C’est de bonne heure que Diana se lève le lendemain matin.
Elle a proposé à Guillaume d’aller chercher Tom à l’école et de déjeuner avec lui. Le père a accepté sans hésiter : avoir un petit garçon à charge n’est pas toujours de tout repos, et il profiterait ainsi mieux de son fils le soir.
Il était loin de se douter que sa proposition était… un peu intéressée.
Diana s’habille de façon discrète, presque banale, puis attrape ses lunettes de soleil.
Elle ne sait pas si c’est réellement efficace, mais dans les romans, c’est toujours le meilleur moyen d’être incognito.
En réalité, William lui avait dit un jour que le meilleur moyen de passer inaperçue, c’était simplement d’être comme tout le monde.
Se fondre dans la masse.
Être une personne lambda.
Et ça, elle savait faire.
Une fois prête, elle n’a plus qu’à se rendre à l’école, acheter le déjeuner à la boulangerie… et observer.
Guetter les parents de Naélie.
Elle a déjà rencontré le père : c’est elle qui avait emmené la fille de Nico chez eux pour son anniversaire.
Elle se repasse la scène dans sa tête, tout en conduisant.
Comment aborder le sujet ?
Elle a pris une capture d’écran de la conversation.
Au cas où.
L’estomac un peu noué, elle descend de voiture.
À la boulangerie, elle choisit deux sandwichs et deux pâtisseries, puis rejoint le trottoir devant l’école. Elle se mêle aux autres parents, comme si de rien n’était, attendant que la sonnerie retentisse.
Derrière ses lunettes de soleil, elle observe.
Est-ce que celui qui se fait appeler MonsieurBG45 est dans le coin ?
Elle s’assoit sur un banc, juste devant le portail, et sourit à quelques parents.
Rien de suspect.
Pas de type franchement louche en vue.
En même temps, reconnaître quelqu’un à partir d’une photo… c’est compliqué.
Même pour quelqu’un qui n’est pas autiste.
Quand Tom sort enfin, il se précipite vers elle.
— Nounou !
Je croyais que c’était papa !
— Il était débordé, je me suis proposée.
Comme ça, il profitera mieux de toi ce soir.
Je me suis dit qu’on pourrait faire notre premier pique-n***e au parc, avec ce beau temps.
— Chouette !
Elle s’accroupit légèrement pour être à sa hauteur.
— Dis-moi, mon chat…
Tu as déjà vu cet homme devant l’école ?
Ou au parc ?
— Oui…
Des fois, il s’assoit et il attend.
Mais on sait pas qui.
Et puis il part.
Le cœur de Diana se serre, mais elle garde un ton léger.
— Et… tu l’as déjà vu prendre des photos ?
— Non, je crois pas.
Il a son téléphone, des fois.
Ou alors il mange.
— Et… il vous regarde bizarrement ?
— Non, je crois pas.
Pourquoi ? Tu le connais ?
— Oh, comme ça…
Non, pas vraiment.
Je l’ai vu plusieurs fois, et je me demandais si c’était le papa d’un de tes copains.
Elle se redresse et sourit.
— Allez, viens.
On va manger vite, et après on pourra jouer.
Tom sautille d’impatience tandis qu’ils prennent la direction du parc.
Normalement, Naélie et son père devraient passer par là…
Sauf si elle mange à la cantine.
Tu aimes toujours les Paris-Brest ?
— Oui !
Dis… Tonton, il revient quand ?
— Dans encore quelques semaines, p’tit chat.
— Il me manque un peu…
— On va lui faire une photo, d’accord ?
Ça lui fera plaisir.
Ils prennent un selfie ensemble, que Diana envoie aussitôt à son compagnon.
Le déjeuner se passe tranquillement, sous le soleil. Quand vient l’heure de retourner à l’école, une pointe de regret la serre : apparemment, la fillette mangeait à la cantine.
Elle enlace Tom une dernière fois et lui souhaite une bonne après-midi.
En revenant vers sa voiture, elle croise Nico et sa fille.
— Diana ? Ça va ?
— Bonjour, oui, très bien… et vous ?
Juline lui saute dans les bras.
— Ça va, Juju ?
— Ouuui ! J’ai une nouvelle maîtresse !
— Trop chouette !
