Paris, 17e - Le 27 mai

2614 Words
Paris, 17e - Le 27 maiSavoir qu’elle s’apprêtait à vivre une journée d’enfer aurait-il modifié son comportement ? À son lever, son avenir restait une pure éventualité, tout comme cette journée qui débutait. Ce matin-là aurait dû être ordinaire. À neuf heures du matin, Salomé aurait écouté un message déposé à six heures trente sur sa boîte vocale, elle en aurait été perturbée mais pas troublée, juste perturbée. Ce matin du 27 mai aurait dû être ordinaire... mais le 19 mai, Salomé avait basculé dans une autre dimension. Huit jours qu’elle se terrait dans un appartement aux stores baissés. Six jours qu’elle consultait fébrilement Internet pour élucider son cas, surfant sur des sites et blogs spécialisés, avalant des thèses psychiatriques en libre accès sur le Net. Hier, elle avait visionné en boucle le film La Mouche. À bout, elle ne voyait que deux issues possibles : soit elle acceptait l’internement volontaire soit elle réagissait en passant au-dessus de l’inacceptable. D’ailleurs, depuis deux jours, elle s’évertuait à peaufiner sa thérapie personnelle, passant par le contrôle de ses membres. Elle se sentait proche du but. Elle s’accroupit et balaya de la main la centaine de feuillets noircis qui jonchaient le sol. Trois mots « Je suis Salomé » inscrits des milliers de fois prirent leur envol. Une ramette de papier ne pouvait pas se substituer à un psy, et pourtant... Elle se releva et chuchota : « Je suis Salomé, je vais réintégrer mon corps. » Elle ferma les yeux puis, calmement, elle écouta le message. Alexandre Mériadec, le voisin de son père, l’invitait à venir prendre un porto chez lui à Quiberon, le jour même, à dix-neuf heures trente précises. Étrange, voire dérangeante était cette invitation, parce qu’elle ne laissait aucune place à un quelconque refus et s’apparentait bien plus à une convocation qu’à une proposition amicale. Au ton autoritaire du vieil homme et à la formulation choisie, un ordre jeté par un supérieur hiérarchique à un sous-fifre, il lui paraissait évident que Salomé se libérerait de toutes ses obligations pour se rendre disponible. Près de vingt ans que la jeune femme n’avait pas eu de véritable échange avec cet homme, cependant, il ne semblait aucunement douter de sa venue. Plus surprenant encore, elle ne voyait pas comment il avait en sa possession son numéro de portable. Si son père le lui avait remis, cela signifiait qu’il se trouvait dans la confidence et serait probablement présent. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, Salomé eut un haut-le-cœur. Dans la pénombre, elle manipula son portable, tentant à plusieurs reprises de contacter Alexandre Mériadec, puis son père, en composant le numéro de la maison familiale à Quiberon, mais sans plus de succès. Maurice Velin et Alexandre Mériadec étaient tous deux injoignables. Dans un monde connecté, où une question à peine posée se conçoit accompagnée d’une immédiate réponse, écrite ou dite, l’affaire prenait des proportions inquiétantes. Si Salomé ne comprenait pas pourquoi Alexandre Mériadec la convoquait, elle analysa, au fil des trois heures qui suivirent, qu’elle n’aurait sa réponse qu’en allant à ce mystérieux rendez-vous. Est-ce qu’elle trouverait la force de s’y rendre ? Cela aurait été plus simple de plonger dans des abysses d’une noirceur effrayante et de passer à l’acte, celui d’en finir avec la vie. S’ouvrir les veines et laisser ce sang poisseux se répandre sur le sol. Mais une petite lumière intérieure l’appelait, clignotait pour la forcer à vivre encore. À midi, elle se décida à agir, renonçant momentanément à la mort. Renoncement par lâcheté ou par bravoure, elle ne désirait pas trancher. L’appartement était totalement plongé dans la pénombre et cette obscurité lui était vitale pour mener à bien son saut dans l’inconnu. Délaissant à regret son confortable peignoir en coton, tenue informe qu’elle affectionnait particulièrement depuis une huitaine de jours, elle se retrouva nue dans la chambre. À tâtons, elle chercha dans la penderie, le cintre sur lequel pendait sa merveilleuse petite robe noire en soie. Enfiler cette robe pour retrouver un peu de féminité lui était désormais impossible. Quant au maquillage, s’il était plus que nécessaire, compte tenu de ses horribles cernes et de sa pâleur cadavérique, il sous-tendait une action inconcevable. Tous