Deux semaines plus tard, Diana et Catherine revenaient d’un séjour dans le Nord de la France.
Sous prétexte que cela ferait du bien à Diana de revoir un peu William, Victor avait habilement fait d’une pierre deux coups : protéger sa femme, tout en empêchant la jeune fille de s’attirer de nouveaux ennuis en menant sa propre enquête.
Il fallait dire qu’elle n’était pas restée tranquille bien longtemps. Le lendemain même de la tentative de meurtre contre Catherine, Diana s’était introduite au commissariat. Elle avait fouillé le bureau de Victor, persuadée qu’une liste de ses anciennes conquêtes devait bien traîner quelque part. Elle avait fini par lui voler un carnet d’adresses… qu’il avait récupéré moins d’une heure plus tard, en la menaçant très sérieusement de la faire fouiller par Garrel.
Elle avait marmonné un discret « abus de pouvoir », aussitôt étouffé sous son regard noir.
Alexis aussi l’avait sermonnée, mais son ton s’était vite adouci face à ses yeux de chiot battu, dont elle savait user à la perfection.
Maintenant, installée dans la voiture qui les ramenait chez elles, Diana laissait ses pensées dériver.
Elle repensait aux moments passés avec William.
Une parenthèse enchantée.
Ils avaient pu profiter de plusieurs nuits ensemble, loin de la peur, loin des enquêtes, loin de la tension constante. Juste eux. Avant de repartir, elle lui avait laissé une enveloppe contenant plusieurs photos, en lui demandant de ne l’ouvrir qu’une fois qu’elle serait partie. Un geste à la fois tendre et nécessaire, comme une promesse silencieuse.
William lui avait expliqué ce qu’il faisait en ce moment, son travail, ses contraintes. Cela l’avait un peu rassurée… même si elle avait bien compris qu’une de ses collègues lui tournait autour. Une femme plus âgée qu’elle. De l’âge de William. Du même métier aussi. Quelqu’un qui, forcément, pouvait mieux le comprendre qu’elle.
Un soir, après leurs ébats, Diana avait fini par craquer. Elle lui avait confié ses craintes, ses insécurités, cette peur sourde de ne jamais être suffisante. Dans un mélange de sincérité et de résignation, elle lui avait même dit qu’il pouvait coucher avec cette collègue s’il le voulait. Après tout, elle-même avait bien couché plusieurs fois avec Alex.
William avait essuyé ses larmes, doucement.
Puis il avait parlé.
Il lui avait avoué qu’il était très loin d’avoir envie de sa collègue. Qu’elle profitait surtout de sa position pour obtenir des faveurs des nouvelles recrues. Rien de plus. Rien qui lui donne envie.
Pour Alex, en revanche, c’était différent. Parce que le jeune homme n’avait jamais eu l’intention de tomber amoureux d’elle. Parce que William était certain qu’il ne lui ferait jamais de mal. Et surtout… parce qu’il ne voyait pas cela comme une tromperie.
Cette conversation avait tout changé.
Ils avaient recouché ensemble plusieurs fois après ça, et William était loin de regretter de s’être préservé pour elle. Diana était redevenue entreprenante, plus sûre d’elle, plus présente. Même si elle savait, au fond, qu’elle ne le serait sans doute jamais autant qu’avant.
Dans la voiture, elle soupira doucement.
Un soupir chargé de souvenirs, de doutes et d’attachement.
Un soupir qui n’échappa pas à Catherine, assise à côté d’elle, attentive.
« Tu es triste de rentrer ?
— Un peu… William me manque déjà.
— Il ne lui reste plus longtemps maintenant.
— Encore trois mois… Je ne pensais pas que ce serait si long. Et puis je ne savais pas qu’il devrait rester pour remplacer un capitaine dans une autre brigade.
— Le commissaire est un ami de Victor. C’était un arrangement entre eux trois. Je suis sûre que ça lui coûte aussi d’être loin de toi.
— J’ai hâte qu’il revienne. Avec lui, les enquêtes avancent plus vite… Il aurait sûrement déjà trouvé qui veut tuer votre mari.
