C’est sous une ovation prolongée qu’Eddy et son équipe se rendent dans le local des pompiers pour la conférence de presse. Déjà les différents journalistes se disputent les faveurs des héros. L’échéance du 20 heures approche… comme celle du bouclage des rédactions des journaux. Les fonctionnaires de police canalisent l’équipe vers les personnalités présentes qui ont ainsi la primauté du contact. Juste rétribution de la part que chacun a sincèrement prise à la préparation de cette magnifique journée d’accueil.
Les enfants à leur tour font leur apparition, ébahis et incrédules devant l’accueil qui leur est réservé. Ils avancent par petites grappes en se donnant la main, les yeux rivés sur les seules personnes qu’ils connaissent, les volontaires de La Citadelle. Ils sont maintenant pris en charge par des bénévoles de la Croix-Rouge, puis dirigés vers les bus qui stationnent devant la porte principale du bâtiment, qui les transportent promptement vers l’aéroclub. Là-bas les attendent les familles d’accueil, les professionnels de la cellule psychologique et un somptueux goûter qui réunit le savoir-faire ancestral des mamans locales et les délices de la modernité aux noms mythiques : Nutella, Carambar, Mars et autres Bounty ! La transposition culturelle des enfants est ainsi précocement en marche, sous les prémisses de ses aspects culinaires.
Après la conférence de presse du président de La Citadelle et les interviews individuelles octroyées par l’équipe, les arrivants se retrouvent sur l’estrade installée devant les bâtiments techniques des compagnies aériennes. Ils vont se prêter aux discours et aux témoignages tant attendus de la foule regroupée sur le site depuis le matin, parfois au prix d’un long déplacement.
Le protocole doit toutefois être respecté. Les élus locaux s’expriment les premiers pour souhaiter la bienvenue aux responsables et aux enfants. Sans surprise, car ce n’est que justice, le maire de Caen et la présidente du conseil général insistent sur l’originalité du projet réalisé par Eddy, enfant du pays, et par son équipe. On retrouve chez lui le courage et la détermination propres aux Normands depuis des générations ! L’action de La Citadelle a sauvé les enfants d’une mort certaine. Elle va permettre à de nombreuses familles du Calvados, mais pas seulement, d’entreprendre une démarche d’adoption. Ainsi traduit-elle pour les élus locaux l’expression de la solidarité de toute une population.
Bernard Barry fait ensuite un discours enflammé. Il insiste sur l’importance concrète et symbolique de la mission qui s’achève. Son issue est fondamentale vis-à-vis de l’opinion publique internationale. Pour le célèbre défenseur des droits de l’homme, La Citadelle est la fierté de l’humanitaire français ! Il conclut son propos en épinglant ceux, humanitaires ou politiques, qu’il estime être dans une position d’abandon vis-à-vis du Darfour, expliquant en substance que seuls quelques intellectuels français ont encore la constance et l’énergie de se faire les porte-parole de ce drame.
— Il y a, dit-il, ceux que cette guerre au bout du monde, où on ne voit plus s’opposer des méchants riches Européens et de gentils pauvres du tiers-monde, n’intéresse tout bonnement pas. Ah, ces gauchistes tellement plus bavards quand il s’agit du conflit israélo-palestinien ! Ah, ces antiimpérialistes et autres altermondialistes qui, s’agissant d’une guerre qui a fait cinq cents fois plus de morts, n’ont tout à coup plus rien à dire ! Ne nous y trompons pas ; le drame du Darfour est d’abord une guerre de religion, une guerre qui voit un islam radical vouloir imposer sa loi à un islam modéré, fidèle, lui, à l’esprit des textes sacrés ! Merci d’avoir secoué la torpeur de l’Occident ! D’avoir, par ce sauvetage, fait la preuve que, face à l’inacceptable, il se trouvera toujours des hommes et des femmes comme vous qui oseront encore le choix du risque, le choix du courage, le choix de l’honneur ! Cent trois orphelins sauvés, c’est peu, diront les grincheux. Mais la portée de votre geste est immense. Vous ouvrez la voie de l’action. À n’en pas douter, d’autres opérations de sauvetage suivront, portées par vous ou par ceux à qui vous avez montré le chemin. Mes amis, au nom du collectif Darfour libre, je voudrais vous dire merci. Vous êtes des résistants des temps modernes !
