Il recherche sa famille. Deux mois déjà qu’il a été démobilisé avec son régiment après que les accords de paix ont été signés. Il s’est battu pendant près de deux ans aux côtés des troupes gouvernementales, dans les montagnes du Nyambara d’abord, puis dans les zones marécageuses du Jonglei Canal, sur le haut Nil. Une guerre d’escarmouches, une guerre d’épuisement contre les troupes de la guérilla de John Garang. Leurs adversaires étaient en majorité des Dinka, un peuple d’éleveurs. Marcheurs infatigables, ils connaissent le terrain comme leur poche. Ils étaient capables d’attaques surprises loin des lignes de front. Prenant les troupes régulières au dépourvu, ils étaient des adversaires redoutables et redoutés. Enfin, la signature des accords de paix était venue mettre un terme aux combats. Il allait pouvoir rentrer chez lui. Passer dans son village au Darfour, puis rejoindre sa sœur Issa auprès de laquelle il vivait au Tchad avant de prendre la décision de s’engager dans l’armée pour défendre son pays et pour gagner sa vie.
Un interminable voyage l’a d’abord amené en camion de Jouba à Wau. Puis, après une semaine d’attente, le train est enfin arrivé. Quinze jours encore pour rejoindre Khartoum. Le train progressait moins vite qu’un cavalier à cheval. Les pauses étaient fréquentes et longues, sans motifs apparents en dehors d’innombrables problèmes mécaniques. Là, dans la capitale, il a été officiellement démobilisé. Riche d’un pécule peu glorieux, il a pris le chemin de Nyala.
Arrivé à El Malam, il n’a trouvé que cendres, ruines et désolation. Tout le village, ou plutôt ce qu’il en reste, était désert. Des habitants des environs l’ont renseigné, décrivant la terreur des survivants après l’attaque. Les morts, les blessés et la fuite massive. Vers le Tchad pour certains, en direction de Nyala pour la majorité. C’est donc vers la capitale du Sud-Darfour qu’il a pris la décision de chercher en premier lieu des nouvelles de ses parents, de son frère Farid, d’Abéïr, sa femme, et de leurs enfants.
Le voici donc maintenant à parcourir le camp de réfugiés par ce jour de vent du nord. Il contient sa colère, sa peur et ses larmes depuis son retour à El Malam. Il a d’abord besoin de savoir ce qu’il est advenu des siens. Le camp, malgré son anarchie apparente, est en fait organisé selon des regroupements par tribus. Massalit, Four, Dadjo, Tundjur se retrouvent compagnons d’infortune et voisins. Ainsi, au fil des mois et des arrivées, le camp a-t-il pris les allures d’un patchwork. Il maille maintenant les différents groupes ethniques présents au Darfour. Face à la peur, au malheur et à la mort, les populations ont fui, cherchant, dès que possible, à se regrouper en fonction des tribus, gage attendu d’une solidarité séculaire. Un effet de nombre aussi dont tous espèrent les vertus protectrices pour éviter de subir d’autres attaques meurtrières.
Des voix aux intonations familières lui parviennent. Il atteint la zone occupée par des Four. Il croise des anciens qui lui indiquent où trouver les rescapés de son village. Une vingtaine de maisons de fortune, compte-t-il en s’approchant. C’est tout ce qu’il reste de sa communauté. Ismaël cherche du regard une tête connue parmi les femmes qu’il aperçoit dans les petits périmètres occupés par chaque famille. Le vent et la poussière réduisent sa vue. Il est tout près d’elle quand il croit reconnaître Khadiya. Elle est assise à même le sol, à trier du maïs. Il ne l’a plus revue depuis quelques années. Depuis son départ pour le Tchad avec Issa. Oui, c’est bien elle. Elle le reconnaît aussi. Voyant qu’il s’approche, elle appelle une femme plus âgée qui sort de l’intérieur de leur cahute. Ismaël reconnaît la mère de Khadiya ; parler à un homme nécessite le respect des formes.
Le jeune homme franchit le portail publicitaire qui ferme l’enclos et rejoint les deux femmes qu’il salue. Khadiya a le teint gris, elle est d’une maigreur inquiétante. Quand elle se lève pour rendre son salut à Ismaël, une nuée de mouches s’échappe de ses vêtements. Sa mère lui tend les béquilles qui reposaient sur le sol à ses côtés. Dans le mouvement, durant un fugace instant, Ismaël aperçoit un vilain moignon sous le genou, enflé et sombre. Khadiya se met à raconter les dernières semaines à El Malam. Le conflit avec les nomades rizégat. L’attaque dramatique. La mort d’Abéïr et de son fils Ali…
— Et mes parents ? Et mon frère Farid ? s’autorise à questionner Ismaël quand Khadiya marque une pause dans son récit et dans les sanglots qui le ponctuent.