— Tu dis ça parce que tu n’apprécies pas le lieutenant Garrel.
— Ce n’est pas que je ne l’apprécie pas… Il est désagréable mais sympa… enfin… il est surtout bizarre.
— Il a toujours l’air mal luné, mais il est plutôt bel homme. Il me rappelle Victor… j’en ferais bien mon quatre-heures.
— Beurk ! »
Catherine éclata de rire. Elle savait à quel point Diana était mal à l’aise avec ce genre de sujet. Depuis l’incident, elle réagissait comme une enfant qui aurait surpris ses parents en pleine bêtise.
Deux jours avant leur départ, Victor, en pleine forme, avait entraîné Catherine dans la bibliothèque, refermant la porte derrière eux. Ils avaient disparu sur un canapé confortable, bien trop absorbés pour remarquer la petite lampe restée allumée au fond de la pièce.
Or, Diana avait une fâcheuse manie : lire par terre, souvent cachée sous une table ou un meuble.
Quand l’heure du dîner était arrivée, Alex l’avait retrouvée recroquevillée au même endroit, rouge comme une tomate. Elle avait bredouillé qu’elle avait vu « des choses horribles ».
Les choses horribles, selon elle, se résumaient surtout… aux fesses de Victor.
Alex en avait ri pendant des jours. Victor avait failli le frapper pour le faire taire.
Diana, elle, avait préféré battre en retraite et rentrer chez elle au plus vite pour tenter d’effacer ces images très, très nettes.
Catherine tapa alors doucement à la vitre.
« Jeff ? Arrêtez-vous à la prochaine aire, j’aimerais prendre un café.
— Bien, madame. »
Elle s’étira, regarda l’heure.
« Nous serons rentrées avant la nuit. Tu veux rentrer chez toi ou venir au manoir ?
— Chez moi… Merlin m’a manqué. C’est rare que je le laisse si longtemps. »
Catherine sourit, attendrie.
ictor était rassuré. La veille, Garrel lui avait enfin annoncé qu’ils avaient identifié la responsable de la seconde tentative contre Catherine. Comme il le pensait, ce n’était pas un complot, mais une erreur. Une erreur qu’il n’avait cependant pas laissée passer.
La nouvelle employée, trop jeune et encore maladroite, avait « oublié » les allergies de sa patronne. Aucune plainte n’avait été déposée, mais Victor l’avait convoquée dans son bureau et avait mis fin à sa période d’essai. Personne ne sut jamais exactement ce qu’il lui avait dit. Elle était sortie en pleurs, malgré l’indemnité qu’il lui avait accordée. Convaincu qu’elle n’était pas malveillante, il lui avait même ajouté un mois de salaire et avait évité un licenciement pour faute grave.
Soulagement : Catherine n’était pas visée intentionnellement… du moins pas cette fois.
En revanche, l’affaire des épines sous le tapis de selle restait sans réponse. Et plus le temps passait, plus Victor se surprenait à penser que Diana avait peut-être raison.
Quant à son propre agresseur, il demeurait introuvable. Ses blessures n’étaient plus qu’un mauvais souvenir, mais l’humiliation, elle, restait bien vivante. Être mis à terre par une femme lui était resté en travers de la gorge. Profitant de l’absence des deux femmes, il avait réglé quelques affaires : certains petits dealers, enhardis par les rumeurs, avaient commencé à le provoquer. Il n’en restait plus qu’un à remettre à sa place.
Il se servit un verre et le vida d’un trait, attendant avec impatience le retour de Catherine… et de Diana. C’est avec une pointe de déception qu’il ne vit sortir que sa femme.
« Diana est rentrée chez elle ?
— Oui. Son chat lui manquait… et je crois qu’elle cherche encore à t’éviter.
— Hum… tout s’est bien passé ?
— Parfaitement. Et j’en ai profité pour vérifier les comptes des chambres d’hôtes.
— Tu étais censée te reposer… Viens, je t’ai fait couler un bain. Je te raconterai les dernières nouvelles.
