Confiance

4899 Words
Diana grimace, un peu vexée que Victor se moque ainsi. — C’est pas de ma faute si je comprends pas le sens de certaines phrases, des fois… — C’est ce qui fait ton charme. Allez, ne boude pas… et si on allait plutôt muscler tes petits bras ? Elle le suit, résignée. Alex a mystérieusement disparu avec Simon, et Jordan est occupé à discuter avec un collègue. Elle n’a clairement pas de plan B… et le regrette presque aussitôt. Comme la dernière fois, le commissaire se révèle être un coach redoutablement exigeant. — Mets-y plus de rage ! Prends appui sur tes jambes ! — J’ai mal aux bras… je suis fatiguée… — Pas de ça avec moi, jeune fille. Je ne suis pas Alex. Ne me fais pas le coup de la fatigue subite… frappe ! Elle marmonne, entre deux coups : — C’est vous que je vais frapper à force… — Pardon ? — Non, rien… Elle soupire et reprend. Les directs, les crochets du droit s’enchaînent, mécaniques, jusqu’à ce qu’elle finisse par craquer. — Je n’en peux plus, commissaire… je suis vraiment trop fatiguée… et je meurs de faim… c’est horrible… je vais m’évanouir et ce sera de votre faute… — La culpabilité ne fonctionne pas sur moi. Elle se laisse alors tomber au sol, inerte, juste à ses pieds. — Diana… je t’ai dit que je n’étais pas Alexis… relève-toi. Aucune réaction. — Diana… arrête ton cinéma… Il se baisse, tapote doucement sa joue… et commence à douter. — Diana ?! Alex s’approche, un sourire en coin, et d’un geste expert mime de petites pattes sur la peau de son amie. — Beurk… c’est quoi cette bestiole ?! Elle se redresse immédiatement en hurlant : — OÙ ÇA ?! ENLÈVE-LA-MOI !!! — Elle a failli t’avoir, je t’avais dit qu’elle était forte… — Je n’y croyais pas… Victor croise les bras, implacable. — Puisque tu as retrouvé ton énergie, refais-moi dix minutes de corde à sauter. Ensuite, je te promets qu’on ira dîner avec Alex. Allez, exécution. Un jour, tu t’évanouiras vraiment et personne ne te croira. — On avait dit pas de leçon de morale, commissaire… — Allez, Didi, on obéit… sinon tu vas te faire priver de dessert. Elle s’exécute sans trop discuter. Une fois les dix minutes écoulées, elle file vers les vestiaires et chuchote à son ami : — T’étais où ? T’étais avec lui ? — Faut croire que les torses qui collent et l’odeur de testostérone, ça excite les mâles alpha… — Beurk… — Allez, grouille-toi. Moi aussi, j’ai faim… Elle se douche rapidement, en gardant sa brassière et le bas de son maillot de bain, puis remet des vêtements normaux. En sortant des vestiaires, elle fait un signe de la main à Jordan avant de rejoindre son parrain, qui fume tranquillement avec son fils. Elle jette un coup d’œil autour d’elle, frissonne légèrement. — On devrait pas rester ici… j’ai froid… Ils se séparent pour rejoindre leurs voitures respectives, puis se retrouvent dans un fast-food du centre-ville, plus discret et plus chaleureux que ceux des zones commerciales. Ils s’installent à une table et attendent leurs commandes. Diana soupire, grognon. — J’ai faim… Victor la taquine avec un sourire en coin. — Mange ton poing et garde l’autre pour demain. — Ma mère dit ça… Le serveur arrive enfin avec leurs plateaux. Diana ne se fait pas prier et attaque son repas avec empressement. Elle laisse Alex discuter boulot avec son père, absorbée par son assiette. Discrètement, elle défait un bouton de son jean et termine de manger sous l’œil attentif de son ami. — T’as mangé trop vite, tu vas avoir mal au ventre… — Tant pis, j’avais trop faim… je déteste faire du sport le soir. — Tu détestes le sport tout court. — J’ai pas besoin d’en faire, moi… j’ai pas besoin de courser des manifestants… Victor lui lance un regard sévère. — Toi, tu préfères dessiner sur les murs. Elle lui répond par un sourire innocent, sans ajouter un mot. Alex la raccompagne jusqu’à sa voiture, puis elle rentre sans encombre. Une bonne douche plus