les miroirs de l’appartement étaient soit brisés, soit recouverts d’un drap blanc. Elle dormait si mal, si peu et faisait chaque nuit le même terrifiant cauchemar. À son réveil, le cauchemar ne s’évanouissait pas, au contraire. Elle attrapa l’unique vêtement qu’elle pouvait dorénavant porter, une robe en crêpe sombre ayant appartenu à sa grand-mère, longue et divinement ample. Hier, elle s’était épilée intégralement le corps, aisselles, mollets, jambes, entrecuisse, visage, procédant dans le noir. Les brûlures provoquées par la cire chaude la faisaient encore souffrir, mais elle acceptait cette souffrance comme un châtiment, voire une expiation. Une fois misérablement apprêtée, restait encore à finaliser son départ, la rencontre avec Mériadec devant avoir lieu à Quiberon, il lui fallait emporter quelques effets personnels pour un séjour qu’elle prévoyait éclair. Lorsqu’elle sortit de la penderie l’intégralité de ses vêtements, elle constata le pathétique de sa nouvelle situation, tout ce qu’elle possédait, tenait dans une petite valise. Le reste de sa garde-robe se retrouvait remisé dans un garde-meubles anonyme situé en Seine-et-Marne. Dans un box de stockage sécurisé, sec et propre comme lui avait certifié le loueur, elle avait entassé ses manteaux, ses vestes, un monceau de livres, des albums-photos, quelques bibelots et des dizaines de paires de chaussures. Désormais, du papier bulle enveloppait toute sa vie d’hier. Sa rupture avec Julian avait eu lieu dans un tel chaos que, dans la précipitation, elle avait hurlé à son compagnon : « Garde le canapé et tout le reste ! » Difficile de continuer à partager un appartement avec son futur époux lorsque celui-ci vient d’avouer entretenir une liaison avec une certaine Claire Demartier, d’autant plus si le propriétaire des lieux n’est autre qu’un goujat adultérin. Du jour au lendemain, Salomé s’était retrouvée sans domicile fixe et aurait pu finir dans une chambre d’hôtel si Bastien ne lui avait proposé de se poser dans le loft inoccupé d’un de ses amis, globe-trotter. Les premiers jours de son emménagement, elle s’était promis que cette solution de dépannage ne perdurerait pas, mais comme la recherche d’un nouveau toit l’angoissait, elle s’était contentée de repousser l’échéance avec une certaine désinvolture, traînant tous les matins en peignoir et chaussons, passant des coussins blancs du canapé à la couette ivoire de son lit, un mug de café à la main. Depuis le 19 mai, elle n’envisageait plus l’avenir et s’en contrefichait de tout ce qui l’entourait, une geôle lui aurait été suffisante. Pourtant, dorée était cette prison. Le propriétaire des lieux, un parfait inconnu, avait le goût du beau et du glaçant. Chaises métalliques, bougeoirs en acier, tabourets chromés, tête de lit en inox créaient un environnement terriblement impersonnel et elle s’en satisfaisait pleinement, jouant même la paranoïaque de luxe. Depuis une semaine, elle se terrait et avait décliné toutes les propositions de sorties faites par ses amis compatissants, sincèrement désireux de lui faire oublier l’humiliation d’une rupture à quelques semaines du mariage. Les messages reçus sur son portable tranchaient littéralement avec celui que venait de lui laisser Alexandre Mériadec, tant ils étaient teintés de formules lisses. La mobilisation générale avait pour but de lui organiser un emploi du temps de ministre, censé lui redonner un moral d’acier. Pour combler ce déplorable vide affectif qui ne pouvait que la tenailler au vu des circonstances, elle s’était entendu proposer un dîner étiqueté japonais chez les Durand, une soirée chez les amis des Durand - de parfaits inconnus - un shopping avec Clémentine et trois vernissages. Lorsqu’un couple se déchire, à la façon d’un chiffon usé, les amis se retrouvent tiraillés mais au bout du compte, ils finissent toujours par capituler en conservant un seul morceau de tissu. Salomé n’était pas dupe et imaginait facilement la fin de l’histoire. Comme, en six ans de vie parisienne, elle n’avait pas créé son propre réseau relationnel mais bien plus profité, ces trois dernières années, de celui de Julian, leur cercle d’amis communs allait devoir choisir leur camp et leur choix serait simple : celui de Julian. La partie était perdue d’avance, mais elle n’en avait que faire. Combattre n’en valait pas la peine, répondre positivement aux