Alex se mord les lèvres.
— Pourquoi vous voulez absolument le retrouver, lieutenant ?
— Parce qu’un fils caché fait un excellent suspect. Jordan, Sophie, vous interrogez la nièce du chef. Alexis et moi, on s’occupe du personnel de l’hôpital : chirurgien, infirmières, femme de ménage… tous ceux qui ont été en contact avec le commissaire pendant son séjour.
— Et les autres patients ?
— Et les visiteurs aussi. Allez, au boulot.
Dans la voiture en direction de l’hôpital, le brigadier-chef réfléchit. Les rumeurs allaient déjà bon train. Son nom revenait parfois. Celui de William aussi. Et même une histoire absurde selon laquelle le commissaire aurait eu une fille prénommée Diana… Bref, tous ceux qui n’avaient pas de père clairement identifié étaient cités à tour de rôle.
Garrel s’apprêtait à descendre quand Alex le retint.
— C’est moi.
— Toi ?
— Le bâtard, oui.
Simon fronça les sourcils. Alex lui montra la tache de naissance sur sa nuque.
— La même que mon oncle. Et que mon père. On a fait un test ADN.
— J’aurais dû m’en douter… J’hésitais avec Jordan.
— J’ai un alibi. J’étais avec mon oncle et Diana toute la soirée. Je n’ai pas quitté le bar.
— Mouais… Je ne devrais même pas te laisser sur cette enquête. Ta copine était déjà impliquée, et maintenant toi…
— Si vous m’écartez, ça paraîtra louche.
— …Bon. Viens. Puisque tu es là.
— Je serai objectif. Je ne l’aime pas spécialement, alors je ne ferai pas de sentiment.
Ils traversèrent le parking en silence avant de se répartir les interrogatoires.
Victor, lui, avait une sensation étrange. Les coups qu’il avait reçus n’étaient pas le fruit du hasard. À quelques centimètres près, il serait mort.
Il consulta son téléphone. Aucun message de Diana. D’après l’homme chargé de la surveiller, elle était cloîtrée chez elle. Impossible de l’approcher : même en se faisant passer pour un facteur, elle n’avait pas ouvert le portail.
La voiture s’arrêta devant sa maison. Victor descendit lentement, grimaçant de douleur, et remarqua aussitôt que la porte du garage n’était pas fermée.
Évidemment… Diana.
Tout verrouiller, s’enfermer, mais oublier une issue. Il se faufila jusqu’à la porte intérieure, la poussa sans difficulté. Trop facile. Il lui faudrait lui expliquer, calmement, qu’on ne se protège pas à moitié.
Il contourna la maison et frappa.
À l’étage, Diana tentait de lire pour contenir le flot de pensées. Elle avait pourtant demandé à Alex de ne pas s’inquiéter… Elle ouvrit la fenêtre et regarda prudemment.
— Diana ? Je sais que tu es là. Ouvre.
— Qu’est-ce que vous voulez ? Je ne veux voir personne !
— Il paraît que tu as manqué plusieurs rendez-vous avec ta psy.
— Vous aviez promis de ne pas vous mêler de ma vie !
— Alexis m’a parlé de cette nuit.
Elle referma la fenêtre, le cœur battant. Pourquoi Alex avait-il parlé ? De quoi se mêlaient-ils tous ? Il frappa de nouveau.
— Ouvre. Je me suis engagé à te soutenir. Laisse-moi faire.
Il ne partirait pas. Elle le savait. Elle finit par ouvrir.
— Vous voulez un café ?
— Avec plaisir.
Elle sortit une tasse, évitant soigneusement de regarder le placard où elle avait rangé les couteaux. Elle ferma les yeux, se concentra sur sa respiration. Le café coula, sombre et brûlant. L’image de la chaleur sur la peau lui traversa l’esprit. Elle frissonna.
Enfant, elle hurlait au moindre bobo, refusant qu’on l’approche avec une aiguille. Mais adorait laisser couler la cire chaude des bougies sur sa peau. .
Elle posa la tasse sur le bar, les mains tremblantes. Victor sourit.
— Merci.
Son regard se posa malgré elle sur l’arme de Victor. Elle planta ses ongles dans sa paume. Il posa doucement sa main sur les siennes.
— Tu es très nerveuse. Dis-moi à quoi tu penses.
— Je ne peux pas.
— Pourquoi ?
— Parce que… vous trouveriez ça monstrueux. J’ai honte.
Il s’approcha, sans brusquerie.
— Je suis policier. J’ai entendu bien pire. Dis-moi.
Il but une gorgée de café, puis passa derrière le bar.
— Pourquoi avoir rangé tous tes couteaux ? Oui, j’ai remarqué.
Elle inspira profondément.
— J’ai des pensées… horribles. Des pulsions. Là, maintenant… je dois me retenir. J’ai envie de prendre votre arme et de tirer, juste pour savoir ce que ça fait. Avant que vous arriviez, j’ai eu envie de sauter par la fenêtre. Et je ne supporte pas la violence d’habitude… mais je n’arrête pas d’imaginer… la lame qui s’enfonce… ce que ressent celui qui frappe… et celui qui subit.
Victor la regarda avec une infinie douceur.
— Ce que tu décris, ce sont des pensées intrusives liées à un stress post-traumatique. Tu es quelqu’un de profondément empathique. Ton cerveau n’arrive pas à intégrer ce que tu as vu dans cette ruelle. C’était trop v*****t pour toi.
Il serra un peu plus ses mains.
— Tu ne passeras jamais à l’acte. Tu n’as absolument pas le profil d’une personne dangereuse.
— J’ai rêvé que je tuais Alexis… et dans mon rêve, j’étais contente.
— Les rêves ne sont pas des aveux. Ce sont des exutoires. Rien de plus.
Il lui essuya doucement une larme.
— Tu vas venir avec moi voir Luccia. Tu n’as pas à porter ça seule. Ces pensées doivent sortir, pas s’enkyster.
Il ôta sa veste et la posa sur ses épaules.
— Allez. Viens. Mon chauffeur nous attend.
Sa voix était ferme, rassurante.
Elle renifle, hésite encore une seconde, puis finit par le suivre. Trop fatiguée de lutter sans cesse contre son propre cerveau, elle s’endort presque aussitôt dans la voiture.
Elle se réveille quand le véhicule s’immobilise.
Diana ouvre la portière sans attendre, au grand désespoir du chauffeur qui soupire intérieurement. Victor lui adresse un sourire entendu.
— Elle n’aime pas qu’on lui tienne la porte. Elle trouve ça trop snob.
Il la prend doucement par le bras et l’entraîne vers le bâtiment de psychiatrie. Soudain, elle pile net.
— Il… il n’est plus là…?
— Non. Il est en prison. Et rassure-toi, ce n’est pas le même bâtiment.
Elle le suit jusqu’à l’accueil. Victor échange quelques mots avec la secrétaire, qui leur indique que la médecin attend dans son bureau. Il s’assoit sur le banc, juste devant la porte.
— Prends le temps qu’il faut. Luccia m’a dit qu’elle pouvait te garder plus d’une heure.
— Ça va vous faire attendre…
— Je ne suis pas pressé. Vas-y.
— Je sais pas si c’est une bonne idée…
— Fais-le pour moi.
Elle grimace, inspire profondément et entre.
— Bonjour docteur…
Pas de réponse.
Tout de suite, quelque chose cloche. Une odeur métallique. Des dossiers éparpillés au sol. Des traces sombres sur le carrelage. Son estomac se noue. Lentement, elle avance vers le paravent qui sépare le coin hypnose du reste de la pièce.
Le cri reste coincé dans sa gorge.
Luccia est étendue au sol, baignant dans son sang.
Le monde vacille. Diana s’agenouille mécaniquement, hagarde, pose deux doigts sur son cou. Un battement. Faible, mais présent. Vivante. Peut-être. Elle ne sait plus quoi faire. Les gestes de premiers secours lui semblent soudain très loin, comme appris dans une autre vie.
Il faut de l’aide.
Elle se relève, manque de tomber, s’accroche au mur, titube jusqu’à la porte et sort, livide.
— Déjà ? s’étonne Victor en se levant.
Il s’interrompt net en voyant ses mains.
— Diana… Tu saignes ? Tes mains !
— Non… c’est… c’est…
Elle pointe le bureau sans réussir à parler. Victor comprend immédiatement. Il entre, ressort aussitôt et élève la voix.
— UN MÉDECIN ! VITE ! LE DOCTEUR EST BLESSÉE !
Les infirmières accourent, s’engouffrent dans le bureau, commencent les premiers soins. Victor entraîne Diana jusqu’aux lavabos. Elle se lave les mains, tremblante, blême, puis sans un mot se réfugie contre lui, comme un automatisme.