Et Naélie est toujours ta meilleure amie du monde ?
— Oui !
Nico sourit.
— Toujours inséparables.
Tu as repris le travail ?
— Pas vraiment. Je dépanne un peu… et je fais du baby-sitting, parfois.
— Justement, j’allais t’appeler.
Ça te dirait de nous la garder un soir ?
— Sérieusement ?
Ce serait génial… mais vous n’avez pas peur ?
— Peur ? Pourquoi ?
Ma fille t’adore, et je sais qu’elle est en sécurité avec toi.
À moins que tu ne l’emmènes manifester pour taper du poulet
Il lui fait un clin d’œil. Elle rougit.
— Vous savez ?
— Évidemment. Mon voisin t’a reconnue. C'est à lui que t'as demandé de l'aide.
Bien joué d’ailleurs, c’était malin.
Elle note le baby-sitting dans son téléphone.
Une occasion en or : la fille de Nico saura forcément quand Naélie mange à la cantine.
Un peu plus tard, en flânant devant les vitrines, Diana s’arrête net devant une petite voiture de collection.
La même.
Ou presque.
Elle l’achète, demande un papier cadeau, puis passe à la librairie.
Un livre de plus sous le bras, elle s’arrête au commissariat pour déposer le colis à l’accueil, à l’attention du commissaire, avant de rentrer chez elle.
Chez elle, enfin, elle enfile son pyjama renard.
Un message l’attend.
" Comment va mon neveu ? Et sa jolie baby-sitter ?
— Très bien. Tu lui manques… et à moi aussi.
- J’aurai bientôt une permission. Un week-end entier.
— Quand ?
- Peut-être celui-ci. J’ai appris pour l’explosion… et tes exploits.
— Tu es fâché ?
- Inquiet surtout. Victor est une cible. Je n’ai pas envie que tu deviennes une victime collatérale.
— Ne t’inquiète pas. Je fais attention… enfin, j’essaie.
- Alex ne peut pas te protéger de l’imprévisible.
— Ne commence pas, s’il te plaît.
Je sais ce que je fais."
Elle ne répond pas à son I love you.
Un peu vexée, un peu agacée.
Elle ne cherche pas le danger pour l’adrénaline, mais parce que c’est injuste.
Luccia. Catherine. L’aide-soignante.
Et maintenant, Naélie.
Elle reprend son rôle d’adolescente dans la discussion.
L’homme devient insistant. Elle met rapidement les limites : pas de photos déplacées, pas tant qu’ils ne se seront pas rencontrés.
Il faudra trouver une solution.
Physiquement, elle peut encore passer pour plus jeune… vêtements amples, silhouette fine.
Elle y réfléchit quand son téléphone vibre à nouveau.
Un message du commissaire.
" J’ai bien reçu ton cadeau.
Tu es adorable, mon ange, merci… et tu as une excellente mémoire, c’est exactement la même.
— À part la taille. Mais au moins, si elle explose, elle ne fera pas de dégâts.
— Ça me touche beaucoup… mais tu ne devais pas rester chez toi ?
— J’ai dépanné le père de Tom ce midi, et j’ai bien fait : j’ai croisé Nicolas, le gendarme, l’ami de William.
Il m’a proposé de garder sa fille demain soir.
— Demain soir ? Donc tu es libre ce soir ?
— Ça dépend… de ce que vous allez proposer.
— Catherine et moi sommes invités à un vernissage.
Il y a une troisième invitation pour Aliénor.
L’artiste ne sait pas qu’elle est en IME.
C’est sur la faune locale, je pense que ça te plairait.
— Il faut être très apprêtée ?
— Une robe noire suffira.
— Et je peux partir quand je veux ?
— Évidemment.
— Ce n’est pas trop risqué pour Catherine ? Et pour vous ?
— Soirée privée.
À part mourir d’ennui, je ne risque pas grand-chose.
— D’accord… alors j’accepte.
— Parfait. On passe te prendre à vingt heures.
— Pourquoi c’est toujours si tard, ce genre de soirées ?
— Je me pose la même question, crois-moi…"
Elle soupire, puis reprend sa discussion avec son mysterieux correspondant, avant d’envoyer un message à Alex.
"Merci d’avoir accepté la sortie avec Jordan… t’es un amour.