— Tu es un amour quand tu veux… »
Chez Diana, l’ambiance était tout autre. Elle retrouvait enfin son félin adoré.
« Alex a été gentil avec toi, j’espère ?
— Très gentil… mais l’inverse, pas sûr. Il a pissé sur ma moto, fait ses griffes sur les pneus et laissé une souris crevée dans mon casque.
— Oh… la souris, c’est un cadeau, tu sais. »
Elle embrassa le chat, puis sourit.
« J’ai un cadeau pour toi, d’ailleurs. Regarde dans mon sac… c’est fragile.
— Fallait pas… »
Alex éclata de rire en découvrant une paire de seins en chocolat, d’un réalisme troublant.
« Sérieux, c’est toi qui m’as acheté ça ?
— Évidemment. Quand j’ai vu ça, j’ai pensé à toi. »
Il l’embrassa sur la joue et lui tendit à son tour un paquet.
« Tiens. Pas vraiment une surprise, mais quand même. »
Elle ouvrit et rayonna.
« Mon sweat ! Merci Alex !
— Je t’avais dit que je t’en retrouverais un.
— Évidemment… c’est toi qui m’avais offert le premier. »
Ils passèrent la soirée ensemble, à discuter.
« Et Will ?
— Fatigué, mais ça va. Il veut toujours trop bien faire.
— Ça lui ressemble. Il se reposera quand il reviendra.
— Je lui ai donné les photos.
— Elles vont lui plaire. Tu étais canon dessus.
— Grâce au photographe…
— Exactement. »
La conversation glissa vers l’enquête.
« Il y a eu d’autres tentatives ?
— Non. Et vu le nombre de maîtresses de mon père…
— Et la docteure ?
— Réveillée. Amnésique.
— Pratique…
- Tu la soupçonnes ?
— J’y ai réfléchi. Elle est proche de Catherine, mais elle a aussi eu une aventure avec Victor. Et puis… elle est médecin. Elle sait où frapper.
— Tu penses qu’elle se serait poignardée elle-même ?
— Ce n’est pas impossible… mais rien n’est sûr.
—Mouai...contente-toi de réfléchir, d’accord ? »
Elle leva les yeux au ciel, puis lui adressa son regard le plus innocent.
— Promis…
Il ne sut pas dire pourquoi, mais il eut immédiatement la certitude qu’elle ne tiendrait pas parole.
— Tu veux que je reste ce soir ?
— Je vais essayer de rester seule…
— Si ça ne va pas, tu m’appelles. À n’importe quelle heure, tu le sais.
— Oui… promis.
Il la laissa, conscient qu’elle avait besoin de se poser après ces deux semaines loin de chez elle.
Diana s’installa avec des chocolats et son félin, après avoir tout soigneusement barricadé… sauf une fenêtre à l’étage. Cette habitude ne la quittait jamais. Il fallait toujours qu’il y ait une ouverture, sinon elle se sentait prisonnière. Peu importaient la pluie battante ou le vent.
Elle chassa de son esprit l’image beaucoup trop nette du corps parfaitement entretenu de son parrain. C’était fou d’être aussi bien foutu à son âge… d’ailleurs, quel âge avait-il exactement ? Cinquante-sept ? Soixante ? Non… moins, sûrement. Elle secoua la tête, préféra penser à William, et sourit malgré elle.
La fatigue finit par l’emporter. Elle bâilla, monta se coucher.
Vivement demain, qu’elle puisse reprendre ses petites heures de baby-sitting. Au black, évidemment — ce qui agaçait un peu William, vu que c’était censé être illégal. Mais ça l’occupait, en attendant de pouvoir retravailler officiellement.
Elle se réveilla le lendemain de très bonne humeur. Elle terminerait la journée avec Tom, mais avant, elle devait garder un tout petit. Elle se prépara rapidement et fila pour ne pas être en retard.
