvrir. » Ensuite, sur une page blanche, il énuméra les biens et agrafa cette seconde feuille à la première. À une heure du matin, dans le tiroir de son secrétaire, il déposa le tout puis alla se coucher. Il dormit ce soir-là du sommeil du juste. Persuadé d’arriver à ses fins, se faire aimer d’une femme en à peine un semestre, il rêva même de jours heureux. Le lendemain, comme à son habitude, il se réveilla à l’aube. Il étira ses muscles, frotta ses joues rêches et enfila sa robe de chambre. Dérogeant aux règles strictes qu’il s’était fixées, petit-déjeuner diététique dès le lever et exercices physiques dans la foulée, le ventre vide, il se mit au travail, la rédaction d’une nouvelle lettre. Cette mission achevée, il caressa le col de sa tenue en cachemire dans un geste d’apaisement. Il calmait la bête malade qui grignotait ses entrailles. Comme une faim de loup, signe de l’excellente santé d’un être bien portant bien que condamné par la science, lui tenaillait l’estomac, il en fut satisfait. Il se sentait revivre et appréciait avec volupté cette sensation de manque, cet appétit inassouvi. À six heures trente, il déposa sur son bureau un plateau garni d’une tranche de pain de seigle, de fromage blanc, d’une soupe miso et d’une tasse de thé vert. Face à la délicatesse de ces mets, il sourit d’aise puis décrocha son téléphone. Il était temps pour lui de passer à l’action. VI LE DÉPART
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