— Je vous l’avais dit… murmure-t-elle.
— Dit quoi ?
— Que c’était pas une bonne idée…
— Je suis désolé. J’aurais dû entrer avant toi.
— C’était une idée de merde…
— Chut…
Il la serre un peu plus fort. Encore une fois, c’était elle. Encore une fois, un corps. Comme si les cadavres avaient décidé de la retrouver, où qu’elle aille.
Il la berce doucement, avec ce balancement lent et régulier qu’il a vu Catherine utiliser des dizaines de fois avec Aliénor. Ce mouvement-là, précis, rassurant, presque instinctif. Peu de mots, surtout pas trop. Juste une présence solide.
Dans ses bras, Diana tremble encore, mais ses sanglots se font moins violents.
Il lève les yeux au moment où un brancard passe devant eux. Luccia. Son ex-maîtresse. Vivante, à en juger par les appareils et l’agitation autour d’elle. Un médecin s’approche, baisse la voix.
— Elle est en vie… mais de justesse. On va faire le maximum, commissaire, mais…
Victor hoche la tête. Il n’a pas besoin d’entendre la suite.
À peine le brancard a-t-il disparu que Simon Garrel et Alexis déboulent dans le couloir. Le lieutenant s’arrête net en reconnaissant la blessée.
— Qu’est-ce que vous faites là, vous deux ?
— Le brigadier-chef et moi, répond Simon, on venait interroger le personnel présent en même temps que vous. On a appris qu’une femme avait été blessée… on s’est dit qu’on pouvait aider.
Alex pâlit, puis fixe Diana.
— Bordel… c’est ta psy, Didi. Dis-moi pas que c’est toi qui l’as trouvée ?
Les digues cèdent. Diana éclate en sanglots.
— Mais… j’ai… j’ai pas fait exprès…!
— Y a des fois où on se le demande…, marmonne Simon.
Victor lui lance un regard glacial.
— Même mode opératoire que pour moi, tranche-t-il. Calme-toi, mon Ange. Bien sûr que tu n’as rien fait.
Il se tourne aussitôt vers une infirmière.
— Trouvez-moi immédiatement un psychiatre ou un psychologue. Cette jeune femme est en état de choc.
L’infirmière acquiesce et passe un bras autour de Diana pour l’emmener. Victor empêche Alexis de les suivre d’un geste ferme.
— Reste ici, brigadier.
— Il est au courant…, marmonne Alexis.
— Je dirai rien, intervient Simon. Vous connaissiez la victime, commissaire ?
— Oui. C’est une amie proche de ma femme.
— Je commence à me demander si ce n’est pas elle qu’on vise… vous, votre nièce, son amie… Mais ça colle pas. Elle n’avait pas d’ennemis connus.
— Elle est en vie, répond Victor. Avec un peu de chance, elle pourra parler. Mais les médecins ne sont pas optimistes.
Simon croise les bras.
— Comment ça se fait que ce soit Diana qui l’ait trouvée ?
— Luccia avait accepté de la recevoir en urgence. Je voulais l’aider. Rien ne laissait penser qu’elle serait attaquée.
— La prochaine fois que tu veux jouer au bon Samaritain, abstiens-toi. Elle est autiste, je te rappelle. Elle n’avait pas besoin de voir ça.
— Elle présente un stress post-traumatique, autiste ou non. La laisser seule avec ses pensées aurait été bien pire.
Un silence tendu s’installe, vite rompu par Simon.
— Désolé d’interrompre ce moment père-fils, mais on revient à l’enquête ?
— Interrogez le personnel et les derniers patients de la psy. Voyez si elle se sentait menacée.
— Elle a de la famille ?
— Un fils. Handicapé. Allez-y avec tact. Et avant que vous ne le demandiez : oui, j’ai eu une liaison avec elle.
Alex ricane nerveusement.
— Quelle surprise… Et avec l’aide-soignante aussi ?
— Je venais de me faire poignarder. Tu crois vraiment que j’étais en état ? Lieutenant, vous vous occupez de la famille. Brigadier-chef, du personnel.
— Je veux voir Didi avant.
— Plus tard. C’est un ordre.
— Tss…
Victor s’éloigne. Simon entraîne Alexis à part.
— C’est toujours comme ça entre vous ?