— Il a eu de bons arguments.
- Ne me dis pas qu’il a utilisé son corps pour te convaincre ?
— Jordan est persuasif, mais non.
Par contre, promets-moi une chose : on reste ensemble.
On ne se sépare pas, même cinq minutes.
- Promis, je serai l’ombre de vos ombres.
— Et si je dis qu’on part, on part. Sans discuter.
- À vos ordres, chef !
— J’ai quand même l’impression que ce n’est pas ta meilleure idée…
- C’est toujours mieux que de taguer la voiture du commissaire, non ?
— Heu… pas sûr.
- Stress pas. Je te promets que ça va bien se passer.
— C’est la fille la plus stressée du monde qui me dit ça ?
- Preuve qu’il ne faut donc pas t’inquiéter.
Alors ? Ta soirée ?
— Plutôt bien. On a failli aller au bout, mais sa femme a appelé.
- Je parie qu’elle est jalouse…
— Un peu, oui.
On va essayer de se revoir ce soir.
Sinon, j’irai avec Jordan.
Ça te dirait de venir avec nous ?
- Ton père et Catherine m’ont invitée à une expo.
Et puis… je doute que vous comptiez juste enfiler des perles.
— Peut-être… mais Jordan est à fond sur une collègue, alors…
On pourrait se rejoindre après ?
- Je pourrais dormir chez toi ?
— Oh que oui. J’ai besoin de réconfort, je crois…
- D’un câlin et d’un bon chocolat chaud."
Après avoir fixé leur rendez-vous, Diana file se doucher.
Elle n’avait pas prévu de sortir, mais si elle veut éviter de se laver les cheveux demain matin, c’est maintenant ou jamais.
Elle les laisse toujours sécher à l’air libre : il faut du temps, surtout pour les démêler.
À l’étage, elle choisit une robe.
Longue, noire, décolletée juste ce qu’il faut.
Avantage des poitrines menues : tout reste élégant.
Le dos nu s’arrête à mi-hauteur, la jupe est évasée, confortable.
Avec de petits talons, elle sera à l’aise.
D’ordinaire, Catherine s’occupe de sa coiffure et de son maquillage.
Cette fois, elle se débrouille seule :
quelques boucles légères, des tons discrets sur les paupières, un trait de noir, du mascara.
Un rouge à lèvres nude.
Le collier offert par le commissaire.
Ses boucles d’oreilles préférées.
Elle attrape ses escarpins au moment où une voiture se gare.
Elle nourrit son chat, l’embrasse longuement en lui promettant de revenir vite, ouvre la chatière, ferme la porte.
C’est pieds nus qu’elle monte dans la Porsche de Catherine, qui lui adresse un sourire.
— Tu es magnifique, trésor.
— Merci… mais vous l’êtes encore plus.
— Tu es gentille. Viens t’asseoir près de moi.
Elle obéit et sourit au commissaire, qui repose une cigarette en soupirant.
— Je sais… pas de cigarette.
— J’ai mis des heures à me préparer, je ne peux pas sentir le tabac froid…
Il rit. Le trajet se fait dans une conversation légère.
À l’hôtel qui accueille le vernissage, ils entrent dans le hall illuminé. Catherine prend le bras de sa protégée.
— J’espère qu’il est aussi doué qu’on le prétend… sinon on va s’ennuyer.
— J’espère surtout qu’il n’y aura pas que du caviar… sinon je finirai chez Alex.
— Il y aura aussi du foie gras.
— Beurk…
Diana se crispe en entrant dans la salle. Beaucoup de monde. Trop de monde. Tout le monde est bien habillé, bruyant, sûr de sa place.
Ils sont aussitôt abordés.
— Victor, Catherine ! Toujours aussi belle… et qui est-ce ? Ta fille ?
Catherine l’embrasse.
— Claude ! Contente de te revoir.
Non, ce n’est pas Aliénor, c’est Diana, la filleule de Victor.
— Enchanté, mademoiselle.
— Tout le plaisir est pour moi…
Elle serre sa main avec un sourire de façade.
— Tu ne m’avais pas dit que tu avais une si jolie filleule.
— Tu me connais… je ne me vante jamais.
Diana étouffe un rire nerveux.