L’enfant était adorable, au point de presque lui donner envie d’en avoir un. Presque. L’illusion se dissipa dès qu’il se mit à hurler. Après un massage du ventre et une couche bien remplie, il se calma enfin. Elle en profita pour lui préparer son biberon, puis le mit à la sieste.
C’est à ce moment-là qu’elle reçut un message de sa sœur.
« Coucou toi, ça va ?
— Oui, et toi ? Ça va les affreux ?
— Ça va… enfin, Esther est un peu en mode ado. Elle te parle parfois ?
— Ça arrive.
— Tu la suis sur les réseaux ?
— Oui… je l’espionne même un peu. »
Elles continuèrent à discuter. Diana prit très à cœur son rôle de tata louve.
Elle récupéra son argent, puis se rendit chez son nouveau beau-père pour garder Tom et faire un peu de ménage. Pendant le goûter, elle installa discrètement plusieurs sites de rencontres un peu particuliers, puis emmena l’enfant jusqu’au commissariat pour que son père le ramène à Pauline. Diana avait décidé de ne plus avoir à faire à la mère du garçon.
Ils entrèrent joyeusement dans le commissariat. Elle hésita : devait-elle aller saluer Victor ?
Guillaume récupéra son fils, ravi.
— Alors mon bonhomme, ça va ? Bonne journée ?
— Trop ! Papy et moi on a fait des crêpes, et avec Diana on a joué à plein de jeux de société !
— En trichant, j’imagine ?
— Non…
La baby-sitter et l’enfant échangèrent un regard complice.
Un grand sourire illumina le visage de Tom en voyant quelqu’un arriver derrière Diana.
— Tonton Alex !
— Salut le gnome ! Alors, nounou t’a appris à tricher ?
Diana lui donna une petite claque sur la tête.
— Je ne lui apprends pas à tricher, il savait déjà faire.
— Papa, je peux rester un peu ?
— Maman t’attend. Une prochaine fois, d’accord ? Allez, dis au revoir.
Tom s’exécuta, sauta au cou de Diana, puis serra la main du policier avec sérieux. Le père et le fils s’éloignèrent.
— Eh bien… si on m’avait dit qu’un jour on ne s’insulterait plus…
— Comme quoi, tout est possible.
— J’ai bientôt fini. Tu veux m’attendre ?
— Heu… pas ici, en tout cas.
— Rassure-toi, il ne se balade jamais nu dans les bureaux.
— Oh, t’es lourd !
Elle leva les yeux au ciel sous son regard moqueur.
— Je t’attends au salon de thé.
Alex allait lui dire que son père venait justement de sortir prendre un café, mais il n’eut pas le temps de la rattraper.
Diana remarqua le nombre inhabituel de policiers dans la rue. Elle comprit pourquoi en voyant Victor, assis à une table, qui lui sourit et lui fit signe de le rejoindre. Elle hésita, puis s’installa en face de lui pour ne pas attirer l’attention.
— Diana… ça me fait plaisir de te revoir. Comment se sont passées ces vacances ?
— Bonjour… très bien.
Il fit signe à la serveuse.
— Un autre café, s’il vous plaît. Et pour elle, un chocolat et une tartelette au citron. Meringuée, précisa-t-il.
C’est toujours ce que tu préfères ?
— Peut-être…
— Tu as pu voir William ?
— C’était le but.
— Pourquoi tu m’évites ? C’est encore à cause de cette histoire ?
Elle rougit et détourna le regard.
— Pourquoi es-tu si gênée ? Tu m’as déjà vu torse nu, en maillot…
— Ce n’est pas pareil.
— Je suis désolé si ça t’a choquée. Et puis… pourquoi n’as-tu rien dit ?
— Vous êtes rentrés depuis cinq secondes que vous étiez déjà nus…
— Tu sais, au risque de te choquer encore, la sexualité est quelque chose de naturel. Tes parents aussi…
Elle le fixa, médusée, ce qui le fit rire.
— Oui mais… c’est encore pire. Je ne vous imaginais pas comme ça.
— Comme ça ? Physiquement ?
— Non… en train de faire des trucs. Physiquement, je savais bien que vous étiez musclé.