— Ouais. Surtout quand ça concerne Didi. J’aime pas qu’elle soit seule, quand elle est dans cet état. Je parie qu’il va vouloir l’emmener chez lui.
— Appelle Blake. Mais, il s'en occupe bien non ?
— Il est occupé… mais je vais essayer. Mouai.. enfin.. il l'a connait pas comme moi..
- T'es juste jaloux en fait... T'as peur qu'il devienne son meilleur ami ?" Alex hausse les épaules.
Victor retrouve une infirmière qui l’oriente vers un bureau.
— Bonjour, vous êtes son père ?
— Son parrain. Où est-elle ?
— Je lui ai fait une séance d’EMDR. Pour aider le cerveau à traiter le traumatisme. Ensuite, je l’ai adressée à un confrère psychiatre. Ses propos… ses voix… j’ai préféré qu’un spécialiste fasse un bilan plus poussé.
Victor reste impassible.
— Elle est autiste. Elle était suivie par le docteur Salducci.
— Oui… j’ai lu le dossier. C’est justement ce qui m’interpelle. Très intelligente, très adaptée socialement. Elle ne correspond pas aux profils habituels. Chez les femmes, l’autisme est rare, vous savez. En revanche, certaines manifestations pourraient évoquer autre chose… une possible dissociation, voire un trouble psychotique débutant. Une hospitalisation pourrait être envisagée, pour sa sécurité.
Victor ne hausse pas le ton. Il ne se justifie pas. Il écoute.
— Merci pour votre avis, docteur. Mais je connais bien son fonctionnement. Elle a besoin d’exprimer ce qu’elle traverse, pas d’être enfermée.
— Il faudra tout de même la surveiller de près. L’aider à verbaliser. Art-thérapie, activité physique…
— J’y veillerai.
Il sort, lit le nom sur la porte voisine. Il connaît ce psychiatre. Il frappe.
— Commissaire de Saint Martin ? Vous connaissez cette jeune fille ?
— C’est ma filleule.
Il se tourne vers Diana, restée dans le couloir.
— Attends-moi ici, mon Ange. J’en ai pour quelques minutes.
Elle acquiesce, les yeux pleins d’angoisse, et s’assoit.
Le commissaire entre et s’installe sans un mot, le dos droit, le regard attentif.
— Alors… comment va-t-elle ?
Le psychiatre soupire, visiblement soucieux.
— Pour être honnête, je suis plutôt inquiet. Elle présente, selon moi, des signes de schizophrénie. Elle m’a parlé de voix dans sa tête…
Victor ne réagit pas tout de suite. Il laisse passer quelques secondes, puis répond d’un ton calme, maîtrisé.
— Elle est autiste. Asperger, comme on disait avant. Je la connais assez bien pour être certain qu’elle n’est pas schizophrène.
— Je préconise un internement, poursuit le médecin sans se démonter. Pour sa sécurité… et celle des autres.
La phrase claque. Victor se redresse lentement.
— C’est hors de question.
— Je n’ai pas besoin de l’autorisation de la famille, vous savez.
Victor se lève à son tour, sans élever la voix, sans menace apparente. Juste une autorité tranquille, écrasante.
— Et moi, je ne suis pas obligé de fermer les yeux sur votre trafic d’ordonnances.
Le silence tombe, lourd. Le psychiatre baisse les yeux, crispé. Victor attend. Une seconde. Puis une autre.
— Bien. Content que nous nous comprenions. Maintenant, vous allez lui prescrire un léger anxiolytique. Rien de plus.
Le médecin attrape son bloc, griffonne rapidement et lui tend la feuille.
— Voilà. Il lui faudra du calme. Et éviter les objets dangereux quelque temps.
Victor récupère l’ordonnance, soutient son regard une dernière fois, puis tourne les talons.
Dans le couloir, Diana est debout. Le visage pâle, les yeux brillants de larmes, elle le fixe comme on regarde une bouée de sauvetage. Il lui sourit aussitôt, un sourire franc, rassurant.
— Je… je ne suis pas schizophrène… je ne veux pas être internée…
Sa voix tremble. Victor ne répond pas tout de suite. Il s’approche.
— Viens, Diana. Je meurs de faim. Allons déjeuner.
Elle hésite à peine avant de se jeter à son cou, comme une enfant épuisée.
— Merci… il m’a dit des choses horribles… que j’étais dangereuse…
— C’est un incompétent, tranche Victor doucement. J’aimais mieux la psychologue. Elle, au moins, savait écouter.