Catherine l’entraîne vers les premières photos, laissant les hommes discuter. Diana se détend un peu. Elle reconnaît chaque animal, chaque insecte, cite parfois le nom latin. Catherine l’écoute avec fascination.
Elles sont souvent interrompues : avocats, épouses de colonels, députés, maîtresses officielles ou non. Catherine murmure les potins, indique qui éviter, à qui parler. Diana remarque des filles de son âge — trop apprêtées — sûrement escortes.
Elle s’éclipse vers le buffet.
Que des petits fours. Elle en renifle un, grimace, se force à goûter. Aucun soda. Elle soupire.
Puis elle le voit.
Son cœur rate un battement.
Elle sort son téléphone, ouvre l’application. Cherche parmi les conversations ignorées. Clique. Agrandit la photo.
Lui.
Trop vieux. Trop réel.
Comment ce type peut être là… et sur une appli censée être pour ados ?
Elle range son téléphone, rouge de gêne, quand Victor s’approche.
— Tout va bien, Diana ? Tu as l’air nerveuse.
— Heu… oui… tout va bien.
— Ça te plaît ?
— Oui, les photos sont jolies…
Dites… c’est qui le monsieur, là-bas ?
— Lequel ?
— Le costume gris.
— Un juge. Affaires familiales. Pourquoi ?
— Juste pour savoir s’il est un ami à vous.
— Plus qu’une connaissance, pas vraiment un ami.
— Vous pourriez me le présenter ?
Victor hausse un sourcil, surpris.
— Si tu veux… mais il n’a rien de passionnant.
— C’est toujours intéressant de rencontrer des gens, non ?
Elle s’accroche à son bras. Il cède.
— Hervé ? Comment vas-tu ?
— Victor ! Bien. Et toi ?
Et cette jeune fille ?
— Diana, ma filleule—
— Bonsoir, monsieur. Ravi de faire votre connaissance.
Diana sourit.
Calme en apparence.
Elle lui adresse un sourire angélique.
Il semble s’y laisser prendre.
— Ta filleule ? Je connais Edmond et Eglantine, mais j’ignorais que tu en avais une autre…
Un serveur passe à leur hauteur. Il saisit deux coupes et en tend une à Victor, l’autre à Diana.
Elle se fige, sincèrement navrée.
— C’est… de l’alcool ? Désolée… je n’ai pas l’âge.
Victor fronce aussitôt les sourcils, prêt à intervenir, mais le juge le devance.
— Pas de votre âge ?
Mais quel âge avez-vous, mademoiselle ?
— J’ai quatorze ans.
Victor manque de s’étrangler.
Elle s’empresse d’ajouter, faussement gênée :
— Je fais un peu plus vieille parce que j’ai mis une robe que ma marraine m’a prêtée…
Mais je me sens un peu bête…
— Bête ?
Pourquoi donc ?
— J’ai pas encore vraiment grandi…
Victor tousse brutalement, cherchant à l’interrompre du regard.
Elle l’ignore et poursuit, candide :
— Je t’aurais donné plus, c’est vrai…
Ta robe te va très bien.
Tu es au lycée alors ?
— Bientôt…
Je suis de fin d’année, alors je suis encore en troisième.
Elle accompagne ses mots d’un geste vague, comme pour s’excuser.
— Tu as l’air intelligente…
Tu dois attirer l’attention.
— Moui… Mais je n’intéresse que ceux de mon âge. Ils ne sont pas très matures.
Victor se racle la gorge.
C’en est trop.
— Mon ange…
J’aimerais te présenter quelqu’un.
Excuse-nous, Hervé, on se recroisera sûrement ce soir.
— À bientôt. Et si ta filleule cherche un stage, appelle-moi.
— J’y manquerai pas.
Victor ne lui laisse pas le temps de protester.
Il lui saisit le bras et l’entraîne hors de la salle.
Il la pousse presque dans une petite pièce étroite, à l’écart, à peine éclairée.
La porte se referme.
Il chuchote, la voix basse, tendue à l’extrême.
— Mais à quoi tu joues ?! Depuis quand tu as quatorze ans ?
Elle croise les bras, fait la moue.
— C’est pour ça que vous ne vouliez rien faire pour ce genre de personnes…
Il la fixe, abasourdi.
— Quoi ?!