— Farid a survécu. Il était absent au moment de l’attaque.
— Et mes parents ?
— Vivants aussi. Ton père a été blessé, mais lui et ta mère ont survécu. Tu dois aussi savoir que Farid et Abéïr avaient eu un second fils, Younis, quelques mois auparavant. Lui aussi a survécu aux janjawids.
— Et ta famille ?
— Tous les hommes ont été tués. Nabib, mon mari ; mon beau-père également. Je suis ici avec mes enfants et ma mère. Mes frères aussi ont été abattus.
— Que s’est-il passé ensuite ?
— Les survivants de notre village ont enterré les morts. Puis nous nous sommes séparés en deux groupes. Celui dont je fais partie a rejoint la piste principale à Girru, au sud-est de notre village, et, de là, est remonté vers le nord en direction de Nyala. D’autres, dont Farid, ton frère, ont préféré chercher leur salut en franchissant la frontière du Tchad. Ils disaient vouloir remonter à pied vers le nord-ouest pour atteindre El Geneima.
— Mais c’est un voyage de près de trois cents kilomètres !
— Oui, mais Farid disait que le passage de la frontière les mettrait à l’abri. De l’autre côté, le Ouaddaï est une région peuplée de Zaghawa, appartenant à la même tribu que vous.
— Sais-tu ce qu’ils sont devenus ?
— Non, plus de nouvelles depuis que nous nous sommes séparés le lendemain de l’attaque de notre village… C’est aux abords de la ville que les soldats nous ont ordonné de nous arrêter. Au bord de la piste, dans ce qui est devenu ce camp de fortune. Depuis, nous y sommes toujours. C’est ici que tu me retrouves pour ces tristes nouvelles, c’est ici que je vais mourir bientôt, car les fièvres me rongent.
***
Caen-Carpiquet - septembre 2007
Le petit aérodrome de Caen n’a pas connu une telle effervescence depuis juin 2004. Année des commémorations du 60e anniversaire du débarquement des forces alliées en Normandie. Cette agitation rappelle les heures fastes des cérémonies qui avaient vu transiter par l’aérogare les responsables politiques du monde entier. Ils étaient venus rendre hommage aux soldats américains, anglais ou néo-zélandais, et de tant de contrées du bout du monde, qui avaient contribué à la libération de l’Europe. Les préparatifs du jour participent de la même logique. Honorer ceux qui, bravant les dangers, se sont risqués à une opération aussi délicate que lointaine.
Dès le rond-point de l’aérogare, le ton est donné : Bienvenue aux enfants du Darfour ! Bienvenue aux volontaires de La Citadelle ! Plusieurs banderoles se succèdent ainsi en enfilade sur la portion de route qui relie l’aérogare à l’aéroclub situé à cinq cents mètres. Sur la droite, les bâtiments des pompiers, avec leurs hangars pour les véhicules de secours. Ceux de la météo, puis les bâtiments techniques pour les avions et enfin le petit ensemble coquet de l’aéroclub local. La plupart des édifices se sont vus confier pour la circonstance une destination particulière. L’aérogare sera le lieu de la première apparition de l’équipe humanitaire et des enfants. Là se dérouleront les formalités incontournables pour pouvoir les accueillir sur le territoire national. La conférence de presse donnée par Eddy Berton et son équipe se tiendra dans le hangar des pompiers. À gauche de la route, sur une vaste zone herbeuse, s’alignent en rang d’oignons depuis le petit matin les véhicules de transmission des chaînes radio et des télés nationales et internationales. Toutes antennes paraboliques déployées, les journalistes et techniciens procèdent aux derniers essais dans l’attente de l’atterrissage. Sur un terrain dégagé, devant les locaux techniques des avions, une estrade et des chaises ont été disposées. C’est là qu’Eddy, son équipe et les officiels diront quelques mots aux centaines de bénévoles, donateurs, familles, ou simples sympathisants et curieux, venus les accueillir et les remercier pour leur action. L’aéroclub a organisé un lieu préservé et confortablement aménagé. Dans l’une de ses salles se tiendra la cellule d’accueil psychologique qui accompagnera les premiers contacts entre les jeunes enfants et les familles. Tous les acteurs associatifs de Haute et Basse-Normandie ont aussi souhaité participer à l’événement. Ils profitent des circonstances pour exposer leurs projets en France ou dans des pays éloignés, à partir de stands dressés face à l’aéroclub.
En cette terre normande où, selon le dicton, « il fait beau plusieurs fois par jour ! », les éclaircies ont pour l’heure le dessus. Elles ajoutent une note de gaieté aux efforts de décoration. Les organisateurs de la journée veulent accueillir dignement les héros du jour. Les véhicules aménagés de la ville de Caen et du conseil général du Calvados diffusent messages et musique. Ils stationnent devant l’annexe de la météo, d’ordinaire bien tristounette, mais repeinte pour la circonstance d’un blanc lumineux. Le vénérable cèdre qui lui fait office de gardien majestueux a même été revêtu pour l’occasion de guirlandes imposantes.