tard, elle se glisse sous les draps. Elle attrape son téléphone et envoie un message à Alex. « Dis… est-ce que tu serais d’accord pour qu’on fasse une sortie un peu spéciale ? Avec Jordan… ? » La réponse arrive vite. « Oh… tu m’intéresses… tu proposes quoi ? Club échangiste ? - T’es bête… je pensais à de l’urbex. - De l’urbex ? Toi ? Tu sais que c’est illégal ? - C’est l’hôpital qui se moque de la charité… - Nous c’est pas pareil… on vérifie justement que les gens en font pas. - Bien sûr… ce serait en journée déjà, et je veux pas aller n’importe où… en fait, j’aimerais voir l’endroit où il m’a enfermée. Je crois que j’en ai besoin. » Un temps de silence, puis : « C’est hyper glauque, ma jolie, cet endroit… t’es sûre que tu veux t’infliger ça ? - J’aimerais faire des photos, pour extérioriser ce que j’ai dans la tête… et puis j’ai jamais fait de trucs illégaux, moi. - À part fumer un joint et taper un policier ? - J’ai tiré une fois et j’ai vomi toute la nuit… et puis c’est pas de ma faute si ton Garrel, c’est un fragile. - Je sais pas, Didi… je te jure, c’est morbide… même les zonards y vont pas tellement ça craint. - Justement, c’est safe du coup, non ? - Mouais… je vais y réfléchir, ok ? Mais c’est hors de question que tu y ailles seule, c’est compris ? - Aucun risque, je sais même pas où c’est… on peut faire une sortie ailleurs pour commencer, si ça peut te rassurer. Dans un endroit moins glauque. - Je vais voir… mais tu me promets de ne jamais faire ça seule ? - Promis. - Ça va ? Tu veux pas que je vienne ? T’es sûre ? - Ça va, t’inquiète… l’entraînement de ton père m’a fait beaucoup de bien mentalement, même si physiquement j’ai mal à des endroits improbables… " Ils échangent encore quelques messages. Épuisée, Diana finit par s’endormir, ignorant les notifications qui s’accumulent sur les applications de rencontres. « Allez, humaine ! Debout ! J’ai faim ! Je vais chier hors de la caisse si tu me nourris pas ! Non ! Pas de câlin— ! … Bon d’accord, un câlin. C’est vrai que c’est pas mal sous la couette… dis-moi que Sherlock reviendra pas tout de suite… » Elle enfouit son visage dans la fourrure un peu rêche de son chat. Elle a dormi comme un loir. Encore engourdie, elle se frotte les yeux et tâtonne sur sa table de nuit à la recherche de ses lunettes. Diana suit son félin jusqu’à sa gamelle, la remplit, puis enclenche sa routine du matin. Déjà… le petit-déjeuner. À moitié endormie, elle sort son mug fétiche et un verre pour le lait et le jus d’orange. Un bruit de téléphone la déconcentre : le jus finit sur les céréales. — Oh… mince… j’en ai marre de moi… Elle soupire et recommence depuis le début. Qu’est-ce qui a cloché ? La tasse à gauche, le verre à droite, les céréales… Les deux briques ont la même taille, la même contenance. Quelle idée aussi. Elle attrape finalement son téléphone et s’installe sur le canapé pour déjeuner. Comme d’habitude, elle lit ses mails et les notifications de la veille. Elle manque d’avaler de travers en voyant les messages des sites de rencontres pour ados. Entre ceux qui envoient dix fois « coucou ça va ? », ceux qui la complimentent, lui demandent son âge, ce qu’elle fait là… Pour s’inscrire, elle avait dû mettre une photo. Elle en avait choisi une d’elle plus jeune. Sa nièce, si elle était sur ces sites, ne devait pas la reconnaître. Apparemment, ado, elle était « jolie », si elle en croyait les messages. Elle ne répond à personne, mais quelque chose la dérange : le langage employé. Ça ne ressemble pas à celui d’adolescents. En tout cas… elle ne trouve pas sa nièce. C’est rassurant. Enfin, pas totalement. Pseudo, fausse adresse, faux âge… tout est possible. Elle réfléchit. Alex ? Non, il passe déjà son temps à veiller sur elle. Jordan ? Elle n’a pas envie de lui attirer des ennuis. Garrel ? Elle l’entend d’ici : « Écoute, Chaton, j’ai autre chose à faire… » Sophie ? Trop ambiguë. Angel ? Trop loin. Il ne reste que Victor. Elle soupire. Il accepterait sûrement… avec une morale en prime. Elle continue à faire défiler les profils. Puis une photo la fige. Pas celle d’une ado. Celle d’un homme qui lui a envoyé un message. Elle est certaine de l’avoir déjà vu. Son cœur accélère. Elle enregistre l’image, attrape la première tenue qui lui tombe sous la main et file à la voiture. Direction le commissariat. Il est presque midi. Avec un peu de chance, il est encore là. À l’accueil : — Bonjour… euh… est-ce que le commissaire est là ? — Bonjour. Il vient de partir déjeuner. — Ah mince… je dois absolument lui parler. Vous savez où il est allé ? — Non, désolé. Mais vous pouvez l’attendre. Je peux vous ouvrir son bureau. Elle hésite, puis demande : — Il est parti seul ? — Euh… non. Avec une collègue. — Ah… fallait le dire plus tôt. Je vais me chercher un sandwich et je l’attendrai dans son bureau. Merci. Elle ressort sous le regard surpris de l’agent. Quand elle revient avec de quoi déjeuner, il lui ouvre le bureau. — Par contre… vous touchez à rien, hein ? — Évidemment… Il lui lance un regard un brin suspicieux… mais la laisse finalement dans le bureau. Diana s’assoit dans un fauteuil, déballe son sandwich et commence à manger. Forcément, ses yeux traînent. Les papiers sont là, étalés, vivants presque. Elle n’y touche pas tout de suite. Elle sait que ce n’est pas bien. Elle sait aussi qu’elle ne tiendra pas longtemps. Et puis elle voit le dossier. Son dossier. Celui de son enlèvement. Son estomac se noue. Elle hésite. William lui a toujours dit qu’il n’y avait rien d’important dedans… mais William ne lui dit pas tout. Il y a toujours des zones floues. Des silences. Des noms qu’il évite. Ivanka, par exemple. Qui était cette Ivanka ? Elle a porté ce prénom officiellement pendant des semaines. Elle a vécu avec. Elle a le droit de savoir, non ? Elle repose son sandwich avec précaution, en veillant à ne pas mettre de miettes partout — surtout pas ici. Elle feuillette. Les mots réveillent des souvenirs désagréables. Des sensations floues. Une peur sourde. Elle grimace, mais continue. Elle doit savoir. C’est plus fort qu’elle. Quand elle tombe sur l’adresse de l’hôpital abandonné, son cœur rate un battement. Elle sort son téléphone et la prend en photo. Si Alex refuse… elle ira seule. Elle n’aime pas l’idée, mais elle n’aime pas davantage ne pas comprendre. Elle referme le dossier, mal à l’aise. Et là, elle remarque un post-it. La même adresse. Écrite une deuxième fois. Pourquoi l’avoir notée deux fois ? Elle se rassoit, reprend son sandwich, mais n’a plus vraiment faim. Elle comprend pourquoi William lui a caché tout ça. Mais… elle l’aurait appris au procès, non ? Ça aurait fini par sortir. Sans faire exprès, sa boisson se renverse légèrement sur le tapis. — Zut… il va m’incendier… Affolée, elle se met à genoux et frotte la tache comme elle peut, maladroitement. C’est à ce moment-là qu’elle entend un gloussement féminin, suivi d’un bruit de porte. Encore une fois, le couple ne fait pas attention à elle. Elle se redresse brusquement en voyant la policière commencer à enlever la ceinture de son supérieur. " NOOON !" Les deux amants sursautent. Victor repousse aussitôt sa jeune collègue. " Diana ?! Qu’est-ce que tu fais là ?! — Ben… je mange… — Je vois bien que tu manges, je veux dire… pourquoi est-ce que tu es ici ? On devait se voir ? — Non… je ne crois pas… — Tu aurais dû me prévenir, je t’aurais emmenée déjeuner…" Il se tourne vers la policière : " Ce sera tout pour aujourd’hui. Nous continuerons notre discussion plus tard." Elle acquiesce et, pour la deuxième fois, lance un regard agacé à la jolie rousse — qui vient encore de lui faire rater une augmentation. Quand la porte se referme, Victor sourit. " Je vois que tu as retenu la leçon… tu te manifestes, c’est bien. — Je