— Tu passes ton temps à dire que j’ai plein de maîtresses. Tu pensais que je faisais quoi avec elles ?
— Je sais pas… des trucs moins… enfin… je sais que les gens un peu âgés ont une sexualité, mais pas aussi intense…
Il faillit s’étouffer avec son café.
— Un peu âgé ? Attends… quel âge tu me donnes ?
— Je sais pas… cinquante-sept ? Soixante ? Je suis nulle pour ça.
— Diana… je n’ai même pas quarante-sept ans.
— Ah…
Elle le détailla longuement.
— C’est vrai que vous avez eu Alex assez tôt…
— C’est ça qui t’a choquée ? Que je puisse avoir une vie sexuelle ?
— C’est de votre faute. À force de me dire de vous voir comme un père, forcément je ne vous vois pas comme un fantasme. Et puis vous disiez des trucs dégoûtants.
— Tu es si innocente… pourtant tu as une vie sexuelle aussi, non ?
— Oui, ben… on en reparlera quand vous me surprendrez avec William.
Il éclata de rire et la laissa manger tranquillement.
:— Est-ce qu’Alexis t’a dit qu’on avait trouvé la responsable de la crise allergique de Cathe ?
— Oui… vous l’avez renvoyée, il paraît.
— Je n’ai pas eu le choix. Mais je lui ai donné un mois de salaire en plus.
— Vous êtes généreux…
— Et quand on parle du loup…
Diana se retourne et sourit en voyant Alex s’installer avec eux.
— Tu veux quelque chose, Alexis ?
— Le 06 de la serveuse.
Diana soupire.
— Tu ne penses donc qu’à ça…
— T’es jalouse, ma jolie ?
— Non. J’ai pitié.
— Menteuse. Un café, s’il te plaît.
Elle attrape un morceau de tartelette et le lui glisse dans la bouche.
— Tiens, Alex… ouvre.
— Beurk ! J’ai horreur de l’acidité !
— Oui, je sais.
— Sale gosse… Je voulais t’emmener au ciné, mais je crois qu’on va aller à la salle.
— Plutôt crever.
— Un petit cours de boxe, ça te ferait du bien. En plus, tu dois faire du sport.
— C’est bas comme coup… et puis ce culte de l’effort, je trouve ça malsain. Tu passes trop de temps à la salle.
Victor sourit.
— C’est parce qu’il a quelque chose à compenser.
— C’est pour extérioriser l’abandon de mon père.
— Je te prends quand tu veux si ça peut t’aider à extérioriser.
— D’accord. Ce soir, 19 heures.
Diana enfouit la tête dans ses bras.
— Oh non… on va encore manger tard… et puis ce n’est pas raisonnable, commissaire. Vous n’avez sûrement pas encore cicatrisé à l’intérieur.
— Rassure-toi, je ne compte pas me laisser atteindre. Les coups, c’est moi qui vais les donner.
— Ça va mal finir… je vous aurai prévenus.
Alex lui ébouriffe les cheveux.
— T’inquiète. Je ne taperai pas dans les cicatrices. Bon… tu viens ? On va s’échauffer un peu avant… genre chez moi ?
— Tu vas t’échauffer tout seul avec ta main comme un grand, espèce de pervers. Moi, je vais faire mes courses. J’ai promis à Sylvia d’acheter seule les croquettes de Merlin. Je vous rejoins là-bas.
— En tenue, attention.
— Promis…
Elle inspire profondément et sort rejoindre sa voiture.
Au rayon croquettes, Diana sent la panique monter sans prévenir. Trop de couleurs. Trop de marques. Trop de choix. Son cœur accélère légèrement. Elle cherche la marque préférée de Merlin… introuvable.
Une boule se forme dans sa gorge.
Pourquoi celle-là n’est jamais en stock quand il faut ?
Elle compare les prix au kilo, les compositions. Sa vision se brouille un peu. Sa respiration devient plus courte. Elle serre le sac qu’elle a déjà en main, comme pour s’ancrer.
