William se leva pour réveiller son cousin et l’accompagner au poste. Il salua rapidement ses collègues et ses supérieurs, puis reprit le chemin de l’appartement, impatient de retrouver sa compagne encore endormie. Sur la route, il s’arrêta acheter des pains au chocolat.
De retour à la maison, il les posa sur la table et la réveilla en douceur, multipliant les caresses. Diana grogna à moitié, les yeux encore fermés.
— Cinq minutes encore…
— Il est déjà neuf heures. Si tu veux qu’on repeigne la chambre, il ne faut pas trop tarder. Et puis je repars demain… et ce soir, on a une sortie de prévue.
Elle entrouvrit un œil.
— Tu es au courant ?
— Bien sûr. Et je trouve même que c’est une bonne idée… même si c’est illégal.
Elle se redressa pour l’embrasser.
— Merci…
— Mais ne fais jamais ça seule.
— Promis. Je suis bien trop trouillarde pour ça… je préfère avoir deux ou trois policiers avec moi.
Ils déjeunèrent tranquillement, puis Diana appela le chauffeur de Victor, William étant arrivé en avion puis en taxi. Elle sourit en voyant le domestique toujours aussi guindé. Ensemble, ils rentrèrent chez eux.
Le pot de peinture ouvert, ils se mirent au travail. Diana avait choisi un gris clair pour les murs et une nouvelle housse de couette. William, lui, s’était chargé du luminaire. À mesure que la chambre se transformait, la soirée approchait déjà.
Ils contemplèrent leur nouveau nid avec fierté. Diana, elle, avait réussi l’exploit de mettre plus de peinture sur elle que sur les murs.
— Ça rend super bien… il manque peut-être juste une plante verte.
William la détailla en souriant.
— C’est vrai que le gris te va hyper bien.
Elle baissa les yeux sur ses bras, son débardeur, son cou.
— Quoi ? Oh… zut… je m’en suis mise partout…
Une voix railleuse retentit derrière eux.
— J’ai encore raté un truc intéressant ? Sympa cette couleur.
— Alex ?! s’exclama Diana en allant l’embrasser.
— Tu as passé une bonne journée ?
— Hé, range ton pinceau, ma jolie, tu vas me tacher… oui, pas trop mal. J’ai évité cet abruti au maximum. Prête pour le grand frisson ? Jordan nous rejoint là-bas.
— Je vais me décrasser et j’arrive. Angel ? Tu peux fermer les volets ? Comme ça, ça aère sans faire entrer les bestioles.
— À vos ordres, chef.
Diana disparut dans la salle de bain, frottant les traces de peinture sur sa peau. Certaines refusaient de partir — comment avait-elle réussi à en avoir sous le bras ? Elle enfila un jogging confortable et attrapa une polaire.
Dans le jardin, les deux hommes discutaient à voix basse. Elle aurait juré qu’ils parlaient du commissaire, mais ils changèrent aussitôt de sujet en la voyant approcher.
— Et sinon, tu repars quand ?
— Demain soir. Prête, darling ?
— Prête… mais j’ai faim.
— On prend à manger et on dîne avec Jordan ?
— Bonne idée. Il est gentil, je l’aime bien.
Ils montèrent tous les trois en voiture et s’arrêtèrent pour commander le repas. Diana piocha discrètement dans le sachet de frites.
— Didi… si tu voles des frites, tu auras le sachet le moins rempli.
— Je ne vole rien, je vérifie la commande.
Alex leva les yeux au ciel.
— C’est ça… tu es vraiment la pire pickpocket du monde.
Vexée, elle referma le sachet et répondit au message du commissaire.
" Bonsoir Trésor, William est toujours avec toi ? J’aimerais le revoir avant son départ pour parler travail.
– Il part demain soir, je lui dirai. Il trouvera sûrement le temps de venir vous voir.
– J’ai appelé le procureur pour notre affaire. Il est d’accord, mais je vais devoir prendre des gants pour ne pas ébruiter l’histoire tant que je n’en sais pas plus… il faudra être patiente.