suis désolée… je crois que je vous ai empêché de… travailler… — Elle s’en remettra. — Ça fait deux fois que je l’empêche de bien faire son travail… — Je vais finir par croire que tu ne veux pas que j’aie des maîtresses. — Si ça peut m’empêcher de vous retrouver mourant dans une ruelle… — Tu t’inquiètes pour moi ? Ça me touche… — Pas pour vous, non. Pour ma santé mentale." Il rit et s’assoit derrière son bureau. " Alors ? Quelle est la raison de ta venue ? — Est-ce qu’il faut une raison pour venir voir son parrain ?" Il hausse un sourcil, surpris de la voir s’asseoir sur le bord de son bureau, tout près de lui. " En fait… j’ai peut-être un truc à vous demander… — Rien d’illégal, j’espère ? — Vous me connaissez… — Tu as l’air soudainement bien soucieuse. Qu’est-ce qui te tracasse ?" Le bureau s’est refermé derrière elle dans un cliquetis feutré. Elle n’aime pas fouiller, elle n’aime pas mentir, mais surtout… elle n’aime pas ne pas savoir. Et Victor avait vu juste : quand elle est aussi tactile, aussi nerveuse, c’est qu’elle est inquiète. Elle repense à ses mots, à la façon dont elle s’était presque agrippée à lui. « Je ne voudrais pas qu’elle se laisse avoir… qu’elle tombe sur un pervers… » Ce n’était pas une phrase en l’air. Elle avait vu trop de choses. Elle savait à quel point certaines personnes savaient se montrer patientes, rassurantes, presque bienveillantes… avant de révéler leur vrai visage. Victor avait accepté sans hésiter. Pas en commissaire. En parrain. « Pour tes beaux yeux, je vais regarder. Mais laisse-moi un peu de temps. » Soulagée par la promesse de Victor, Diana quitte le commissariat d’un pas plus léger. Elle jette un coup d’œil autour d’elle, par réflexe, cherchant une silhouette familière. Pas d’Alex en vue. Tant mieux. Elle n’a pas l’énergie d’expliquer, pas encore. Dans sa voiture, elle sort son téléphone. La photo enregistrée le matin même est toujours là. Elle la fixe longtemps. Ce n’est pas une certitude. Juste… une impression tenace. Un visage déjà vu. Un contexte qui ne colle pas. Son volant grince légèrement sous ses doigts quand elle prend sa décision. Je dois vérifier… Elle démarre et roule jusqu’à l’école de Tom, le neveu de William. Elle sait qu’elle n’a aucune raison officielle d’être là. Elle n’est pas censée venir le chercher. Mais ce n’est pas lui qu’elle veut voir. Elle se gare un peu plus loin, se fond parmi les autres parents, lunettes sur le nez, épaules rentrées. Elle déteste attirer l’attention. Elle déteste encore plus espionner. Pourtant, elle sort à nouveau son téléphone et compare. Photo. Entrée de l’école. Allées et venues. Les minutes s’étirent. Les enfants sortent en petits groupes bruyants. Des parents discutent. Des regards se croisent. Rien. Son cœur ralentit un peu. " Peut-être que je me trompe…" Elle s’apprête à partir quand elle se fige. Un homme est appuyé un peu plus loin, en retrait. Il ne parle à personne. Il regarde. Trop longtemps. Pas comme un parent pressé. Elle zoome discrètement sur la photo. Puis relève les yeux. La ressemblance n’est pas parfaite. Mais suffisante pour la troubler. " Mais… s’il n’a pas d’enfants ?" Le doute la traverse de plein fouet. Elle recule d’un pas, soudain mal à l’aise, comme si elle était celle qui n’avait rien à faire là. Elle quitte les lieux avant que Guillaume ou Tom ne la reconnaissent. Dans sa voiture, elle reste immobile, moteur coupé. " Si ce type est sur un site pour ados… et qu’il traîne près d’une école…" Elle secoue la tête. Natacha la rassure " Non. Calme-toi Diana. Il y a peut-être une explication." Peut-être un ado utilisant la photo d’un adulte. Peut-être un parent d’élève qu’elle n’a jamais remarqué. Peut-être qu’elle voit des dangers partout. Mais le malaise, lui, ne disparaît pas. De retour chez elle, après avoir trouvé le petit paquet sur le pas de sa porte et souri en découvrant le