sollicitations ne servirait à rien. Elle devait couper les ponts avec son ancienne existence, celle de la future épouse de Julian Perron. Sur les réseaux sociaux, elle avait déjà fait le tri dans ses "amis" et même déclaré dès le 12 mai son nouveau statut, celui de "Célibataire". Puis le 20 mai, elle avait rayé le tout, pour annoncer « Décédée ». Cette annonce lui avait valu de nombreux appels désespérés, des réponses affolées. Si elle avait un moment songé à clôturer son compte, désormais, elle s’en contrefichait éperdument. Quant au seul ami qu’elle aurait voulu voir, celui-ci ne semblait plus disposer à lui tendre la main. Depuis l’escapade au Louvre, Bastien ne lui avait plus donné signe de vie. Elle s’en voulait bien plus qu’elle ne lui en voulait. Son comportement infantile, voire agressif, avait été déplorable au musée. Si aujourd’hui, il sonnait à la porte, elle ne lui ouvrirait pas, parce qu’elle espérait qu’il garde cette dernière image, celle d’une femme fatale et non celle d’une pestiférée. À midi quinze, elle s’assit sur le rebord du lit et enfila de longs gants noirs en satin puis se remémora les jours qui avaient suivi la rupture avec Julian, des jours heureux, à bien y réfléchir. Ainsi, entre le 12 et le 19 mai, elle avait rongé son frein dans le loft, sortant parfois en fin d’après-midi du côté du Palais Garnier, sans but précis, juste celui de passer le temps. Mai sous la pluie, joli mois de mai sous le soleil, peu lui importait, elle avait vagabondé, l’âme en peine, ne souhaitant ni l****r les vitrines, ni courir les galeries d’art, ni manger des sushis, mais se retrouver seule dans un quartier grouillant sans avoir à adresser la parole à quiconque. Elle s’était seulement maudit d’avoir pris quatre semaines de vacances pour préparer un mariage qui n’aurait jamais lieu. L’idée d’acheter un billet d’avion pour se rendre dans un hôtel-club pour célibataires et s’adonner au bronzage sous les cocotiers lui avait même effleuré l’esprit. S’imaginer, noyant sa misérable condition de femme délaissée dans un verre de margarita, évidemment au bord d’une piscine, lui avait fait renoncer à un tel périple. Alors, elle avait répondu par SMS aux messages de ses amis inquiets et par trop bienveillants, notant : « Tout va bien », « Merci, une autre fois », « Je prends du recul ». En fait, elle n’avait pris aucun recul, mentant aux autres et se persuadant qu’elle allait mieux. Julian occupait totalement ses pensées. Julian dans les bras d’une autre femme, Julian et son infidélité, Julian et sa traîtrise. Depuis huit jours, elle reportait sur Julian son état. Il l’avait fait sombrer dans la folie. Elle le haïssait. Elle détestait la haine et pourtant, la ressentait. S’il venait à croiser son chemin, elle aurait eu des pulsions de meurtre. Le tuer et ne pas douter de trouver une légitimation à un tel acte. Elle ne s’alimentait plus, elle se nourrissait d’une haine sordide. En réalité, elle ne souhaitait pas le voir mort, pas vraiment, elle espérait le faire souffrir, énormément. Elle ruminait une vengeance impossible. Alors ce voyage imprévu en Bretagne semblait tomber à pic, voire même aurait revêtu un côté salutaire s’il n’y avait eu cette horrible métamorphose doublée de cet affreux pressentiment, celui d’un malheur imminent, qui l’assombrissait. Légèrement vêtue, elle se leva puis fit rouler sa valise jusqu’à la porte d’entrée. Dents serrées et la boule au ventre, elle sortit d’un pas peu assuré sur le palier. Lorsque face à l’ascenseur, son dos se courba et ses omoplates se déformèrent, elle sut ce que ce tiraillement signifiait : d’horribles ailes, minuscules, invisibles et curieusement pesantes, tentaient de percer son épiderme. Devenait-elle une mouche ou une chauve-souris vampire ? Aérienne, la cage d’acier la déposa au sous-sol de l’immeuble. Au niveau du parking, les portes s’ouvrirent et Salomé se redressa. Ses ailes prirent leur envol dans un bruissement sourd qu’elle seule pouvait entendre. Combattre sa schizophrénie lui demandait une énergie folle et elle se devait pourtant de préserver ses forces pour entamer son périple. Elle s’apprêtait à parcourir six cents kilomètres pour aller déguster un verre de porto avec le voisin de son père, justement parce qu’il était le voisin de son père. Elle était terrifiée mais lucide. Le parking était vide, ce fut un soulagement. Au moment de