Les propos de Bernard Barry sont accueillis par une salve d’applaudissements. Elle se prolonge longtemps avant de décroître et de repartir de plus belle : Eddy et l’équipe fraîchement arrivée avec lui montent sur l’estrade ! Ils sont aussitôt rejoints par les autres volontaires qui avaient fait le voyage au Tchad dans les premières semaines de la mission. Eux sont revenus par petits groupes, au fur et à mesure que les besoins du terrain diminuaient. En même temps que se rapprochait l’échéance du départ des enfants. Dans cette ultime période, qui allait aussi être la plus délicate, il convenait en effet de diminuer le nombre de personnes exposées à d’éventuels risques. Mieux valait en outre faire rentrer ceux dont la détermination était la plus fragile. Globalement, le dispositif de terrain devait se faire plus discret pour être plus mobile dans la phase finale de l’exfiltration.
Eddy et Sarah parcourent la main dans la main l’espace qui sépare les escaliers du pupitre derrière lequel Eddy doit prendre place pour s’exprimer le premier. Le couple est rayonnant, manifestant un plaisir palpable. Ils ont tous les deux la même saharienne beige et des chaussures en toile de baroudeurs. Eddy porte bien ses quarante ans. Grand, brun, cheveux longs, le regard séducteur au milieu du visage hâlé. Il est tout sourire. Sarah est un peu plus jeune, elle vient d’avoir trente-cinq ans. Ensemble dans leur joie, ils en sont presque semblables physiquement. Elle aussi est grande et sait mettre en évidence son corps fuselé par des vêtements qui soulignent ses formes impeccables. On pourrait les croire cousins. Enfin, comme dans un déchirement de ne pouvoir l’accompagner au pupitre, Sarah se résout à lâcher sa main. Elle rejoint Claude, Sylvie et Gilbert sur les fauteuils placés un peu en retrait de la place occupée par son compagnon.
Dubreuilh, le conseiller du ministre, observe la scène avec envie. Il a fait la connaissance de Berton quelques mois auparavant. Quand a commencé de germer dans la tête de l’humanitaire normand le projet de sauvetage. Il avait fallu canaliser l’énergie de son interlocuteur, son enthousiasme et ses objectifs… Et le voilà de retour devant cette foule en liesse. Une action concrète est en train d’aboutir, forte et nécessaire, loin des luttes florentines et des coups bas dont le conseiller est coutumier. Un instant, la lassitude le gagne. Peut-être devrait-il marquer une pause et s’éloigner un temps des cercles trop proches du pouvoir ? Certes, Berton a des côtés qui l’irritent. Cette espèce d’ingénuité candide, pour lui le champion de la Realpolitik. Mais quelle force de conviction salutaire et communicative ! Faire des choses concrètes, en mesurer les effets tangibles et immédiats. Oui, se voir renvoyer des signes d’une reconnaissance sincère, par des gens sans pensées autres qu’un réel sentiment de gratitude. Une réaction non feinte, un luxe dans son métier…
Enfin Eddy prend la parole, tirant le conseiller de ses idées parasites.
— Chers amis, commence-t-il, je vais m’exprimer au nom de notre équipe, de toutes celles et tous ceux qui, sur le terrain, ont affronté les risques de cette mission et constaté la situation détestable qui prévaut au Darfour, dont le Tchad voisin accueille les sinistrés en quête de sécurité et d’aide. Je pense que mon propos reflétera fidèlement nos perceptions et nos positions ! Bernard Barry l’a dit ; nous n’avons pu, pour cette première mission, offrir de solution qu’à quelques dizaines d’orphelins. Je vous rappelle que notre projet initial était beaucoup plus ambitieux ! C’est près de mille enfants que nous souhaitions aider dès cette première opération. La complexité de la situation locale, les violences de part et d’autre de la frontière, l’importance du déploiement militaire des troupes soudanaises ont rendu impossible l’atteinte de cet objectif. Nous avons préféré une réussite partielle, mais effective, à une multiplication des risques. Cela aurait pu aboutir à un capotage global de notre mission, privant ainsi les premiers enfants échappés de l’enfer soudanais d’un sort meilleur. Notre présence ici parmi vous, c’est d’abord le triomphe des droits de l’homme. C’est dans ces valeurs fondamentales que nous avons puisé l’énergie nécessaire à notre action et bravé les interdits qui barraient à ces enfants le chemin de la paix et du bien-être. Mais il est des circonstances où la morale s’impose au droit ! Des circonstances où la non-assistance à personne en danger devient coupable et complice des tortionnaires ! Dès lors, faire bouger les lignes, bousculer les frilosités et les conservatismes devient une nécessité impérative, pressante. Éthique !
Nouvelle salve d’applaudissements.