porte-clé d’Angel, elle s’installe sur son canapé. Merlin saute près d’elle, comme pour la ramener à l’instant présent. Puis son téléphone vibre. Le mystérieux inconnu. Elle hésite. Puis répond. La conversation commence normalement. Trop normalement. — alors ? t’as déjà eu un petit copain ? Elle fronce légèrement les sourcils. La question, prise seule, pourrait être innocente — non… pas vraiment. je préfère attendre. La réponse arrive vite. — c’est rare à ton âge. les filles veulent souvent aller trop vite. Diana se raidit un peu. — je suis pas “les filles”. — justement. t’es différente. Encore ce mot. — différente comment ? Les trois petits points s’affichent longtemps. — plus réfléchie. plus mature. on sent que t’as la tête sur les épaules. Elle se redresse. Mature. Victor avait employé ce mot aussi… mais pas de la même façon. Pas avec cette insistance. — j’ai quatorze ans quand même. — je sais. t’inquiète. je respecte. Pourquoi ressent-elle le besoin de se justifier, tout à coup ? — et toi, t’as dit que t’avais quel âge déjà ? Parceque je cherche pas à être avec un vieux comme mon père quand même. Elle regarde rapidemment la photo de son père : " Pardon papa.. t'es pas si vieux" L'homme répond " trente-quatre." Elle fixe l’écran. Trente-quatre. " ça va alors.. ça fait pas une grosse différence. — l’âge, c’est surtout dans la tête. Son estomac se noue. — pas toujours. Tu veux quoi avec moi ? — je te parle juste. j’aime bien discuter avec toi. Elle pense à sa nièce. À ce qu’elle redoutait exactement. À ce qu’elle avait dit à Victor. — mes proches disent de faire attention sur internet. — ils exagèrent. ils comprennent pas toujours. Non. Cette phrase-là, elle la connaît. Elle l’a déjà entendue. Sous d’autres formes. Dans d’autres bouches. — tu parles souvent avec des adultes ? — pas vraiment. mais toi, t’es pas comme les autres jeunes. — j’ai un ami proche, il a presque mon âge. — un garçon ? Elle hésite, puis répond. — oui. — il sait que tu parles avec moi ? Son cœur se serre. — non. — vaut mieux éviter d’en parler. les gens peuvent mal comprendre. Cette fois, le doute n’est plus possible. Ce n’est plus flou. Ce n’est plus “peut-être”. C’est exactement ce qu’elle craignait pour sa nièce. Diana verrouille l’écran quelques secondes, respire lentement. Merlin lève la tête, comme s’il sentait sa tension. Quand elle rouvre la discussion, ses doigts tremblent à peine. " pourquoi tu discutes avec des filles de mon âge ?" Le temps s’étire. Les trois points apparaissent… disparaissent… reviennent. Diana sait déjà. Et à mesure que l’homme tente d’isoler, de minimiser, de détourner la prudence naturelle d’une adolescente fictive… Diana n’a plus de doute. Ce qu’elle craignait pour sa nièce existe. Elle l’a devant elle. Et cette fois, elle ne détournera pas les yeux. Elle jette son téléphone sur le canapé, écœurée, par sa dernière question.. Elle a besoin d’une pause. D’air. De bruit. De mouvement. Elle allume son enceinte et monte le son, laissant la musique envahir l’appartement. Son corps bouge presque tout seul, sans réflexion, sans logique. Juste pour faire taire ce qui tourne en boucle dans sa tête. Voyant son félin s’étirer avec une grâce toute relative sur une chaise, elle l’attrape dans ses bras et se met à tourner avec lui, riant toute seule. Elle n’entend pas son ami entrer. Pas avant que la musique ne baisse brusquement. — Didi ? Laisse cette pauvre bête tranquille et danse avec moi plutôt… — Alex ?! Surprise, elle relâche le chat qui bondit aussitôt hors de ses bras. " Merci Watson… pour une fois t’es utile." Alex rit, remonte le son et l’attrape par les mains. Ils dansent sans chorégraphie, sans retenue, juste pour le plaisir. Ils se bousculent, tournent, chantent faux. Le temps s’efface. Les tensions aussi. Jusqu’à ce qu’ils s’écroulent sur le canapé, essoufflés, hilares. " Tu devais passer me