Saumon : non, il n’aime pas trop le poisson.
Bœuf : trop gras.
Poulet. Elle attrape le paquet presque avec soulagement.
Elle quitte le centre commercial rapidement, comme si rester une minute de plus risquait de tout faire déborder.
De retour chez elle, Merlin renifle longuement les nouvelles croquettes avant de commencer à manger. Diana soupire, le souffle enfin stable.
— Merci…
Elle sort un legging et un débardeur. Son jogging est à la machine. Tant pis. Elle n’aime pas trop les vêtements serrés, mais ça fera l’affaire. Elle glisse une serviette, des affaires de rechange et deux barres de céréales dans son sac.
Direction l’enfer.
La salle de sport, repaire de tous les flics du coin. Testostérone, torses en sueur, blagues lourdes. Elle comprend mieux pourquoi les collègues féminines d’Alex viennent entre elles. À part Sophie, il n’y a pas beaucoup de femmes.
Elle montre sa carte à l’accueil, puis attend Alex en faisant de la corde à sauter.
Le secret pour ne pas s’emmêler les pieds : ne penser à rien.
À 19 h 05, ce n’est pas Alex qui arrive.
C’est Jordan.
: — Salut Princesse… motivée ?
— Salut… pas vraiment… la corde, c’est pour étrangler Alex.
Jordan esquisse un sourire prudent.
— Tu veux qu’on s’échauffe ensemble ?
Elle acquiesce. Ils enchaînent quelques exercices simples. Jordan n’est pas exigeant, presque trop gentil, et au bout de dix minutes à peine, ils s’arrêtent, légèrement essoufflés. C’est là que la voix du lieutenant s’élève, moqueuse, parfaitement audible :
— Le chaton et le chiot… vous voulez pas aller jouer au parc à côté et laisser les adultes tranquilles ?
Diana se tourne lentement vers lui, faussement inquiète.
— T’as pas froid, Jordan ? Y a un p’tit vent, non ? Fermez la porte, lieutenant… avec votre cerveau tout vide, ça fait courant d’air.
Simon ricane, bras croisés, visiblement ravi de la réaction.
— C’est tout ce que t’as comme réplique ?
Elle lui adresse un doigt d’honneur bien senti dans son dos, puis se penche vers Jordan.
— Pourquoi il t’appelle le chiot ?
— Parce que je suis jeune… et que j’ai tout à apprendre. Comme un chiot.
— Hum… il est très branché surnoms animaliers, non ?
Elle allait continuer quand Alex et son père arrivent enfin.
— Enfin ! On avait dit dix-neuf heures…
— Pardon, Didi… c’était pour la bonne cause.
— Oh… t’es allé chez le coiffeur…
Alex bombe un peu le torse.
— Tu aimes ?
— Ça va… c’est pas moche… fais voir…
Elle lui caresse la nuque fraîchement rasée, s’attarde un peu trop, explore les côtés, puis l’arrière de la tête. La mèche plus longue sur le dessus retombe sur son front et met en valeur son regard rieur.
— J’aime bien… tactilement parlant, c’est hyper agréable.
Simon lève ostensiblement les yeux au ciel.
— Bon… on va papoter entre copines longtemps ? Ramène-toi, chaton. Je vais te montrer comment on frappe quand on est un homme.
— Pas comme un homme… vous vouliez dire comme un gros beauf.
Victor lance immédiatement un regard noir à son officier.
— Attention, lieutenant. C’est ma filleule, je vous rappelle.
Simon sourit, carnassier, amusé par la situation.
— Vous inquiétez pas pour moi, chef… j’ai dressé des p’t**s chats bien plus sauvages.
Diana monte sur le ring sans enthousiasme apparent, mais son regard change. Elle analyse, anticipe, se prépare. Elle sait qu’elle n’est pas la plus forte, ni la plus puissante. Alors elle mise sur ce qu’elle connaît : la mobilité.