15 heures. Les haut-parleurs de l’aéroport annoncent que le 747 est en approche ! L’information est aussitôt relayée sur les différentes aires aménagées. À bord de l’avion se trouvent les dirigeants de l’association humanitaire La Citadelle. À leurs côtés, l’équipage et les cent trois petits orphelins, premiers rescapés du Darfour !
Telle une fourmilière malmenée par le pas d’un marcheur, tous les sites entrent en grande agitation. Il faut dare-dare mettre la dernière touche à la contribution particulière de chacun. Ces ultimes ajustements sont réalisés dans la joie. Déjà l’on se hâte et l’on converge vers le hall principal de l’aérogare. Les journalistes occupent tous les lieux d’observation stratégiques. Une partie du grand hall a été délimitée par des barrières métalliques. La sortie des arrivants doit pouvoir se faire dans de bonnes conditions. Très vite, faute de place, un bon nombre de spectateurs se retrouve à stationner au centre du petit cercle giratoire, devant le bâtiment principal. Une rumeur s’amplifie. D’aucuns, en première ligne, croient savoir, par des indiscrétions policières, que la première dame de France est attendue d’une minute à l’autre ! Cela ajoute un intérêt supplémentaire à cette journée décidément peu banale. La suite leur donnera tort.
Dès la sortie de la salle des carrousels qui restituent les bagages est aménagé un espace réservé aux officiels. On y reconnaît les personnalités venues témoigner de leur reconnaissance pour la réussite du sauvetage des enfants soudanais. S’y côtoient M. Mettais, le maire de Caen, Mme Rouvière, présidente du conseil général, et M. Mar-chesi, préfet de région. Deux autres visages, également présents dans ce périmètre privilégié, ne sont pas connus localement. Il s’agit du philosophe Bernard Barry, membre du collectif Darfour libre, et de Michel Dubreuilh, conseiller au Affaires étrangères pour l’Afrique, représentant le ministre retenu par un déplacement à l’étranger.
15 h 20. On entend enfin le grondement de l’appareil en descente finale. Moins de trois minutes après retentit le crissement appuyé et strident des pneus touchant le sol. La gomme souffre sous les effets du freinage brutal auquel le pilote est contraint du fait de la faible longueur de la piste. Elle n’a pas été imaginée pour accueillir de tels gros-porteurs.
***
L’apparition dans la grande salle du groupe de tête des voyageurs est précédée des saluts joyeux des fonctionnaires des douanes aux premiers passagers descendus. En tête chemine bien sûr Eddy, président de La Citadelle et inspirateur de l’opération qui s’achève. On entend les cris et les pleurs des enfants arrivés maintenant dans la salle des bagages.
Le maire interroge le préfet.
— Monsieur le préfet, comment vont se passer les démarches de douane, compte tenu des circonstances ?
— J’ai demandé à la police de l’air et des frontières de mettre en place un dispositif simplifié mais qui respecte les règles d’accueil de personnes étrangères dans notre pays.
— En pratique, cela veut dire ?
— Tout va commencer par la remise à chacun d’entre eux d’une autorisation provisoire de séjour. La démarche est incontournable pour permettre une circulation légale des orphelins sur le territoire national. Dès les jours suivants, il conviendra de saisir le tribunal de grande instance, pour faire enregistrer tous ces enfants en qualité de mineurs isolés, avant qu’ils obtiennent officiellement le droit d’asile. Cette légalisation définitive de la présence des enfants sur le territoire rendra alors possible les procédures d’adoption.
À distance de la salle des bagages, il devient perceptible que l’agitation des enfants va crescendo. Ils sont épuisés par le voyage, les conditions du départ nocturne et le stress de l’arrivée, aggravé par l’exiguïté de la pièce dans laquelle se déroulent les formalités administratives.
16 heures. L’équipe de La Citadelle fait son apparition dans le grand hall, aussitôt soumise aux crépitements des appareils photo des spectateurs et des journalistes. Eddy Berton, puis Sarah Goetz, sa compagne et principale collaboratrice, Claude, l’infirmier, Sylvie, le médecin, et Gilbert, le logisticien du groupe, franchissent successivement le portique de séparation. Les éclairs des flashs photographiques se mêlent aux applaudissements ponctués de cris d’admiration. Comme une onde rapide, les acclamations passent du dedans au dehors de l’aérogare. En direct, grâce aux nombreuses caméras présentes, l’aéroport de Caen-Carpiquet devient célèbre !