— Parce que certains de vos contacts ne sont pas très nets.
Ça ferait mauvais effet… surtout avec certaines fonctions.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ?!
Elle sort son téléphone et lui montre l’écran.
— Mais…
Mais qu’est-ce que…
J’avais fait supprimer ton compte !
— J’avais pas qu’une seule appli.
C’est pas la question.
Elle relève la tête, les yeux brillants.
— Cet homme n’est pas clair.
Et vous l’avez vu comme moi.
Son regard a changé quand j’ai parlé de mon âge.
Et vous supportiez pas qu’il me regarde.
Victor serre les poings.
Sa mâchoire se crispe.
— Tu dis n’importe quoi.
— Vous le saviez.
J’en suis sûre.
— Tu te rends compte de ce que tu fais ?!
Tu te sers de moi pour…!
— Comme si vous ne faisiez jamais ça.
— Je ne suis pas un exemple !
— Eh bien dites-vous que vous me servez de modèle. Soyez content.
Et assumez.
Il inspire lentement, profondément.
Il lutte pour rester calme.
— Content que tu cherches à te faire.. ?!
— Vous alliez dire v****r ?
Un silence sec.
— Donc j’ai bien raison.
Elle le fixe, implacable.
— Laissez-moi seule avec lui.
Vous verrez.
Il pense que j’ai quatorze ans.
Jamais il ne se serait comporté ainsi autrement.
Elle s’avance d’un pas.
— Et puis…
C’est le seul sans accompagnement.
— Non !
Certainement pas !
Victor passe une main sur son visage, blême.
— Je le connais. Tu te trompes. Ça peut être autre chose, une usurpation d'identitée, une photo volée.
Tu pourrais avoir de sérieux problèmes si tu te trompes.
— Mais je ne me trompe pas. J’ai vu votre regard. Je sais que vous savez quelque chose.
— Arrête !
Sa voix tremble.
De colère.
De peur.
— Je te dis que tu te trompes ! Fais-moi confiance !
— Vous n’avez que ce mot à la bouche.
Elle secoue la tête.
— C’est pas en fermant les yeux que je vous ferai confiance.
— Je ne ferme les yeux sur rien !
Elle le fixe droit dans les yeux.
— Alors prouvez-le.
Victor ferme les yeux une fraction de seconde.
Elle plante ses yeux, soudain assombris, dans les siens.
Diana n’était ni instable, ni coupée de la réalité.
Elle n'était pas folle.
Elle dialoguait parfois avec elle-même, surtout lorsqu’elle devait prendre une décision importante, mais ce n’était jamais autre chose qu’une réflexion à voix basse, un besoin de mettre de l’ordre dans ses pensées.
Et pourtant…
Victor avait souvent eu l’impression que ses traits de caractère se manifestaient l’un après l’autre, jamais ensemble.
Comme si chaque facette prenait le dessus à tour de rôle.
De façon plus intense. Plus entière.
Diana ne savait pas être tiède.
Elle ne savait pas composer, nuancer, équilibrer comme la plupart des gens.
Elle n’était jamais à moitié quoi que ce soit.
Quand elle était douce, elle l’était totalement.
Quand elle se montrait déterminée… elle l’était jusqu’au bout.
Et lorsque ses yeux devenaient ainsi, presque noirs, il avait l’impression qu’elle devenait quelqu’un d’autre.
Une version d’elle-même inflexible, résolue, imprévisible.
Et, de ce fait, dangereusement efficace.
C’était sans doute grâce à cela qu’elle avait survécu à ce qu’elle avait vécu.
En s’appuyant tour à tour sur chacune de ses forces, au moment opportun.
Victor baisse les yeux vers ses poings serrés, ses sourcils froncés.
— Je ne peux pas te le prouver… parce qu’il n’a rien à se reprocher.
— Vous me mentez…
Sa voix est calme, mais sans appel.
— Vous savez ce qui ferait encore pire qu’un juge pédophille ?
Un commissaire qui ferme les yeux pour le protéger.
— Diana !
Tu ne peux pas accuser sans preuves.
Nous avons déjà eu cette discussion.
— Même si ce n’est pas la bonne personne, qu’est-ce que ça change ?
Vous pourriez éclaircir la situation une bonne fois pour toutes.