sortir sa Fiat du sous-sol, elle hésita. Elle déboucla sa ceinture, coupa le moteur puis fouilla dans son sac à la recherche d’un paquet de bonbons et surtout de son portable. En urgence, il lui fallait contacter tour à tour, Paul, Jean, Albain, Marc et Louis. Être issue d’une famille nombreuse multipliait ses chances d’avoir une réponse à son angoissante question : est-ce que son père allait bien ? Les vies décousues de ses frères ne lui facilitaient pas la tâche. Si Paul résidait officiellement à Marseille, Jean à Pau, Albain à Lille, Marc et Louis à Paris, en réalité, ils avaient des fourmis dans les jambes et s’adonnaient régulièrement au jeu "Qui bouclera le plus vite sa valise ?". À sa grande surprise, elle en joignit quatre sur cinq. Avec un marshmallow dans la bouche, elle réussit à maquiller sa voix et à se faire passer pour une amie de leur sœur, cette dernière étant trop abattue pour pouvoir elle-même les contacter. Aucun d’entre eux n’évoqua le cas "Julian". Tous se déclarèrent débordés et coupèrent court à la conversation. Le résultat de ses appels expéditifs lui fit monter une énorme boule dans le larynx. Pas un seul de ses quatre frères n’avait eu de nouvelles de leur père depuis un mois, voire un trimestre. S’ils n’avaient aucune nouvelle, c’est bien évidemment parce qu’aucun d’eux n’avait pris la peine d’en prendre. Salomé, de son côté, ne pouvait dire mieux, la dernière fois qu’elle avait entendu la voix de son père, remontait à deux semaines. Comme elle lui annonçait sa rupture avec Julian, elle n’avait même pas pris le temps de lui demander s’il se portait bien. Elle en éprouva une terrible culpabilité. Ce qui la mettait encore plus en rage c’était que son inquiétude au sujet de son père n’avait pas reçu d’écho auprès de ses frères. Depuis la mort de leur mère, ils s’étaient détachés de leur père. Si madame Velin leur manquait, le sort de monsieur Velin les laissait indifférent. Ce n’était pas de l’ingratitude mais, pire encore, un complet détachement. Ce constat, bien que navrant, ne devait pas l’empêcher d’aller de l’avant, d’aller au-devant de cet homme. Un jour, peut-être que ses frères pardonneraient, tout comme elle l’avait fait, la conduite de leur père. Elle seule avait fait le grand saut dans le vide, accorder un pardon sans demander de justification à un acte impardonnable. Après le drame, elle était demeurée six mois sans lui adresser la parole et, un jour, elle l’avait eu, le courage de lui asséner ses quatre vérités. À cette époque, elle venait de rencontrer Julian et c’est lui qui lui avait un peu forcé la main. De cela, elle lui en resterait reconnaissante. Trois années de vie commune avec Julian, trois ans de petits bonheurs à chaque visite à Quiberon. Néanmoins, son père lui avait avoué, lors de leur dernière conversation téléphonique, ne jamais avoir cru en Julian et il le lui avait dit simplement avec ses mots de père aimant puis fait une remarque pleine de bon sens : « Tant que tu n’auras pas trouvé le bon, cela finira mal. » Julian n’était pas le bon et son père l’avait su dès le début. Soudain, elle analysa l’ironie de la situation, elle allait sortir de ce parking, affronter la lumière du jour puis rouler pendant près de six heures pour siroter un porto alors qu’elle détestait le porto. Mais, par amour filial, elle se tenait prête à braver les rayons du soleil pour se livrer à un simulacre de dégustation et humer le bouquet d’un vin cuit. Aller se réfugier dans les bras de son père, pourquoi n’y avait-elle pas songé plus tôt ? Qui d’autre que lui pouvait la voir telle qu’elle était à l’intérieur et passer outre son apparence physique ? Elle sourit. Le 18 mai, elle avait osé... couper sa merveilleuse chevelure. Pour ne pas perdre la face, sur un ton démesurément résolu, elle s’était forcée à prononcer les mots fatidiques : « Court et blond platine. » Le coiffeur n’avait pas sourcillé, mieux, il avait manié le ciseau de façon décomplexée avec une jouissance visible. Ensuite, d’un coup de balai, une apprentie avait négligemment fait disparaître le tapis de longs cheveux blonds dans un placard. Ce changement de look avait stupéfié, voire effrayé Salomé. Dans la rue, elle avait pleuré, hors de la vue de ces professionnels par trop obéissants. Désormais, elle regrettait ses sanglots. VII LE SOUK-AHRAS
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