Zéro

896 Words
ZéroUne Volvo 242 bordeaux. Sièges en cuir. Et nous à bord, filant vers la côte. À 130 de moyenne sur « l’autoroute de la mer » comme on dit chez nous, une partie du réseau autoroutier le plus éclairé au monde, tellement qu’on le verrait de la Lune. On aurait pu commencer les choses dans l’autre sens, mais le sens, justement, n’est pas le moteur de cette journée. Partis de bonne heure de Bruxelles, on a escaladé la butte Baltia, le toit de la Belgique. Vers midi et demi, dégoûtés par la pluie, on a regagné la voiture. J’ai proposé à Nina d’aller sur la côte. Elle a pesté, comme d’habitude. J’espère arriver à Ostende vers 15h30. Nina, elle, s’en moque pas mal. Elle fait la gueule. En quittant le signal de Botrange, j’ai d’abord pris les nationales jusqu’à Verviers où je comptais prendre l’autoroute. Après Liège, on a tracé sur l’interminable E40. La route longeait la frontière linguistique, passant d’un côté puis de l’autre entre Waremme et Tirlemont, en Wallonie, en Flandre, comme des coups de langue. Les Hautes Fagnes, la Famenne, le Condroz, les bas plateaux du centre de la Belgique. Tout un programme. L’autoroute s’est finalement enfoncée en Flandre et, après avoir laissé Louvain sur sa droite, elle a rejoint la Région de Bruxelles-Capitale. Nina me scie pour qu’on descende de l’autoroute, pour qu’on mette un terme à ce projet absurde : la mer du Nord sous la pluie. Parce qu’il n’a pas cessé de pleuvoir depuis ce matin. C’est sans doute l’été le plus pourri de ces dix dernières années. L’E40 nous emmène tout droit vers la mer. Les voitures revenant de la côte sont nombreuses, certaines sont même à l’arrêt un peu avant Gand. Les vacanciers jettent l’éponge – trop humide. Bientôt, on aperçoit les plaques indiquant Bruges et ensuite Jabbeke. Par la fenêtre, la basse Belgique défile. Notre chute est irréversible. On se dirige vers des cotes altimétriques proches de zéro. La plaine flamande à l’infini. Puis les polders venant heurter le cordon dunaire et ce littoral long de 66 kilomètres. Et une promesse : des plages de sable uniformes, dépourvues de galets et de rochers, un estran allant chatouiller très loin l’horizon à marée basse. Nina rouspète : – S’il te plaît, Jean. On rentre ? Et je te fais tout ce que tu veux… – Ah oui ? – T’es vraiment naïf, mon pauvre vieux. Bien sûr que non ! – Va pour la mer alors ! À l’arrivée, Ostende offre toujours la même vision un peu triste, avec cette gare d’un autre âge derrière laquelle se faufilent des gros bateaux en partance pour l’Angleterre. On trouve une place en face du port de plaisance. En coupant le moteur, je regarde l’aiguille du tableau de bord. Elle est bloquée sur le zéro. Rouler à zéro à l’heure est impossible. Rouler à 694 kilomètres-heure aussi, sauf peut-être dans un engin expérimental lancé comme une bombe en plein désert. – On y est ! Nina me fusille du regard. Ostende est écrasé par des nuages gris et menaçants. – T’as vu le temps ? Tu m’énerves à la fin, Jean ! Je fais balancer les clés de la Volvo devant son nez comme un pendule. Elle comprend que c’est moi qui vais décider de la suite des événements. On met directement le cap vers la plage. Il faut d’abord longer toutes ces roulottes où on vend des crevettes, des calamars frits, des anchois, de la soupe et du poisson séché. Des étals colorés à en devenir malade. Avec, sur les barquettes, des petits drapeaux noir-jaune-rouge plantés dans la mayonnaise ou la sauce cocktail. Nina regarde d’abord les étalages avec envie. On n’a pas encore pris le temps de manger depuis ce matin. Juste quelques biscuits dans la voiture. J’ai avalé les deux derniers avant notre arrivée à Ostende ; Nina a juré qu’elle ne me le pardonnerait jamais. La succession des étals la dégoûte rapidement, surtout lorsqu’elle s’emmêle les cheveux dans les rideaux de poissons séchés. Elle accélère pour ne plus voir et ne plus sentir tout ça. Elle m’attend un peu plus loin, mains sur les hanches : – Bon, tu te dépêches ! On va la voir cette plage ! Je te rappelle qu’il pleut. Je l’aime bien avec ses cheveux trempés. Elle a l’air encore plus sauvage que d’habitude. Malgré la pluie, il y a du monde sur la digue, des gens avec des chiens ou des enfants. La plage ressemble à une pataugeoire. On ne distingue plus l’eau abandonnée par la mer de celle qui tombe du ciel. Nina enlève ses chaussures et court vers le large. Elle commence à faire l’avion en écartant les bras, virant à droite, puis à gauche, comme un appareil hors de contrôle. On est au niveau zéro, au point le plus bas de la Belgique. En moins de trois heures de voiture, on est passé de 694 mètres – pardon, de 700 mètres ! – à zéro. Ça en dit long sur la platitude du pays. Nina s’arrête au pied d’une chaise de sauveteur. Quand j’arrive à sa hauteur, elle gravit les échelons. Elle se met debout sur le siège. Elle ouvre les bras vers le ciel et les éléments : – Et là, je suis à combien à ton avis ? Elle se prend enfin au jeu. – Hein ! Je suis à combien ? À deux mètres ? Deux mètres et demi ? Les gens qui déambulent sur la digue doivent nous prendre pour des fous. Marée basse. La mer descend inexorablement. La plage se fait de plus en plus vaste, étendue humide balayée par la drache. Je reste planté un moment au pied de la chaise haute à regarder Nina. Elle en rajoute : – Ouais, moi je suis à deux mètres et toi, à zéro ! À Zéroooo ! Ses vêtements trempés sont collés sur son corps, ses cheveux en partie sur son visage. J’ai terriblement envie d’elle.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD