II

1919 Words
Le vice-président avait laissé les joueurs de son équipe sabler le champagne avec quelques inconditionnels qui les suivaient à chacun de leurs matchs. Il roulait à présent sur l’autoroute de Troyes, peu fréquentée à une heure aussi avancée de la nuit. Il ne lui restait rien de cette journée décevante. Bien incapable de dire ce qu’il avait éprouvé en retrouvant le beau visage d’Anna et celui, si vilain, de son ex-protecteur, qu’elle haïssait et qu’elle avait finalement épousé. L’ancien flic devenu restaurateur avait bien failli tuer le commissaire Scham d’une balle entre les deux yeux et il avait raté ce jour-là une occasion de se débarrasser de lui. Aux assises, un avocat de l’envergure de Me Norman aurait basé sa plaidoirie sur la sacro-sainte « légitime défense » et Beyrand aurait été acquitté. Mais Norman ne plaidait plus au pénal, se contentant de faire prospérer son cabinet d’avocat d’affaires. Feu Morel avait été un de ses clients les plus juteux. L’un des plus embarrassants aussi, au fur et à mesure que se révélaient les dessous de l’affaire qui alimenta durant des mois la chronique scandaleuse. Elle n’avait donc pas coûté la vie au commissaire Scham, mais son apparente ingénuité dans ce méli-mélo avait bien failli briser sa carrière. Carton jaune, carton rouge, avis d’expulsion, rien ne lui avait été épargné. À plusieurs reprises, il était passé très près du désastre. Chaque fois, il s’en était sorti. « La justice est peut-être moins aveugle qu’on ne le dit », pensait-il au volant de son antique bagnole, « mais à ne pas toucher avec des pincettes. » Scham croyait au hasard et à la providence. La providence qui, ce jour-là, avait armé le bras d’Anna d’un objet d’art contondant qui avait sauvé la vie de Scham et faillit bien mettre un terme à celle de Charles Beyrand, qui s’en était tiré avec un traumatisme crânien. Dans la station-service où il faisait son plein, il fut tout près de téléphoner à Candice, mais finalement il y renonça, craignant de la réveiller. — Collectionneur ? questionna le préposé à la caisse avec un regard vers l’antique et rutilante DS du commissaire. Cette voiture, Morel, en son temps, la jugeait déjà bonne pour le musée. Il lui avait fait livrer, sans le consulter, une BMW dernier modèle, sortant d’usine, et il avait exigé en échange la mise à la retraite de la DS. Scham avait essayé vainement de lui expliquer les raisons sentimentales qui l’empêchaient de s’en séparer. Le commissaire n’avait jamais tiré le moindre avantage matériel de sa position de dirigeant d’un club de football où l’argent coulait à flots, même si les mauvaises langues prétendaient le contraire et même si Morel voulait en pure perte combler son vice-président de ses bienfaits corrupteurs. La BMW n’avait pas été sa seule tentative de lui forcer la main. On croyait les deux hommes très proches ; les malveillants insinuaient qu’il existait entre eux un certain nombre de cadavres, mais c’était de la médisance pure. Ils n’avaient en commun que la passion du foot. Cependant, les langues allaient bon train. Des personnes dignes de foi et généralement bien informées certifiaient que Morel déambulait dans les allées du pouvoir comme en pays conquis, qu’il était protégé, aidé et conseillé en haut lieu. Il affirmait qu’il n’en était rien et brandissait les difficultés financières dans lesquelles il s’était toujours débattu. Il fuyait toute publicité personnelle alors que d’autres édifiaient des empires en carton-pâte sur leur image médiatique. Morel, par ailleurs, jetait un voile pudique sur sa vie privée, se contentant de laisser filtrer au compte-gouttes quelques rares détails concernant son enfance malheureuse dans une cité-dortoir, son expérience de la rue, son affiliation à une b***e de voyous multiraciale et sa rédemption par le sport au moment où il allait basculer dans la délinquance. Clichés ? En fait, quelques années plus tôt, Scham avait été nommé commissaire dans une banlieue difficile. Il y avait donné toute sa mesure en prenant des initiatives telles que la création d’une chorale, d’un groupe théâtral et, surtout, d’une équipe de foot junior qui allait beaucoup faire parler d’elle… Le personnage de Morel aurait dû lui plaire, mais