voir ? — Pas spécialement… mais je t’ai vue au poste tout à l’heure. T’es pas venue me voir, alors je me suis inquiété. — Ah… ben je t’ai pas vu. J’ai regardé pourtant. — Je t’ai fait signe. — Oh… oh non c’était toi ? Oh je suis désolée… je crois que je t’ai pas reconnu… — C’est ce que je me suis dit. — C’est ta coupe. — Bien sûr… Tu devais voir mon père ? — Oui… et je crois qu’une de tes collègues va finir par me détester. — Pourquoi ? — Ça fait deux fois que je l’empêche de lui faire… des trucs. Sans le vouloir, mais quand même. — Ah… tu parles d’Emma. Elle cache pas qu’elle veut coucher avec lui pour avoir une promotion. — Ah… elle va vraiment m’en vouloir. — T’inquiète, je les ai vus partir ensemble. Ils doivent être dans un hôtel à faire des cochonneries. — Oh… ça me rend triste pour Catherine quand même. — Elle lui rend bien, t’inquiète. Je sais de quoi je parle. — Oui… mais c’est pas pareil. — La fameuse sororité féminine. — Tu penses pareil, j’en suis sûre. — Oui, mais moi c’est parce que je l’aime pas." Il la regarde, un sourire en coin. " Je voulais t’emmener au ciné, ça te tente ? — Ça dépend quel film. — Le dessin animé que tu voulais voir. — Oh… c’est vrai ? — Oui. Tu subis souvent mes choix, alors c’est mon tour. — Tu as dîné ? J’ai de la pizza… ou des lasagnes. — Pizza. Je m’en occupe… sinon tu vas encore la cramer." Elle lui tire la langue et récupère son portable. Son interlocuteur a visiblement mal vécu son silence. Une quinzaine de messages s’affichent, de plus en plus pressants, de moins en moins agréables. « T’es où ?? » « Tu réponds plus ??? » « Je le savais que t’étais une gamine… » Elle serre les dents. Si elle veut comprendre, elle doit rester calme. Jouer fin. "La gamine faisait ses devoirs… elle a le brevet bientôt." La réponse arrive vite. "Pardon… j’étais un peu énervé. Tu m’en veux pas ? — Ça va. Tu t’es excusé. — Du coup t’as pas répondu à ma question… — Oui, ça m’arrive… c’est important de connaître son corps." Elle manque de s’étrangler avec sa salive quand une photo s’affiche : un torse poilu, cadré de trop près. "T’aimes bien ? — Heu… je sais pas… — Et moi, je peux avoir une photo de toi ? — Tout de suite ? Je peux pas, je suis avec mes parents…" Pour appuyer ses dires, elle prend une photo d’Alex de dos, concentré sur la pizza. " Ok… c’est ton père ? — Oui. Il fait le repas. — Sympa. Tu me fais une photo quand ? — Je sais pas… tout à l’heure. Bon, je te laisse, je dois aller manger." Elle verrouille l’écran au moment où Alex arrive avec la pizza. — T’as rajouté du fromage ? — Oui. La margherita est devenue une quatre fromages. — T’es le meilleur, Alex. Ils mangent rapidement et filent au cinéma pour ne pas louper le début de la séance. Ils s’installent au milieu des familles et des enfants. Alex se laisse gagner par les rires de Diana et l’humour enfantin du film. Finalement… ce n’est pas si mal. Elle pose la tête contre son épaule. Il sort discrètement un paquet de bonbons de sa poche. — T’en veux ? — D’où tu sors ça ? — Tu veux pas le savoir. — Dégoûtant… allez, donne-m’en. À la sortie, son téléphone vibre. Un message du commissaire. "Envoie-moi une photo de ta nièce, j’en ai besoin pour la reconnaissance faciale. Et passe me voir demain. Sans te commander, bien sûr. — Déjà ? Je vous l’envoie tout de suite. Je passerai dans la matinée. — N’oublie pas de frapper." Alex sent la tension revenir chez elle. Il la regarde de biais. — Je te sens ailleurs, ma jolie… Tu comptes pas faire de l’urbex sans moi, j’espère ? — Je t’ai promis que je n’irais pas seule. Tout va bien. — T’es sûre ? J’ai l’impression que t’es… agacée. T’as pas aimé le film ? — Oh si, beaucoup. Je dois être fatiguée, c’est tout. Ne t’inquiète pas, je t’assure que ça va. Tu vas te faire des cheveux blancs à force de t’inquiéter pour moi. — À mon avis, j’en ai déjà… Il la prend par la taille, pas