– C’est mon deuxième prénom. Je ne vous harcèlerai pas, promis."
Elle échangea encore brièvement avec lui, puis avec le prédateur... supprimant les messages au fur et à mesure. Elle n’avait aucune envie que William tombe dessus par hasard. Elle lui promit d’être devant le collège le lendemain.
Elle ne remarqua pas que son compagnon l’observait dans le rétroviseur.
Qu’est-ce qu’elle mijotait encore…
Parlait-elle à Victor ? C’était l’option la plus rassurante. Il avait beau se répéter qu’elle était intelligente, débrouillarde et courageuse, elle avait tout de même un don certain pour attirer la poisse. Il faisait confiance à son cousin pour veiller sur elle, mais il ne pouvait pas être présent à chaque instant. Quant au commissaire… même s’il ferait n’importe quoi pour elle, il ne pouvait pas non plus la surveiller en permanence. D’ailleurs, les rares fois où il avait envoyé un de ses hommes la suivre, elle leur avait faussé compagnie.
– Ça va darling ?
– Oui. Le commissaire aimerait te voir avant que tu repartes… pour parler travail.
Alex éclata de rire.
– Il aimerait surtout que tu l’accompagnes, ma jolie.
– Je ne lui ferai pas ce plaisir. On arrive bientôt ? Ça va refroidir.
– T’inquiète, on y est. Regarde, Jordan est déjà là-bas.
Ils descendirent du véhicule, ravis de se retrouver. Ils commencèrent par dîner.
– Vous vous êtes souvenus de mon burger préféré, lieutenant… capitaine ?
– Évidemment. Je connais mes hommes. Sympa cet endroit.
– J’ai déjà fait un tour. Rien de suspect. C’est désaffecté depuis un moment, mais en bon état.
Diana observa le bâtiment abandonné. Une vieille usine dont elle ignorait jusqu’à l’existence. La façade ne payait pas de mine.
– C’était une usine de quoi ?
– De parapluies.
Elle avala rapidement ses frites, impatiente de voir l’intérieur. Alex chuchota à l’oreille du jeune brigadier.
– T’es sûr ? C’est vraiment safe ? Parce que je te rappelle que Didi est un peu… un boulet. Elle peut se blesser avec un rien.
– Alex, je t’entends.
– Pardon ma jolie… mais je m’inquiète pour toi. Tu t’es pété un ménisque en te mettant juste à genoux quand même.
– C’était le résultat de plusieurs années de durs labeurs au service des autres.
– Et tu t’es fait ça paumée sur un chemin forestier… alors dans une usine désaffectée…
William rit doucement.
– Il n’a pas tort… mais ne t’inquiète pas boy, tout va bien se passer. Tu as une trousse de secours au cas où ?
– J’en ai même deux.
– Je ne me fais pas mal tout le temps.
Une fois les sandwichs terminés, ils entrèrent enfin dans le vieux bâtiment. Il faisait encore jour et, grâce aux grandes fenêtres, on y voyait plutôt bien. Tout était rouillé, sans vraiment sentir le renfermé tant l’endroit était aéré. Un trou dans le toit laissait apparaître le ciel. Des vitres brisées, des tags, de la végétation qui commençait à reprendre ses droits.
Jordan claqua la porte derrière eux, faisant s’envoler des oiseaux. Diana sourit. Elle frissonna légèrement. L’humidité expliquait mieux pourquoi on lui avait conseillé de prévoir des vêtements chauds.
Ils avancèrent lentement, observant les vieilles machines. Peu à peu, le soir tomba et la lumière devint magnifique. Les oiseaux laissèrent place aux chauves-souris. Le vent s’engouffrant par les ouvertures donnait une ambiance un peu sinistre. Elle ne se démonta pas, malgré les tentatives d’Alex pour lui faire peur.
– Alexis… je t’entends arriver à dix kilomètres. Cesse de faire le gamin.