— Je ne peux pas ouvrir une enquête comme ça.
N’insiste pas.
Et puis… qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
Créer une scène ici ? Tu imagines ce que les gens penseraient ?
Elle incline légèrement la tête.
— Et si on nous voyait sortir tous les deux de ce débarras…
Vous croyez qu’ils penseraient quoi ?
— Quoi ?
Sans répondre, elle passe une main dans ses cheveux, sort son rouge à lèvres et retouche rapidement sa bouche.
Puis, dans un geste vif, elle défait légèrement la cravate de Victor.
— Qu’est-ce que tu fais ?!
Elle se rapproche, dépose un b****r furtif, au coin de ses lèvres, presque imperceptible, juste assez pour laisser une trace visible, puis se jette contre la porte en tirant sur la poignée.
— Aidez-moi !
À l’aide !
Victor comprend instantanément.
Et malgré lui, il reconnaît l’ingéniosité du stratagème.
Il la retient aussitôt, lui couvrant la bouche, la maintenant fermement.
Elle se débat avec une énergie farouche. Il marmonne :
— D’accord, d’accord…
Pas la peine d’aller plus loin.
Il la relâche aussitôt.
Un silence lourd tombe entre eux.
— Très bien…
Je vais faire vérifier.
Mais je te préviens, c’est la dernière fois que tu me mets devant le fait accompli. Et que tu joue à ce petit jeux avec moi !
— Je ne fais pas ça par jeu.
Elle le regarde droit dans les yeux.
— Vous réagissez quand vous êtes acculé.
Et vous le savez.
Elle s’approche, plus douce, et dépose un b****r sur sa joue.
— Et puis…
J’ai failli y rester hier. Vous ne l’avez pas oublié ?.
Il soupire, fatigué.
— Je me demande parfois pourquoi je t’appelle mon ange.
— Peut-être parce que vous savez mieux que quiconque que les apparences sont trompeuses.
Elle esquisse un sourire étrange, légèrement en coin.
Un sourire qu’il ne lui connaissait pas.
Presque inquiétant.
— Après tout… On vous donnerait le bon Dieu sans confession, à vous aussi.
Victor soutient son regard.
Puis sourit malgré lui.
— Retourne profiter de la soirée.
Mais promets-moi d’être raisonnable.
— Je ferai semblant.
Elle remet ses cheveux en place, ouvre la porte et rejoint la foule d’un pas léger.
Une fois hors de vue, ses mains se mettent à trembler.
Victor rejoint sa femme, qui l’accueille avec un sourire malicieusement amusé.
— Alors… à laquelle de ces femmes appartient ce rouge à lèvres ?
Elle effleure sa bouche du bout des doigts pour lui signaler la trace, bien visible.
Il s’empresse de l’effacer en grognant.
— Ce n’est pas ce que tu crois…
C’est Diana. Elle m’a piégé.
— Oh… raconte.
Ça a l’air nettement plus intéressant que ce que j’avais prévu ce soir.
Lorsqu’il termine son récit, Catherine ne peut s’empêcher de rire doucement, ce rire élégant qu’elle maîtrise si bien.
— Elle apprend beaucoup par mimétisme, tu sais.
Tu devrais être flatté : c’est exactement le genre de manœuvre que toi tu aurais pu inventer.
— Ça ne me fait pas rire.
Je vais devoir tenir parole…
— Mon pauvre amour…
C’est vrai que tu n’as pas l’habitude.
Rassure-toi, tenir parole n’a jamais été mortel.
— Merci pour ton soutien…
Il avale son verre d’un trait, puis son regard se pose sur Diana.
Elle déambule entre les photographies, les mains croisées dans le dos, la tête penchée tour à tour à gauche, à droite.
Elle se glisse entre les invités avec de petites grimaces d’excuse, que personne ne semble vraiment remarquer.
Un homme s’approche d’elle, manifestement ravi de discuter.
Victor fronce aussitôt les sourcils.
— C’est qui, lui ?!
— Le photographe, répond Catherine tranquillement.
Il doit être heureux de voir quelqu’un qui s’intéresse réellement à son travail.
— Il n’est pas obligé d’être aussi proche…
— Chéri…
N’y va surtout pas.
Tu es beaucoup trop protecteur avec elle, et tu sais qu’elle déteste ça.