Elle esquive. Encore. Toujours. Souple, vive, presque féline. Elle tourne autour de Simon, multiplie les petits coups rapides, jamais vraiment violents, juste assez pour agacer. Un moustique insupportable. Elle saute, recule, avance, change d’angle sans cesse.
Simon commence à s’agacer. Sa respiration se fait plus lourde. Il force, il frappe plus fort, mais moins juste. Diana le sent. Elle le pousse à l’erreur. Autour d’eux, les regards s’accumulent, amusés.
Victor, lui, observe attentivement. Il voit exactement ce qu’elle fait. Et la stratégie est bonne.
— N’oublie pas ce que je t’ai appris pour frapper plus fort !
Alex et Jordan arrêtent leur entraînement pour regarder.
— Elle est hyper forte pour esquiver…
— Alors, lieutenant ?! On s’essouffle !?
— Ta gueule ! Et toi, arrête de bouger !
Elle attend. Juste une seconde. Puis s’immobilise. Bloque un coup. Riposte immédiatement : ventre. Puis nez. Net. Précis. Simon perd l’équilibre. Elle en profite et lui fait un croche-pied parfaitement placé — pas très sportif, mais terriblement efficace. Il finit dans les cordes.
Le commissaire applaudit, vite imité par plusieurs spectateurs.
— Vous avez manqué d’intelligence, lieutenant…
Diana saute du ring, parfaitement calme. Simon la suit, un peu vexé mais lucide. Elle se recoiffe tranquillement.
— Avoir une bite et un cerveau, c’est bien… mais avoir assez de sang pour tout irriguer en même temps, c’est encore mieux.
Simon rit, mi-agacé, mi-admiratif.
— Tu perds rien pour attendre, toi… mais je m’incline. Même si le croche-pied était déloyal.
Elle lui tend la main.
— Sans rancune. Vous devriez bosser votre endurance.
— Oh, mais on peut la bosser ensemble si tu veux… à l’horizontale. Comme ça tu pourras vérifier si tout est bien irrigué.
Alex le pousse d’un coup d’épaule.
— C’est ça, ouais. Dans tes rêves. Bravo, Didi, t’es une killeuse… mais t’aurais pu frapper plus fort.
— Mais j’ai frappé fort…
Victor éclate de rire devant sa moue vexée.
— Tes bras manquent juste d’un peu d’entraînement, c’est tout… bon Alexis ? On le fait ce combat ?
Pour toute réponse, le jeune homme enlève son tee-shirt, aussitôt imité par son supérieur. Leur manie de se foutre à moitié à poil à la moindre occasion… Diana détourne aussitôt le regard et boit une gorgée d’eau, histoire de s’occuper. Comment a-t-elle pu tenir aussi longtemps dans cet univers…?
Elle sort son téléphone. Déjà des notifications ? Elle n’y prête pas attention et ouvre plutôt l’application, décidée à vérifier si sa nièce traîne sur ce genre de sites. Mais les cris en provenance du ring attirent son attention malgré elle.
Elle s’approche, se faufile tant bien que mal entre les torses nus et luisants de sueur. Simon et Jordan commentent déjà le combat avec enthousiasme. Diana fronce légèrement les sourcils, une pointe d’inquiétude au fond des yeux. Victor est clairement en forme… et Alex a du mal à esquiver.
Le lieutenant lui donne un léger coup de coude, un sourire carnassier aux lèvres.
— Alors ? T’es pour ton parrain ou ton meilleur pote ?
Elle hésite une fraction de seconde, puis crie sans trop réfléchir :
— Pour le gagnant… ALEX ! MAIS BOUGE-TOI !
Simon éclate de rire et hurle aussitôt :
— ALLEZ COMMISSAIRE ! DÉFONCEZ-LE CE PETIT CON !
Diana se retourne, scandalisée.
— HÉ ! Insultez pas Alex sinon je vous en recolle une !!
— ALLEZ CHEF !
— VOS CICATRICES ! FAITES ATTENTION !
Sa voix monte un peu trop haut, complètement à côté de ce qu’on attendrait d’un encouragement de boxe. Simon se marre franchement.