– T’es plus courageuse que je ne pensais. Moi qui croyais que tu nous supplierais de partir dès la nuit tombée…
– J’ai trois policiers armés avec moi. Je n’ai aucune raison d’avoir peur.
– En vrai… tu m’étonnes. Je suis super fier de toi.
Elle l’enlaça et le quatuor explora toutes les pièces du rez-de-chaussée, l’étage étant trop dangereux. Diana prit plusieurs photos.
– Je me demande pourquoi ça a fermé… On dirait qu’ils sont partis du jour au lendemain.
– Sûrement une faillite. On devrait allumer les torches, il commence à faire sombre.
Son cousin acquiesça.
– Oui, et on ne devrait pas trop tarder à rentrer. On risque de galérer pour retrouver le chemin.
Diana se serra contre son compagnon.
– J’aime bien faire des trucs illégaux avec toi.
– Oh, moi aussi… et si on avait été seuls…
Jordan sourit.
– On peut vous laisser si vous voulez.
Alex fit mine d’être choqué.
– Ça ne va pas ? On ne se sépare jamais en urbex. Vaut mieux rester tous bien collés.
– N’y pense même pas. C’est le meilleur moyen d’attraper des saloperies ici.
– Elle n’a pas tort, valida Jordan.
– Merci Jordan. Tu es le plus censé après moi.
– De rien princesse.
Son supérieur, ancien crush, lui donna un léger coup d’épaule.
– T’abuses. Un plan à quatre, ça ne se refuse pas.
– T’es vraiment un obsédé.
Ils échangèrent un regard complice qui n’échappa ni à William ni à Diana. À une époque, ils se plaisaient… pourraient-ils retomber dans ce jeu-là ?
Elle interrogea le jeune brigadier du regard.
– Du coup Jordan… t’es toujours célibataire ?
– Oui… enfin non. C’est rien de sérieux. C’est plus une s*x-friend qu’une copine.
– Intéressant… enfin, je veux dire, c’est déjà bien.
Après une dernière photo de groupe, le quatuor reprit la direction des voitures. Les deux garçons repartirent ensemble. Diana se pencha vers son ami et lui chuchota à l’oreille.
– Faudra quand même que tu règles l’histoire avec Simon, tu sais…
– T’inquiète pas, je le ferai… promis. Quant à toi… profite bien du capitaine.
– T’en fais pas pour ça. Mais si t’as besoin de parler, appelle.
Il l’embrassa sur le front, lui promit, puis le groupe se sépara pour rentrer chacun de son côté.
Dans la voiture, la jeune femme posa une main sur la cuisse de son amoureux.
– Merci d’être venu. Je pensais que tu ne serais pas d’accord…
– Pourquoi je n’aurais pas été d’accord ? Tu n’étais pas seule et tu as parfaitement suivi leurs conseils. Je sais que parfois… je me prends un peu pour ton père, et j’en suis désolé. C’est juste que je m’inquiète depuis ton enlèvement. J’ai peur pour toi tout le temps… et le fait d’être loin en ce moment… d’un côté ça m’aide, parce que je ne peux pas intervenir… mais de l’autre, j’ai peur dès que je reçois un appel ou un message d’Alex ou de Victor.
Elle serra légèrement sa main.
– Moi aussi je m’inquiète pour toi. J’ai peur qu’il t’arrive quelque chose là-bas… j’ai hâte que tu reviennes pour de bon.
– Je te promets que c’est bientôt fini. Je te demande juste d’être prudente, d’accord ? Ne fais rien sans en parler au moins à Alex.
– Je ne veux pas l’embêter, il a déjà assez de soucis… mais je demanderai conseil à quelqu’un, ne t’en fais pas.
– On va profiter de notre soirée maintenant. Et peut-être que tu peux tout me raconter ? Je pourrais te conseiller…
Elle lui sourit et les deux amoureux discutèrent du commissaire et des différentes enquêtes. Il devait bien reconnaître à sa compagne un certain talent pour enquêter et trouver des preuves. Si elle n’était pas aussi impulsive, aussi peu consciente du danger… et si elle obéissait aux ordres, elle aurait fait une bonne flic.