Après, tu t’étonnes qu’elle défie ton autorité.
Elle observe la scène avec amusement.
— Il faut que tu acceptes qu’elle te voit comme une figure paternelle.
Et crois-moi, elle sait se défendre.
Regarde, il s’écarte déjà.
Ils échangeaient juste quelques mots.
— Hum…
— Ne fais pas cette tête.
Et au passage, je te rappelle que je t’avais prévenu à propos de l’autre.
Tu n’as pas voulu m’écouter à l’époque, alors ne viens pas te plaindre maintenant.
Elle lui tapote le bras.
— Souris…
Tiens, voilà Diana.
Elle ouvre les bras et Diana se laisse embrasser sur la joue.
— Alors ?
Tu as rencontré le photographe ?
— Oui, acquiesce Diana.
Et c’est quelqu’un de très sérieux.
Victor hausse les épaules.
— Comment peux-tu le savoir ?
Tu ne lui as parlé que quelques minutes.
— Il m’a proposé d’être modèle pour des portraits artistiques…
Mais quand je lui ai dit que j’avais quatorze ans, il a immédiatement précisé qu’il ne travaillait qu’avec des adultes.
Et il m’a demandé si j’étais bien accompagnée ce soir.
Catherine éclate d’un rire clair et maîtrisé, ravie.
Victor, lui, lance un regard noir, immédiatement croisé par celui, faussement innocent, de Diana.
Catherine passe un bras autour des épaules de la jeune fille.
— Trésor…
Arrête de taquiner ton parrain, il va finir par nous faire un malaise.
Regarde-le, il est presque vert.
— Comme quoi, répond Diana très sérieusement,
ce n’est pas parce qu’on est plus âgé qu’on est forcément plus mûrs.
Catherine rit de plus belle.
— Oh… J’ai vraiment bien fait de t’inviter.
Moi qui craignais de m’ennuyer… Ça faisait longtemps que je n’avais pas autant ri.
Elle se recoiffe légèrement.
— Je vais me refaire une beauté avant que mon maquillage ne capitule définitivement.
Elle embrasse Diana sur la joue, puis lance un regard taquin à son mari avant de s’éloigner.
Diana s’accroche aussitôt au bras du commissaire.
Il hésite très clairement entre plusieurs réactions peu avouables.
Elle pose la tête contre son épaule.
— Vous savez…Vous n’êtes pas si vieux.
— Hum…
— J’ai dit ça uniquement pour le jeu de mots.
— Et c’était très drôle, mais je ne te l’avouerai jamais. Même sous la contrainte.
— Je m’en doutais, sourit-elle.
"D’ailleurs… moi aussi, j’ai quelque chose que je n’avouerais jamais.
— Ah oui ? Et quoi donc ?
— Je crois que, pour une fois,
certaines femmes sont jalouses de moi."
Il la regarde, surpris.
— Parce que je suis au bras de l’un des hommes les plus séduisants de la soirée.
Enfin… l’un des mieux conservés, pour rester dans le thème.
— Pardon ?
— Oui, vous savez…
Tout à l’heure, j’ai dit que vous n’étiez pas “mûr”. Là, je dis “conservé”. Comme un fruit en bocal.C’est cohérent, non ?
Elle grimace soudain.
— Bon…
C’était sûrement plus drôle dans ma tête.
Sa moue dépitée le fait éclater de rire malgré lui.
— Je prends le compliment.
Même si j’ai l’impression que tu dis ça pour me consoler.
Elle rougit vivement et secoue la tête.
— Pas du tout !
Regardez autour de vous…
Ils ont tous des airs de carlins stressés.
Zéro charisme, ils transpirent l’angoisse et le cholestérol.
Ils rentrent le ventre dès que vous leur parlez, surtout devant leurs femmes…
ou leurs maîtresses.
Elle sourit, faussement ingénue.
— Je crois que je fais des envieuses.
Et puis, comme je suis votre filleule, personne ne pense que je suis votre escorte.
C’est encore mieux.
Victor soupire, attendri malgré lui.
— Tu es infernale…
— Peut-être, murmure-t-elle.
" Mais vous m’adorez quand même.
— C'est vrai.. Tu es adorable, mon ange."
Elle sourit, victorieuse.