Il s’écarte juste assez pour la regarder.
— Il t’a prescrit un léger anxiolytique. On ira le chercher après manger, puis je t’emmènerai chez toi prendre quelques affaires. La psy recommande que tu ne restes pas seule et que tu te reposes.
Elle hoche la tête, encore secouée.
— Il… il ne peut vraiment pas m’interner ?
— Non, Diana. Personne ne t’enfermera. Pas tant que je serai là.
Ces mots-là la traversent comme une vague de chaleur. Toute la tension qu’elle retenait s’effondre. Elle se laisse guider, incapable de lutter davantage.
La séance l’a vidée. Le corps lourd, l’esprit embrumé. Luccia l’avait prévenue : l’EMDR est efficace, mais brutal. Il faut parfois des jours pour s’en remettre.
Victor fait appeler son chauffeur et lui demande des sandwichs dans la meilleure boulangerie de la ville. Ils mangent dans la voiture, en silence. Diana grignote plus qu’elle ne mange, mais la présence du commissaire suffit à l’apaiser.
Après la pharmacie, ils passent chez elle. Elle prend le temps de serrer son chat contre elle, enfouit son visage dans sa fourrure, le nourrit avec des gestes mécaniques. Elle prépare quelques affaires, ouvre la chatière pour qu’il puisse aller et venir.
Puis elle s’installe à l’arrière de la voiture. Le regard vide, le visage blême, elle observe le paysage défiler, comme détachée du monde.
Arrivée à destination, elle rassemble ce qu’il lui reste de forces pour sortir. Le chauffeur prend ses affaires. Victor donne ses instructions, d’un ton posé.
— Mettez-les dans sa suite habituelle. Celle mitoyenne à la suite de mon fils.
— Oui, monsieur.
Diana l’entend à peine. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle est en sécurité. Qu’il est là. Natacha lui souffle :
" Tu vois.. c'est utile un commissaire.."
Il l'accompagne dans les couloirs :
— Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu demandes aux employés.
— Oui…
— N’oublie pas ton cachet.
— D’accord… je dois respecter des horaires ?
— Non. Tu fais ce que tu veux. Tu peux même te faire monter les repas. Repose-toi, d’accord ?
Il l’embrasse sur le front. En temps normal, elle aurait reculé, mais là, elle n’a même plus l’énergie de protester.
Diana entre dans la chambre, se déshabille mécaniquement, enfile son pyjama. Elle baisse les stores, se glisse sous les draps. Elle ne prend pas l’anxiolytique : elle sait que ça ne lui réussit pas. L’effet de la séance suffit. Son esprit se vide, enfin. Plus de pensées, plus d’images. Juste le calme. Il ne manque que Merlin… Elle se recroqueville, frissonne un peu. Des ronronnements apparaissent, apaisants. Duchesse s’est installée contre elle. Diana sourit dans son sommeil.
Plus tard, Catherine passe et ajoute une couverture. Fenrir en profite pour se faufiler, saute maladroitement sur le lit. Duchesse feule, le chien se replie aux pieds en gémissant.
— Ce chien n’a aucun courage… grommelle Victor.
— Comme son maître, marmonne Alex.
— Moi je trouve qu’il te ressemble… un petit bâtard.
— Victor ! siffle Catherine. Ça suffit tous les deux, vous allez la réveiller !
Elle les chasse hors de la chambre et les force à s’excuser à voix basse avant de les entraîner au salon.
— Elle dort depuis longtemps ? demande Alex.
— Depuis quinze heures, répond Victor en allumant un cigare. L’EMDR, c’est épuisant.
— Et la psy ?
— Toujours au bloc… état critique.
Ils échangent encore quelques informations autour d’un verre.
Diana se réveille en sentant quelque chose gigoter près d’elle.
— Fenrir… comment tu es entré ?
Elle regarde l’heure : presque vingt heures. Elle sort de la chambre, suit les voix jusqu’au petit salon. Alex se lève aussitôt et la serre dans ses bras.
— Ma jolie… comment tu te sens ?
— Mieux. Et la docteure ?
— Vivante. Toujours en opération.
Catherine lui propose à boire.
— Du thé glacé ou du jus d’orange ?
— Du thé, s’il vous plaît.
Elle boit presque d’une traite, affamée de sucre. Victor fait signe qu’on la resserve.
— Tu dînes avec nous, mon ange ? Ou tu préfères un plateau ?