Surtout qu’elle n’avait pas tort. Si Victor avait couvert un juge pédophile pour assurer sa carrière… ou pour protéger, à sa manière, d’autres victimes, les deux options restaient discutables. Le nouveau capitaine réfléchissait tout en parlant.
Son regard glissa vers le collier qui ornait le cou de sa petite amie. Il n’était pas jaloux… mais ces marques d’affection paternelles l’agacaient malgré lui.
La voyant frissonner, William ralluma le moteur.
– Il est temps de rentrer, darling. Allons nous reposer. Tu as continué notre série ?
– Bien sûr que non…
Ils s’embrassèrent et rentrèrent rapidement chez eux.
Le lendemain matin, les deux tourtereaux prirent le temps de profiter l’un de l’autre, ainsi que de Merlin, qui s’était incrusté dans le lit.
– Ton chat a essayé de m’étouffer cette nuit…
– C’est pas de sa faute, c’est juste que tu es confortable.
– Je vais aller voir le commissaire ce matin. Comme ça, on pourra déjeuner tous les deux ce midi et finir notre journée ensemble.
– Oui. Il faut juste que je passe voir une ancienne bénéficiaire qui aimerait me revoir. De toute façon, tu m’appelles quand tu as fini… Ne dis pas à Victor que je suis dans le coin, sinon il voudra qu’on déjeune tous les trois.
– Tu l’appelles Victor maintenant ?
Elle lui tira la langue et se leva. Elle avait un rendez-vous qu’elle ne devait pas manquer… mais pas avec une ancienne bénéficiaire. Elle s’habilla de façon discrète, maquilla ses yeux plus que d’habitude et boucla ses cheveux. Alex dirait qu’elle ressemblait à un mouton mal coiffé.
En la voyant si apprêtée, le capitaine s’interrogea. Ce n’était pas son genre de se maquiller autant.
– Tu devrais te boucler les cheveux plus souvent… ça te va bien. C’est qui, ta bénéficiaire ? Celle qui est malvoyante ?
– Non, une mamie qui s’était cassé le col du fémur… celle qui aime bien papoter, tu sais.
– Ah oui… celle qui habite vers le cinéma ?
– Voilà. Vous posez beaucoup de questions, capitaine Blake.
– Déformation professionnelle… mais si t’as rien à cacher, t’as pas à t’inquiéter.
– Je ne m’inquiète pas…
William haussa un sourcil. Elle était sur la défensive, ça se sentait.
Ils montèrent dans la petite voiture et Diana déposa son amoureux au commissariat.
Elle ne coupa pas le moteur et reprit la route, en direction du cinéma. Elle prit soin de se garer devant chez sa bénéficiaire, au cas où son compagnon déciderait de la rejoindre après sa visite à son chef.
Puis elle partit à pied jusqu’à l’un des collèges de la ville. Elle s’assit sur un banc, juste en face du portail. Elle sortit son portable, fit mine d’écouter de la musique et ouvrit l’œil.
Blake frappa et attendit l’ordre d’entrer.
– Entre, William !
Le commissaire lui serra la main en souriant.
– Je suis content de te revoir. On ne tarit pas d’éloges sur toi, là-haut.
– Merci chef. J’ai hâte de revenir pour de bon ici, tout de même…
Victor lui servit un verre et l’invita à s’asseoir.
Diana regarda par-dessus ses lunettes de soleil. L’homme lui envoya des messages.
– Je te vois pas… t’es où ?
– Et toi, t’es où ? Je te vois pas non plus, je suis avec mes copines.
– Je suis vers le banc, il y a une dame dessus.