— Oui, notre association est comme une citadelle. Une place forte où nous entendons que puisse se mettre à l’abri le plus grand nombre possible d’enfants confrontés à la solitude, à la faim, à la violence. Un bastion de ces droits fondamentaux que je rappelais. Et aussi des droits de l’enfant tels que les promulgue la charte des Nations unies qui leur est consacrée. Voilà, chers amis, les logiques qui nous ont guidés. Mais notre réussite est aussi le fruit d’autres ingrédients que je voudrais évoquer devant vous. La Citadelle a pu mener cette opération à son terme parce que c’est une association de petite taille. Efficace, souple, adaptable rapidement aux aléas du terrain. Nous refusons les logiques des grandes machines humanitaires qui se sont alourdies à force de procédures de sécurité, de gestion, de contrôle et de complexité dans les prises de décision. Rien de tout cela n’aurait non plus été possible sans la contribution de toute une chaîne dont beaucoup des acteurs sont présents aujourd’hui devant nous. Vous tous, mes amis ! Je vous remercie chaleureusement. Sans oublier les élus locaux et les différents ministères concernés par notre projet. C’est la contribution de chacun en un tout cohérent et efficace qui a rendu possible ce sauvetage des enfants. Nous pouvons être fiers de cette réussite collective ! Mais le travail n’est pas terminé, loin s’en faut. De nombreux orphelins attendent encore de quitter les camps. Près d’Abéché où nous avons réalisé notre mission, à Farchana, à Gaba, à Tréguine. Dans les camps du nord, à Iridimi et à Touloum. Dans ceux plus exposés aux incursions soudanaises au sud, dans les camps de Djabal et de Koukou. Nous avons retiré une goutte d’eau de l’océan des malheurs de la population du Darfour ! Maintenant que la preuve est faite que de telles missions sont possibles, souhaitons que les principales succursales de l’aide humanitaire sortent de leur immobilisme et mettent leurs moyens au service d’actions de grande ampleur. C’est mon vœu le plus cher, que notre opération puisse être pionnière et ouvrir la voie à d’autres. Que tous les efforts se cumulent pour mettre un terme au génocide en cours au Darfour ! Merci de votre présence, merci de votre confiance, merci de votre soutien sans faille !
Une nouvelle vague d’applaudissements accueille la fin de son propos. Puis les autres volontaires arrivés dans le 747, Sarah, Claude et Gilbert apportent tour à tour leurs témoignages. Ils décrivent la façon dont ils ont vécu la mission et s’attardent sur leurs rôles respectifs les jours ayant précédé le départ. Sylvie, le médecin, se déclare trop émue et impressionnée par la foule pour prendre la parole en public.
À son tour, Michel Dubreuilh s’approche du pupitre. Il s’exprime de façon courte et sobre, traduisant la satisfaction de son ministre devant cette belle réussite qui met une fois de plus en valeur la tradition française en matière d’action humanitaire. En cela, Eddy et son équipe sont les dignes héritiers de cette génération de French doctors qui depuis quarante ans portent haut les couleurs de la France. Sa conclusion insiste sur les conséquences du rapatriement des enfants pour la politique étrangère européenne dans la région d’Afrique dont ils sont originaires.
— À n’en pas douter, l’issue de votre action témoigne par ailleurs d’une situation au Darfour qui reste préoccupante. Dès lors se confirme le bien-fondé de la proposition française de déployer une force européenne de protection dans l’est du Tchad. Grâce à la présence de troupes de l’Union, l’action humanitaire se trouvera ainsi sécurisée. Cette présence militaire internationale permettra même, après son déploiement effectif, d’envisager la mise en place de corridors humanitaires entre le Tchad et les zones du Darfour toujours exposées à la violence gouvernementale. Permettez-moi de terminer en vous disant une nouvelle fois combien seront importants votre action et vos témoignages dans les mois à venir. Ils viendront en soutien des efforts de la France dans sa volonté que la paix s’instaure au Darfour. Pour tout cela, je vous félicite et vous adresse un immense merci !
À l’issue de ces prises de parole, les membres de La Citadelle descendent de la scène pour se mêler à la foule grouillante, chaleureuse et avide d’échanges, tandis qu’une partie des journalistes s’éclipse vers les locaux de l’aéroclub. Ils ont épuisé les interviews des membres de l’ONG. Ils rivalisent déjà d’ingéniosité pour réaliser quelques entretiens et prises de vue des petits bouts de chou encore livrés à la protection bienveillante des familles d’accueil et des équipes de psychologues. Il faut nourrir les besoins d’information du public. Les journalistes sont là pour cela.