— Je peux dîner avec vous.
— Tu restes, fiston ?
— Ouais. Garrel m’a donné un jour.
— Reste dormir aussi, propose Catherine.
Diana se rapproche d’Alex.
— Dis oui, s’il te plaît…
— Je ne peux rien vous refuser.
Ils passent à table. Diana mange peu, l’esprit encore ralenti, mais apaisé. Les pensées intrusives sont loin. Elle est rassurée qu’Alex reste : avec lui, elle se sent en sécurité. Victor ne pourra pas dormir avec elle, son ami si.
Le dessert, en revanche, disparaît sans effort. Crème de marron, chantilly. Alex lui essuie une trace au coin des lèvres, sourire chargé de sous-entendus. Elle lève les yeux au ciel… mais ne s’écarte pas.
Ils retournent au salon. Catherine couve Diana de gestes doux, presque maternels, tandis qu’Alex accepte de jouer quelques morceaux de piano. Victor l’observe en silence. Le collier qu’elle porte accroche la lumière, son visage est plus détendu que le matin, malgré cette pâleur persistante qui fait ressortir le rose de ses lèvres.
La tentative de meurtre contre son ancienne maîtresse complique les choses. Garrel est soupçonneux, mais au moins il n’est pas fouineur… contrairement à son fils. Mieux vaut qu’Alex reste ici : Victor préfère l’avoir à l’œil. Pourquoi s’en prendre à Luccia ? Ce n’était pas une proche. Sa mort ne lui aurait rien fait, pas plus que celle de l’aide-soignante. Alors quoi ? Un message ? S’il s’agissait de lui faire peur, c’était raté. La seule chose qui l’inquiète vraiment, c’est qu’on s’en prenne à ses deux femmes préférées.
Diana, elle, enfonce ses doigts dans la fourrure épaisse de Duchesse. La chatte a ce don étrange de disparaître et de réapparaître sans prévenir. Fenrir aimerait bien monter sur le canapé, mais se contente de s’allonger aux pieds de Catherine, qui caresse distraitement les cheveux roux de la jeune femme. La scène a quelque chose de presque familial.
— Bravo Alex, c’était parfait comme toujours, dit Victor.
Le jeune homme hausse les épaules, joue un moment avec Fenrir et sa balle, puis jette un œil à l’horloge.
— Je vais passer chercher des affaires, je n’avais pas prévu de rester.
Diana fait la moue.
— Tu reviens vite… ?
— Ne t’inquiète pas, je serai de retour avant que tu t’endormes.
— Trésor, tu peux emmener Fenrir au chenil en partant ? demande Catherine.
— Bien sûr.
Alex embrasse Diana et sort avec le chien. Catherine l’embrasse à son tour sur la joue.
— Je vais me coucher. Fais comme chez toi, tu as la salle télé à l’étage… ou le jacuzzi.
Diana hoche la tête, en se disant que le jacuzzi n’est sans doute pas une bonne idée si elle se retrouve seule avec Victor. Elle a toujours été mal à l’aise à l’idée de se montrer en maillot devant lui. Victor embrasse sa femme et promet de la rejoindre plus tard, puis se sert un verre d’eau.
— Comment tu te sens ?
— Bien… mais j’ai l’impression que mon cerveau tourne au ralenti.
— Tu as eu des pensées intrusives ce soir ?
— Non… mais j’ai peur qu’elles reviennent. D’habitude, William arrive à me calmer.
— Viens avec moi.
Elle retire doucement Duchesse de ses genoux et le suit à l’étage. Il l’installe dans un bureau moderne, devant un ordinateur.
— J’ai prévenu William. Il t’attend en visio.
Il lance l’appel, pose brièvement une main rassurante sur son épaule.
— Je serai dans mon bureau si tu as besoin.
— Merci…
Il s’éclipse au moment où le visage de William apparaît à l’écran.
— Darling… j’étais inquiet. J’ai essayé de t’appeler cet après-midi. Qu’est-ce qui s’est passé ?
— J’avais mis mon téléphone en silencieux…
Elle lui raconte tout, en sanglotant. Il l’écoute, la laisse pleurer, la rassure comme il peut malgré la distance. Ils finissent par parler de choses plus légères, de leur quotidien, du poste, d’Alex, de Garrel. Sa voix lui fait un bien fou.