Diana rangea son téléphone, sortit un livre de son sac ainsi que le miroir de poche offert par ses nièces. Discrètement, elle regarda derrière elle. L’homme devait être sur le côté…
Elle se tourna légèrement, comme pour changer de position. Aucun homme ne ressemblait à la photo. Il y avait des mères de famille qui attendaient, des ados qui traversaient en riant, des profs, mallette à la main.
Pendant dix bonnes minutes, le va-et-vient fut intense, presque étourdissant. Puis il ne resta plus qu’elle et un inconnu qui lui rappelait vaguement quelqu’un. Comme d’habitude, impossible pour elle de savoir s’il lui évoquait un acteur, un bénéficiaire, une connaissance, ou un membre de sa famille.
Elle sortit son téléphone. L’homme lui avait envoyé plusieurs messages. Elle n’y répondit pas et se leva. Elle s’éloigna d’un pas tranquille, avant de trouver une excuse.
– Ma mère est venue me chercher, j’ai dû partir… mais je t’ai vu. Enfin, je sais pas si c’était vraiment toi.
– Moi non… j’avais un manteau noir.
– Je m’étais maquillée… tu ressembles pas trop à ta photo.
– C’est normal, j’étais plus jeune dessus, mais c’était bien moi.
– Je vais devoir aller manger, on se parle plus tard ?
– Bien sûr, mon cœur.
Elle grimaça de dégoût.
Victor s’adossa à son bureau, l’air soucieux.
– Tu crois qu’elle cache quelque chose ?
– Elle s’est maquillée et a bouclé ses cheveux. Elle déteste ça. Déjà parce qu’Alex la traite de mouton, et surtout parce qu’elle dit que ça lui change trop le visage… Je pense qu’elle espionne quelqu’un. Vous êtes sûr d’avoir bloqué son compte ?
– Oui… mais s’ils ont échangé leurs numéros, ou si elle l’a retrouvé sur le net…
– Parfois, j’hésite à utiliser un logiciel espion pour la tracer. Je suis sûr que cette histoire de rendez-vous avec une bénéficiaire est fausse.
– J’espérais que tu la raisonnes un peu… mais il faut se rendre à l’évidence : Diana est encore plus têtue que nous deux réunis.
– Elle tient ça de sa mère… Je vais aller la rejoindre. Je lui ai dit qu’on profiterait tous les deux avant mon départ.
– Si tu as besoin d’un taxi pour rejoindre l’aéroport, appelle mon chauffeur.
– Merci chef…
– Ne t’inquiète pas pour Diana, je vais veiller à ce qu’elle ne se mette pas en danger.
– Je sais que je peux vous faire confiance… enfin… pour Diana en tout cas.
Il lui serra la main avec un sourire franc et reconnaissant. Même si Victor saisit parfaitement le sous-entendu.
– Tu veux encore des preuves ?
– Je ne sais pas.
– Contacte ce numéro. C’est un confrère en Suisse. Il traque le Marionnettiste lui aussi.
William hocha la tête et prit congé.
Blake fit le tour de ses collègues pour prendre des nouvelles. Garrel lui donna les dernières informations sur les enquêtes en cours.
– On n’a toujours pas de suspects pour l’attaque au couteau… Je vais finir par croire que ta copine a raison : c’est une tentative de meurtre passionnelle. Mais vu le nombre de maîtresses qu’il a eues…
– Cherchez dans l’entourage. Diana m’a dit qu’il refusait de coucher avec ses employées. Peut-être que l’une d’elles n’a pas supporté d’être rejetée.
– Ou sa « nièce » a voulu se venger d’avoir été larguée…
– Hum… elle aurait mis en scène l’attaque en moto ?
– Ou c’est ta copine qui veut toucher son héritage plus vite…? Je déconne. Mais apparemment, il l’aurait mise sur son testament.
– Creuse les femmes jalouses. Pour les attaques au couteau, il n’y a pas que le chef qui en a été victime. Les parents de l’aide-soignante veulent des réponses. Et pour l’explosion ? Ce sont deux techniques différentes. Ce n’est sûrement pas la même personne.
– C’est ce que ta copine a dit.