Jordan, lui, soutient son ami à cent pour cent :
— ALLEZ ALEX ! T’ES LE PLUS AGILE, PROFITES-EN !
Diana se met à sautiller sur place, emportée par l’ambiance mais totalement perdue.
— T’ES LE PLUS GENTIL !
Jordan cligne des yeux.
— Le plus gentil…?
— Ben quoi ? Faut pas faire des compliments ?
Il rit, surpris.
— Si… mais pas des trucs mignons, du coup…
— Ah…
Elle réfléchit à toute vitesse, puis reprend de plus belle :
— ALLEZ ! T’ES LE PLUS… VIRIL ! DÉFONCE-LE !
— ALLEZ COMMISSAIRE !
Simon est plié de rire derrière elle.
Elle attrape le bras du jeune brigadier, tendue, quand Victor décoche un solide coup de poing.
— ALEX ! SI TU PERDS JE T’EN COLLE UNE !
Simon passe un bras autour du cou de Diana, hilare.
— Si il gagne je t’embrasse, si il perd tu m’embrasses.
Elle grimace et réplique sans hésiter :
— Si il gagne je vous pète les genoux, si il perd je vous pète les genoux.
— Un vrai p’tit chat des rues… j’adore quand tu sors les griffes…
Elle se dégage aussitôt et se place de l’autre côté de Jordan. Lui garde son haut, fidèle à sa pudeur. Elle se penche vers lui et chuchote :
— Jordan…
— Oui ?
— Dis… tu… tu connaîtrais un endroit pour faire genre… un truc censé être interdit par la loi mais qui se fait quand même…
— Dis-moi carrément ce que tu veux, parce que là j’ai du mal à te suivre, Princesse.
— Tu connais un endroit pour faire… heu… de l’urbex…? Mais en journée. J’aimerais juste prendre des photos…
— J’en connais, oui… mais pourquoi tu demandes pas à Alex ?
— Parce qu’il sera pas d’accord…
— Pourtant on en fait ensemble, des fois. Parle-lui-en ce soir, dis-lui que je t’ai proposé une sortie tous les trois.
— Tu ferais ça ?
— Évidemment. On fait jamais ce genre de truc seul, de toute façon. On sait jamais ce qui peut arriver…
Elle lui sourit, ravie, puis se remet aussitôt à encourager le combat, toujours aussi maladroitement :
— ALLEZ ALEX !! COMMISSAIRE, SOYEZ GENTIL, FRAPPEZ MOINS FORT !
Simon rit à gorge déployée. Victor, lui, sourit. Son fils se défend bien… mais il ne gagnera pas. Il porte le coup de grâce sous les applaudissements de ses hommes, surtout ceux du lieutenant.
Alex descend du ring en grimaçant, suivi par son père qui lui tapote l’épaule.
— Pas mal, brigadier-chef… mais un peu faiblard.
Diana embrasse son ami sur la joue.
— Moi je t’ai trouvé très bien… et très sexy.
— Merci, ma jolie…
Elle se tourne vers son parrain.
— Vous avez frappé fort…
— Je l’ai à peine touché.
— Mouais… j’espère que vous ne lui avez pas demandé de vous laisser gagner pour pas perdre la face devant vos hommes…
- Mon ange... comment peux tu penser ça de moi ?
- Hum... je ne sais pas...
- C'etait un combat à la loyal, Alexis c'est bien defendu, mais il n'etait pas au sommet de sa forme, est ce que j'ai le droit à des felicitations quand même ?".
Elle plisse ses petits yeux... impossible de savoir si il est sincere ou pas... elle finit par lui sourire, et l'embrasse sur la joue :
" Vous ne vous êtes pas fait mal j'espere ?
- Non, au contraire, ça m'a fait du bien, je commençais à me ramollir ".
Elle fronce les sourcils et l'air vraiment surprise, touche du bout du doigt son torse et ses abdos :
" Ben... non... vous êtes toujours dur... puis ça se ramollit pas comme ça des muscles...".
Il éclate de rire et l'embrasse sur le front... elle si amusante...