Quand ils se quittent enfin, à regret, Diana se sent apaisée, presque heureuse. Elle redescend doucement, passe par sa chambre : Alex n’est pas encore revenu. Hésitante, elle s’approche alors du bureau du commissaire… et frappe doucement à la porte.
— Entre, mon Ange…
— Comment vous savez que c’est moi ?
— Parce que tu es la seule à frapper. Les employés n’oseraient pas prendre le risque de me déranger, et Catherine m’appelle si elle a besoin de me parler. Comment va William ?
— Bien… il a surtout peur de ne pas être à la hauteur.
— C’est normal. Mais il le sera, j’en suis sûr. Assieds-toi… Alexis n’est pas encore revenu ?
— Non…
— Ça t’inquiète ?
— Un peu. Je trouve qu’il met du temps…
— Il faut une vingtaine de minutes pour aller en ville, prendre ses affaires et revenir. Pour l’instant, il n’y a rien d’inquiétant.
— Vous avez sûrement raison…
Elle s’assoit dans un petit fauteuil et laisse son regard glisser sur la pièce. Elle y est déjà entrée, mais à chaque fois, elle découvre quelque chose de nouveau. Le bureau dégage une atmosphère étrange, dense, presque lourde — sans doute à cause de tout ce qui s’y décide, de tout ce qui s’y cache aussi. Victor, lui, semble parfaitement à sa place dans ce désordre maîtrisé.
Diana avise un jeu de solitaire posé sur une table basse. Elle le prend, s’allonge par terre sans la moindre gêne et commence à jouer. Les billes sont froides et agréables sous ses doigts.
— J’adore ce jeu… murmure-t-elle.
Les billes sont en pierres semi-précieuses, elle en est presque certaine. À une époque, les minéraux la fascinaient : elle savait les reconnaître au toucher, à la couleur. Le plateau, lui, est en bois d’olivier. Un bois cher, rare, mais surtout incroyablement doux. Elle le sait, son père est menuisier. Le bois, elle connait.
Son téléphone vibre. Un message d’Alex.
— Alex aura du retard… il a un "truc" à régler.
Victor relève à peine les yeux.
— J’imagine que le “truc” en question est une jolie fille.
— Sûrement…
Elle déplace une bille, hésite, puis en enlève une autre. Victor l’observe par-dessus ses dossiers .
— Diana… ne me dis pas que tu triches contre toi-même.
Elle soupire, repose la bille à sa place, faussement vexée. Il esquisse un sourire et retourne à ses dossiers.
En plus d’être commissaire, Victor gère une multitude d’affaires : des domaines viticoles hérités de sa famille, un patrimoine immobilier conséquent, un haras avec des chevaux de compétition et leurs jockeys, Des hôtels... Il délègue beaucoup, mais certaines décisions ne peuvent passer que par lui. Catherine, de son côté, mène ses propres entreprises d’une main de fer sous ses airs élégants de grande bourgeoise.
Victor avale discrètement un cachet d’anti-douleur et se replonge dans sa comptabilité.
Quand il relève enfin la tête, la scène le fait sourire.
Derrière un fauteuil, seules deux jambes dépassent. Les pieds nus bougent lentement, les orteils frémissent par petits à-coups : elle est plongée dans un livre, totalement absorbée. Comme toujours, son corps adopte des positions improbables dès qu’elle lit — incapable de toucher ses pieds volontairement, mais capable de se contorsionner sans effort quand son esprit s’évade.
Elle s’est rapprochée sans qu’il s’en rende compte. Juste un peu.
Un peu plus près.
Comme un chaton attiré par une odeur familière, elle s’installe dans son territoire par petites touches, testant la distance, s’arrêtant parfois, feulant presque, au sens propre, quand il va trop vite, puis revenant d’elle-même. Elle choisit les contacts, les refuse ou les accepte selon ses règles à elle, imprévisibles mais sincères. Gagner sa confiance. Ne pas être trop étouffant.
Le commissaire a l'habitude qu'on lui obeisse, tout de suite. Il a l'argent, le pouvoir, le charisme pour ça.
Les autres s'adaptent à lui.
Sauf elle.
Avec elle, l'argent, l'autorité, ça ne sert à rien. Grégory avait voulut la dresser. Il en avait fait un chat sauvage. Qui avait connut la cage. Les coups. La faim. Et qui ne se ferait pas reprendre de si tôt.
Victor l’observe en silence, sans bouger, comprenant instinctivement qu’à cet instant précis, le moindre geste brusque la ferait fuir.