– Tu devrais l’écouter. Elle a sûrement raison. Alex est dans le coin ?
– Il est parti interroger à nouveau la vieille… celle qui avait vu le chaton taguer la voiture du boss. On s’évite… enfin surtout lui.
– Ne t’inquiète pas. Il est juste stressé en ce moment, il a besoin d’un peu de temps. Et puis toi aussi, je pense…
– T’es psy maintenant ?
– C’est à force de vivre avec Diana… Pour la décoder, j’ai pas le choix.
Ils discutèrent encore un moment du travail, puis William jeta un coup d’œil à l’heure.
– Je file… je vais être en retard… dis au revoir à Alex pour moi.
Ils se serrèrent la main, et le capitaine rejoignit sa compagne, qui semblait légèrement essoufflée.
– T’as couru, Darling ?
– Un peu… j’ai voulu aller voir une librairie avant qu’elle ferme… mais je suis arrivée trop tard.
– Ta bénéficiaire va bien ?
– Oui, oui… bon, on va déjeuner ? J’ai faim…
Il observa les petits tics nerveux de sa conjointe. Des détails infimes, mais qu’il connaissait trop bien pour les ignorer. Il sourit pourtant et l’embrassa.
– Fais ce que tu veux, mais fais attention à toi… on déjeune où ?
– À l’asiatique ?
– Va pour l’asiatique…
Elle l’enlaça longuement et les deux amoureux partirent au restaurant.
Victor n’en était pas très fier… mais il avait installé un petit logiciel espion dans le téléphone de sa protégée. Il ne l’espionnait pas en permanence : c’était uniquement pour pouvoir la localiser en cas d’urgence. Aliénor avait toujours eu un traceur GPS sur elle en cas de fugue. C’était presque pareil… en tout cas, l’utilité était la même.
À l’heure où Blake se trouvait encore dans son bureau, Diana, elle, était devant un collège… non loin d’ici. Elle y était restée une bonne demi-heure, puis était repartie en faisant un long détour vers le cinéma.
Pourquoi avait-elle autant marché alors qu’elle n’était qu’à cinq minutes de sa voiture ?
Pour suivre quelqu’un ?
Ou pour éviter quelqu’un ?
Il ne pouvait pas demander ses fadettes ni un bornage plus précis. Être commissaire avait des avantages, mais il ne pouvait pas tout se permettre. Diana avait un petit ami dans le milieu. Un petit ami qui n’était ni stupide ni naïf…
Victor envoya un message à l’un de ses hommes, lui demandant de la suivre discrètement cette fois. De rester toujours à proximité, d’intervenir en cas d’urgence… et surtout, de le tenir informé.
Il avait épluché les dossiers des pédocriminels de la ville. Ils n’étaient pas nombreux… mais aucun ne ressemblait à l’homme que Diana lui avait montré. Il avait élargi ses recherches aux exhibitionnistes. Toujours rien.
Et ça l’inquiétait.
Il ne savait pas à qui sa filleule parlait.
Il ignorait s’il était dangereux.
Et sans nom, sans identité… il ne pouvait rien vérifier.
Il avait peur pour elle. Depuis que son taré de demi-frère avait osé la toucher.
Il l’avait fait interner dans le pire hôpital psychiatrique possible. Très loin d’ici. En unité très fermée. Sa vengeance n’était pas encore complète, mais il fallait attendre le procès. Diana en avait besoin. Il ne pouvait pas la priver de justice.
Déjà qu’il avait prévu d’éliminer Bastien avant le second procès…
Bastien s’était suicidé avant.
Victor soupira et consulta à nouveau la localisation de la jeune femme. Toujours au restaurant.
William allait bientôt repartir. Peut-être accepterait-elle de venir passer le reste du week-end au manoir… Catherine arriverait-elle à la faire parler ? Diana se confiait plus facilement à sa femme. Catherine savait mieux que lui comment l’approcher, comment la rassurer.