totalement rassuré. Quelque chose lui échappe. Elle cache forcément quelque chose. Son père ? Le dossier ? Ce qu’elle a vu dans son bureau ? Il finira bien par le découvrir. "Alex… ? — Oui ? — Du coup… toi et Garrel… ? Vous êtes ensemble… ? — Beurk. Ensemble, lui et moi ? Jamais de la vie. On se tourne autour, on se cherche un peu, mais ça s’arrête là. De toute façon, le jour où il se passe quelque chose, on prendra nos distances. — Mouais… j’ai l’impression que vous prenez beaucoup de temps. C’est pas ton genre. — Je crois surtout qu’il a du potentiel. Ça vaut le coup d’attendre. — Il est pas aussi beau que William, je trouve. — Personne n’est aussi beau que Will, pour toi, ma jolie. — C’est pas faux… — Et puis, faut bien reconnaître que dans notre famille, on est beaux gosses de mère en fils. — Je suis d’accord. Ta mère était une vraie bombe. Et elle l’est encore." Quand elle rentre, il est déjà tard. L’homme n’a visiblement rien compris à ses silences : c’est le même déluge de messages que plus tôt. Elle se débrouille pour fabriquer une photo crédible, suffisamment floue, suffisamment neutre, et la lui envoie. Plus qu’à attendre. La réponse arrive vite, accompagnée d’excuses. Diana frissonne. Elle se demande si, adolescente, elle aurait su se méfier d’un type pareil. Elle est presque certaine que non. Elle se serait fait avoir. C’est si facile de jouer avec le manque d’attention, le besoin d’être vu, d’exister… Comment un adulte peut-il exploiter ça sans scrupules ? Peut-elle le dénoncer, là, maintenant ? Non. Pas sans preuves. Elle relance doucement la conversation, pour ne pas éveiller les soupçons. Et sinon, t’as des enfants ? T’es marié ? — Haha non. Sinon je te parlerais pas. Je suis pas comme ça, moi. Je suis séparé , j'ai une petite fille. Et toi, t’en voudrais ? — Peut-être… plus tard. Quand je serai plus grande. Des fois je garde ma petite sœur. — Trop mignon. Elle a quel âge ? — Quatre ans. — Elle doit être adorable. T’as des photos ? — Oui, mais j’ai pas le droit d’en envoyer, même à mes copines. — T’inquiète, je supprimerai tout de suite. - Je peux voir ta fille moi aussi ? - oui." Diana soupire. Elle fouille dans son téléphone, retrouve une vieille photo d’elle enfant, ajoute un emoji sur le visage, un filtre un peu récent, juste ce qu’il faut. Voilà. — Elle est belle, comme toi. Trop facile. Soit il est incroyablement stupide… soit terriblement calculateur. Et cette deuxième option lui donne froid dans le dos. Elle se fige quand elle reçoit la photo de sa fille... "Merde !". Elle l'a connait. Elle en est sur...et elle connait bien son père aussi. Si l'homme dit qu'il a trente quatre ans... Elle va devoir vérifier ça aussi ! Elle continue de naviguer entre les sites, toujours aucune trace de sa nièce. Elle espère que Victor pourra la rassurer définitivement. Elle se retient de lui écrire encore : hors de question qu’il pense qu’elle dépend de lui. Même si, au fond, elle reconnaît qu’il a été étonnamment bienveillant. Son téléphone vibre encore. Alex, évidemment. " T’es sûre que ça va ? C’est qui qui te bombarde de messages ? — Des notifications… j’ai dû oublier d’en désactiver une appli. Arrête de t’inquiéter, s’il te plaît. C’est pas parce que Will t’a demandé de veiller sur moi que tu dois me couver. — C’est drôle, quand tu dis ça, j’ai une petite voix qui me dit que je dois justement m’inquiéter. Et puis… pourquoi tu dors pas ? Je croyais que t’étais trop fatiguée pour prendre un chocolat chaud chez moi. — Oh Alex… t’es vraiment pas possible. Je m’inquiète juste pour ma nièce, c’est tout. C’est une ado. J’ai peur qu’elle tombe sur des gens pas nets… des gars comme ceux que je connaissais à son âge. — Je comprends, tu sais. J’ai une petite sœur." Diana serre son téléphone un peu plus fort. Elle n’a jamais été aussi déterminée.
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