Chapitre 10

1028 Words
Séraphine s’immobilisa sur la marche, une main serrée autour de la rampe. Les souvenirs remontaient trop vite, comme une vague qui la tirait en arrière malgré elle. Daisy avait passé toute son enfance dans la maison de ses parents. Elle était fragile, souvent malade, si faible que chaque jour pouvait basculer. À chaque fois que les médecins annonçaient qu’il n’y avait plus d’espoir, c’était le sang de Séraphine qui la maintenait en vie, encore et encore. En tant qu’aînée, seule enfant au départ, Séraphine avait fini par considérer Daisy comme une sœur. Elle avait rempli ce vide avec une attention sincère, une loyauté sans calcul. Mais elle avait appris trop tard que donner son affection ne garantissait rien en retour. Sa mère, elle, avait toujours entouré Daisy d’une attention excessive, parfois au détriment de Séraphine. Et Daisy avait compris comment en jouer. Douce en apparence, silencieuse quand il le fallait, elle savait se présenter comme la victime parfaite. Devant les autres, Séraphine devenait celle qui blessait, celle qui n’avait pas de cœur. Une égratignure devenait une preuve. Un malentendu devenait une accusation. Peu à peu, tout le monde avait fini par y croire. La meute, les anciens, et même sa propre famille. Daisy avait gagné leur confiance, et Séraphine s’était retrouvée isolée, enfermée dans une image qu’on lui imposait. C’est ainsi qu’elle avait fini chez les Walker, puis dans l’entourage de Ravyn. À cette époque, la Meute du Centenaire vivait encore sous une autre organisation. Ravyn n’était pas encore Alpha. Quand il avait atteint ses dix-huit ans et pris la direction de la meute, ses parents s’étaient installés à la lisière du territoire. Séraphine, alors adolescente, les avait suivis. Elle avait grandi dans cet environnement et n’en était jamais vraiment sortie. Ravyn venait souvent la voir. Puis, le jour de ses dix-huit ans, tout avait basculé. Au milieu d’une fête de pleine lune, dans le désordre et l’excès, il l’avait brisée. La forêt avait été témoin. La nuit aussi. Mais au matin, c’est elle qu’on avait désignée coupable. Seuls Humphrey et Kylie avaient refusé de la condamner. Ils avaient toujours voulu Séraphine dans leur famille, et ils avaient utilisé leur influence pour modifier les faits, jusqu’à forcer une union qu’elle n’avait jamais choisie. Le mariage avait été imposé. Son consentement ignoré. Et aujourd’hui, Daisy réclamait encore son dû. Comme si rien de tout cela n’avait compté. Comme si sa fille n’avait jamais existé. Séraphine releva la tête, la voix glacée. « Ravyn, tant que tu n’es pas capable de me rendre mon enfant, je ne ferai rien pour Daisy. » Sa voix n’avait rien de cruel. Juste une certitude absolue. Au moment où elle avait quitté la Meute du Centenaire, elle s’était juré de ne plus jamais y retourner. Ce serment était gravé en elle. Ravyn comprit à cet instant qu’il n’avait plus aucune prise sur elle. Tout ce qu’il avait construit était en train de lui échapper. Et pourtant, il ne ressentait aucune culpabilité. Pas même une hésitation. Il n’avait jamais voulu d’un enfant, encore moins de celui-là. Daisy, elle, lui avait donné Bryan. Et dans la meute, il avait toujours affirmé une chose : un fils comptait plus qu’une fille. Ravyn serra la mâchoire. « Si tu refuses, alors écoute-moi bien. Je ferai passer le message dans toutes les meutes et à New York. Personne ne t’aidera. Personne ne t’ouvrira sa porte. » Son regard était dur, menaçant. Séraphine ne recula pas. Elle le fixa calmement. « Fais-le si ça t’amuse. » L’influence de Ravyn s’arrêtait aux frontières de son monde. New York ne lui appartenait pas. Elle, elle connaissait ce monde. Elle avait appris à lire les réseaux, les lois, les jeux de pouvoir. Bien plus tôt que la plupart des gens. C’est pour cela qu’elle n’avait plus peur. L’amour l’avait déjà détruite une fois. Il ne la détruirait pas une seconde. Elle avait repris le contrôle. Elle recula d’un pas, puis s’arrêta. Sans se retourner complètement, elle ajouta d’une voix basse : « Retiens bien ceci. Les actions des hommes ne disparaissent pas avec eux. Elles restent. » Ravyn ne comprit pas vraiment. Il était déjà trop emporté par sa colère. Il fit demi-tour et partit sans attendre, claquant la porte derrière lui. Le silence retomba brutalement dans la maison. Corvine s’affaira dehors avec Edward pour réparer l’entrée endommagée. Séraphine, elle, resta un instant immobile avant de se tourner vers Humphrey. « Papa… tu crois que je suis quelqu’un de mauvais ? » Humphrey fronça les sourcils. « Mauvaise ? Non. Tu es trop bonne, justement. » Sa voix se durcit légèrement. « Tu aurais dû en finir avec elle depuis longtemps. » Séraphine eut un petit rire, surpris malgré elle. Mais Humphrey poursuivit, sans détour : « Et même si tu avais éliminé Ravyn, je n’aurais rien trouvé à redire. » Une larme glissa sur la joue de Séraphine. Elle aurait voulu avoir ce couple comme vrais parents depuis toujours. Le sang importait peu. C’était déjà le cas dans son cœur. « Merci, papa », murmura-t-elle. « Sans vous, je ne sais pas comment j’aurais tenu. » Humphrey la regarda un moment. « Va te reposer. Tu es épuisée. » Puis, plus doucement : « Pourquoi tu ne nous as pas dit pour l’hôpital ? On serait venus immédiatement. » Elle baissa légèrement les yeux. Ils avaient cru qu’elle allait bien. Apprendre la vérité trop tard les avait blessés autant qu’elle. « Ça va maintenant », répondit-elle. « Je peux gérer seule. » Quelques jours plus tard, la maison retrouva une atmosphère presque normale. Mais cela ne dura pas. Ravyn revint. Cette fois, il n’était pas seul. Les parents de Séraphine l’accompagnaient. Dans le salon, elle jouait aux échecs avec Humphrey. Kylie et Corvine observaient la partie avec amusement, commentant ses coups. Humphrey, lui, perdait peu à peu le contrôle de la partie. Des rires légers remplissaient la pièce. Puis tout s’arrêta. Des pas approchèrent. Séraphine leva les yeux la première. Son expression changea immédiatement. Puis elle les vit. Et elle comprit. Les visages de ses parents étaient fermés, tendus, remplis d’une colère contenue. Ce n’était pas une simple visite. C’était une confrontation.
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