Depuis que sa voiture avait explosé, Victor ne pouvait plus aller et venir comme il le souhaitait.
Il appela l’une de ses agentes et lui demanda d’aller lui chercher son repas.
Puis il sortit son téléphone et tapa un message.
– Bonjour mon ange. Veux-tu venir au manoir ce soir ? Ça fait longtemps que tu n’as pas monté Iris.
En sortant du restaurant, la jeune femme fit la moue.
– J’ai pas envie que tu partes…
– Moi non plus, Foxy… ce ne sera plus très long maintenant.
– Tu dis ça à chaque fois… pourquoi c’est si long ?
– Parce que l’enquête est plus compliquée que prévu… mais je te promets que c’est bientôt la fin…
Il la prit dans ses bras et essuya une larme du bout du pouce.
– Darling, ne pleure pas, ça va aller… je t’appellerai plus souvent.
– Tu me manques trop… j’aime pas dormir toute seule…
– Tu as Alex. Je sais que ce n’est pas pareil, mais lui au moins, il ne ronfle pas…
– Il parle, c’est pire… et puis à force j’ai envie de recoucher avec lui, et je veux pas…
– Je sais… allez… ne t’inquiète pas, tout se passera bien. Je vais vite revenir et on couchera ensemble tous les jours…
Les deux amoureux essayèrent de ne pas faire traîner les au revoir. En retenant ses larmes, elle le laissa monter dans le taxi qui devait l’emmener vers l’aéroport.
Elle regarda son portable et répondit au commissaire.
– Bonjour commissaire, ce soir je dois garder une enfant, je terminerai un peu tard.
– Tu peux arriver à l’heure que tu veux, Alex a accepté de venir lui aussi… je me suis dit que ça lui changerait les idées.
– C’est gentil, ça.
– Ça a l’air de te surprendre ?
– Je n’avais pas eu l’impression que vous étiez très intéressé par ses soucis quand je vous en ai parlé…
– Je ne suis pas très démonstratif, mais je me préoccupe de tous mes hommes… même chambre que d’habitude ?
– Oui…
Elle rangea son téléphone et prit la direction de sa maison. Elle devait se changer avant d’aller chez Nico, et préparer un sac pour son séjour au manoir. Il lui fallait des vêtements confortables… et ses bouchons d’oreilles, entre autres.
Elle retira une partie de son maquillage et enfila un jogging plus adapté. La petite était hyperactive et adorait jouer au loup dans l’appartement. Mais avant ça, elle profita du calme… et de son chat.
Diana s’autorisa une sieste. En général, les parents rentraient tard.
C’est à l’heure donnée par Nico qu’elle arriva à la caserne. Elle salua les deux gendarmes, complimenta la mère de la petite sur le choix de sa robe et demanda où se trouvait leur fille. L’ami de William sourit.
– Dans sa chambre… elle doit réfléchir un peu. Depuis quelques jours, elle fait beaucoup de colères…
– Ah… la fatigue, peut-être ? C’est bientôt les vacances…
– Elle tient surtout de sa mère…
Sa femme lui donna une claque derrière la nuque.
– Ou de son père… de toute façon, chaque fois qu’elle revient de chez Naélie, elle est insupportable. Cette gamine est très gâtée, le père les gave de sucreries et de malbouffe à longueur de journée…
Diana discuta un moment avec les parents et les rassura.
– En tout cas, comptez sur moi… pas de sucreries ce soir. Bonne soirée.
Dès que les parents franchirent la porte, la nounou entra dans la chambre toute rose.
– Coucou, louloute… alors ? Tu as bien réfléchi ?
La fillette hocha la tête en serrant son doudou.
– Pourquoi tu étais en colère ?
– Je sais pas…
– Tu t’es fâchée avec Naélie ?
– Je sais pas…
– Allez… viens, on va voir ce que papa a fait à manger…
Elle lui tendit la main. La fillette la prit en souriant timidement. La baby-sitter s’inquiéta : Juju était normalement beaucoup plus bavarde.