Scham n’avait jamais su sur quel pied danser avec ce petit homme complexe, indéchiffrable. Séduit au départ par la devise du président : « La rédemption par le sport ! », il avait fini par douter de sa sincérité à l’époque où Morel avait cherché à lui octroyer ses bienfaits. Scham avait bien failli donner sa démission. Cela coïncidait avec la maladie de Jeanne. Et la proposition qui lui fut faite de prendre les rênes d’un commissariat parisien allait le rapprocher singulièrement de l’Institut où sa femme était soignée pour un mal incurable. Le commissaire Scham ne se posa aucune question sur cette promotion flatteuse et, selon Morel, « largement méritée ». Son existence basculait avec la maladie de Jeanne. Il disposait, dans ses nouvelles fonctions, d’une équipe de premier ordre, d’un adjoint bilingue, d’un joli bureau et d’une machine à café italienne en parfait état de marche. Les lointaines banlieues ? Une autre planète. Scham, dans ce cadre idyllique, éprouvait un inexplicable malaise. Comme si sa propre existence lui échappait. Et c’était bien cela : il n’arrivait pas à concevoir la vie sans sa femme. Il passait tous ses moments de liberté à son chevet. Le mal qui la rongeait finit par l’emporter. Les années passèrent. Le souvenir de Jeanne restait vivant en lui, mais le temps effaçait peu à peu les traits de son visage qu’il cherchait à recomposer à l’aube de bien des nuits. En vain. L’image de Jeanne s’estompait. Il y avait des femmes dans sa vie, de brèves aventures sans suite. On le croyait célibataire, car jamais il n’évoquait les années sereines où Jeanne se trouvait à ses côtés. Après la mort de son épouse, lorsqu’il était obligé de se rendre sur la rive gauche, il évitait le quartier du Panthéon où se dressait la Fondation Curie. Durant toute cette longue période d’angoisse, puis de deuil, il avait montré à ses collaborateurs, aux joueurs de l’équipe et au président le masque d’un homme qui s’intéressait aux autres et ne parlait jamais de lui-même. Il avait conscience que Morel affichait pour le club, l’œuvre de sa vie, des ambitions démesurées, nécessitant des investissements considérables. Le président se déplaçait aux quatre coins de la planète. On disait qu’il cherchait à recruter des footballeurs prestigieux. Même son avocat, Me Norman, n’était pas dans la confidence, pas plus que le vice-président qui ne s’était pas gêné pour lui poser la question brutalement : — Il paraît que vous avez des vues sur Zacharias ? — Si tel était le cas, je vous en aurais parlé. Silence embarrassé. Puis, il changea de sujet : — Je vous ai dit que j’avais l’intention de revoir à la hausse le contrat de certains de nos joueurs, entre autres celui de Miller ? Qu’est-ce que vous en pensez, commissaire ? Miller, un défenseur qui jouait latéral, peu connu du public, mais estimé par les professionnels. Son salaire était dix fois moins important que celui de l’international Tisserand ou de Malek, gardien de but et capitaine de l’équipe. Ces deux-là avaient leur public. Comme des chanteurs populaires. Des sportifs de ce niveau valaient des fortunes. Certains dirigeants de club les achetaient à la baisse pour les revendre à la hausse comme des valeurs boursières. Sur le petit écran, ils vantaient des chaussures de sport ou des nouilles. Le club, qui les avait sous contrat, satisfaisait leur moindre caprice, mais faisait la grimace dès lors qu’un joueur débutant, en fin de carrière ou tout simplement de second plan, comme Miller, leur demandait une augmentation de salaire. Par ce qui avait l’apparence d’un hasard, mais seulement l’apparence, au moment même où le président Morel évoquait devant son vice-président le cas Miller, celui-ci était assis en face de son ami Carbucci dans un pavillon qui ressemblait beaucoup à celui qu’il habitait lui-même dans la banlieue ouest de Paris. Carbucci, lui aussi, exerçait le métier de footballeur professionnel. Il était le parrain de la dernière-née des trois filles Miller. — Il s’agit de fric, expliquait celui-ci, de beaucoup de fric pour toi et pour moi ! Carbucci jouait à Créteil (Val-de-Marne), un club sans vedette et sans grand éclat, qui avait réussi un véritable tour de force : se faufiler jusqu’en finale de la Coupe