– Il a fait des lasagnes, t’as de la chance… et en dessert… tarte aux fraises.
– J’ai pas très faim, nounou…
– Oh ben alors… t’as mal au ventre ?
Elle hocha la tête.
– Tu as envie d’aller aux toilettes ?
– Non…
– Bon… si tu n’as pas faim, ce n’est pas grave, on peut attendre un peu… mais il faudra que tu manges quand même, sinon tu auras faim quand tes parents vont rentrer. Tu veux qu’on lise une histoire ?
– Oui
L’enfant se blottit contre elle en suçant son pouce. Juju est plutôt affectueuse d’ordinaire, mais là… quelque chose ne va pas. Diana sent un mauvais pressentiment, ce genre d’intuition qu’elle a appris à écouter. Comme si la petite avait quelque chose à cacher. Et des secrets, Diana en connaît un rayon.
La fillette est soucieuse. Son visage, habituellement si joyeux, semble fermé, presque tracassé. À cinq ans, on ne devrait pas avoir une ride qui barre le front.
Quand la nounou l’installe à table et pose devant elle une assiette de lasagnes pourtant appétissante, la petite mange du bout des lèvres, sans entrain, repousse même son dessert. Elle réclame son doudou, puis s’énerve au moment d’aller se coucher, pleurant et tapant du pied.
– Je veux pas aller faire dodo ! Y a des méchants monstres ! Je veux pas ! Je veux pas !
– Juju… tu sais que ça ne sert à rien de t’énerver comme ça. Calme-toi, je n’ai pas dit que tu allais dormir tout de suite. Depuis quand tu as peur des monstres ? D’habitude, tu t’endors que dans le noir…
– Je veux attendre maman…
– Ils ressemblent à quoi, ces monstres ?
– Je sais pas… c’est des ombres qui font peur…
– Tu veux que je regarde partout s’il y a des monstres ?
La fillette hoche la tête en serrant son doudou contre elle. Diana inspecte la chambre avec sérieux : sous le lit, dans l’armoire, derrière les rideaux. Elle ne trouve évidemment rien, mais l’angoisse de l’enfant, elle, est bien réelle.
– Rien du tout… tu sais quoi ? On va faire un spray anti-monstres. On en mettra dans ta chambre, comme les sprays qui tuent les insectes, tu sais ?
Juju essuie une larme contre sa peluche et suit sa baby-sitter dans la cuisine. Diana connaît bien la maison et met rapidement la main sur un vaporisateur pour plantes.
– Alors… il me faut du poivre. Tu me passes le flacon ? Le poivre, ça pique les yeux, même ceux des monstres.
– C’est vrai ?
– Oui. Même moi, dans mon sac, j’ai un spray au poivre pour me défendre. Il me faut aussi du piment… et du sel… et de l’eau, bien sûr. Tiens, tu secoues ?
L’enfant secoue la mixture de toutes ses forces, concentrée, comme si la mission était capitale.
– Maintenant, il faut qu’on en mette autour de ton lit.
– Et sur la porte… les monstres, ils viennent par la porte.
– On peut en mettre sur la fenêtre aussi ?
Diana acquiesce, notant mentalement chaque détail. La petite se frotte les yeux, épuisée.
– Je vais laisser les lumières allumées, d’accord ? Comme ça, les monstres ne viendront pas…
L’enfant accepte enfin d’enfiler son pyjama et de se coucher, mais elle appelle régulièrement Diana, incapable de se détendre.
– J’ai envie de faire pipi…
– Viens…
En l’accompagnant aux toilettes, Diana sent son inquiétude grandir. Juju n’est pas comme ça d’habitude. Elle est vive, bavarde, parfois capricieuse, mais pas terrorisée. Pas renfermée. Pas à ce point-là.
Elle se demande si Naélie lui a parlé de monstres… ou si quelqu’un d’autre a mis des mots trop lourds dans une tête trop petite. Et cette pensée-là, Diana n’aime pas du tout où elle l’emmène.