de France. Les secrets de cette réussite inattendue ? Une veine insolente et un concours de circonstances plus que favorable. La finale devait opposer Créteil, où jouait Carbucci comme attaquant, à l’équipe parisienne, où évoluait Miller. Un match gagné d’avance par les Parisiens, proclamaient les augures du foot à l’unanimité. La démarche entreprise par Miller auprès du parrain de sa fille exigeait un minimum de diplomatie. Il n’en manquait pas. — On se fait du mouron, toi et moi, pour l’avenir de nos gosses. On gagne bien notre vie, d’accord, mais je ne te cacherai pas qu’en ce qui me concerne, la proposition de Morel tombe à pic… La décoration intérieure du pavillon des Carbucci n’était pas sans rappeler celle des Miller. Du suédois clair et fonctionnel. Bois et métal. Le joueur de Créteil allait dire quelque chose lorsque sa femme, une petite brune pimentée, pénétra dans la pièce avec un plateau. — Tu restes à dîner ? demanda-t-elle au meilleur ami de son mari. Ils sortaient l’un et l’autre du même centre de formation. Ça remontait à un certain nombre d’années. — Désolé, mais Caroline m’attend… Elle lui demanda des nouvelles de sa petite famille et il s’exécuta. — Il faudra que je lui en parle, dit Carbucci lorsque la porte s’était refermée sur son épouse. Qu’est-ce que Caroline en pense ? — J’attendais ta réponse avant de lui en parler… En prenant connaissance de la somme que lui proposait Morel pour « traîner les pieds » lors de la finale de la Coupe, Carbucci n’eut aucune réaction. Il avait cru, un moment, à un canular. Non qu’il fût surpris par une combinaison de ce genre, mais ce qui le stupéfiait, c’était que le président d’un club qui, demain, pouvait gagner le championnat s’était mis en tête de vouloir acheter une victoire dont personne ne semblait douter. Carbucci n’osait pas regarder son copain. En général, le papa de sa filleule avait la tête sur les épaules. — Si j’ai bien compris, dit-il, nous vous faisons peur ? — Vous ne nous faites pas peur à nous, joueurs, mais à notre président ! — Ah ! reprit Carbucci qui n’était pas un esprit retors et cherchait à comprendre. — Le président, à tort ou à raison, estime que nous sommes trop sûrs de nous, que nous prenons ce match par-dessous la jambe, que nous le considérons comme une simple formalité… — C’est ce qu’on peut lire dans tous les journaux. Miller but une gorgée de Chivas dans le verre que venait de lui servir la femme de son ami. — Le président pense, et il est peut-être le seul, me diras-tu, que Créteil peut très bien créer la surprise et nous cueillir à froid. — Il n’a pas tort, murmura Carbucci, qui se mit à rêver. Il payait tous les mois les traites du petit commerce qu’il avait acheté à son épouse. Une boutique spécialisée dans l’achat et la vente de vêtements usagés. « Une mine d’or », prétendait Carbucci, un joueur en fin de carrière, qui pensait à l’avenir. Fidèle à son habitude, le président Morel n’assista pas au match qui devait opposer son équipe à celle de Créteil pour la finale de la Coupe. Un jour qu’il était en veine de confidences, il avait avoué à Scham qu’il avait l’impression de ne pas être à sa place sur le banc de touche et encore moins dans les loges présidentielles où se pavanaient volontiers les autres dirigeants de clubs. Il possédait, en revanche, les cassettes de tous les matchs disputés par son équipe et se montrait un expert subtil dans ses discussions avec l’entraîneur. Il analysa avec brio la surprenante finale contre Créteil. Contrairement à ce qu’avaient annoncé les spécialistes, l’équipe où Carbucci distribuait le jeu se montra sous son meilleur jour, pas du tout complexée. Elle marqua même un but de toute beauté avant de s’incliner devant la supériorité incontestable de son adversaire, qui remporta la Coupe de France et une qualification pour une coupe européenne… Morel était resté invisible, même dans les vestiaires où il apparaissait généralement pour féliciter ou blâmer les joueurs. On le disait en voyage d’affaires. En fait, il s’était rendu à l’autre bout du monde pour réaliser un projet qui lui tenait cœur : acheter un attaquant convoité par plusieurs grands clubs européens : Zacharias.
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