Le système VelobruxJe m’appelle Jean Verhelst. J’ai trente-six ans. Mon passetemps favori est de prendre la route avec Nina et d’arpenter le pays en Volvo. Depuis quelques mois, je travaille pour une société qui propose aux gens d’effectuer à vélo des déplacements de proximité dans Bruxelles. C’est mon vieux pote Fredo qui m’a trouvé ce job, via un gars qui vient régulièrement se cuiter dans le bar où il bosse.
Les Velobrux – une vilaine contraction de vélo et Bruxelles – sont présentés comme un service de vélos partagés, même si le concept reste payant. La première expérience du genre a été lancée à La Rochelle dans les années 1970. Depuis, la plupart des grandes villes européennes ont développé un projet similaire, avec des résultats variables et des noms plus ou moins ridicules. Pour ma part, j’ai toujours été convaincu que Bruxelles n’était pas fait pour être arpenté à vélo. Trop de pavés, trop de rails de tram, trop de côtes. Vu le relief de la capitale, les stations Velobrux du haut de la ville sont systématiquement vides en fin de journée ; les gens ont la flemme de remonter leur bécane. C’est là que j’interviens. Pendant la nuit, je prends le volant d’un petit camion et je fais le tour des stations. J’ôte le surplus de vélos et je le place dans la benne. Direction les hauteurs, vers Saint-Gilles ou Ixelles. Les Velobrux sont plutôt légers, mais en charger et en décharger plusieurs dizaines est usant à la longue. Ça me casse le dos et me coupe les mains.
Je me mets généralement en route vers vingt-trois heures. Mon appartement est situé en face de l’ascenseur panoramique des Marolles qui relie le haut et le bas de la ville en quelques secondes. Je vis cependant dans la partie basse, un quartier dominé par le plus grand palais de Justice du monde, une espèce de menace babylonienne visible à des kilomètres à la ronde. Je n’ai pas mis de rideaux aux fenêtres. Je vois en permanence les deux cabines monter et descendre. Lorsqu’ils ne sont pas trop effrayés par la vue plongeante, les gens jettent un œil chez moi. Ils me voient alors étendu sur le canapé ou en slip dans la cuisine, inerte devant une casserole de pâtes. Je me suis habitué à ces face-à-face. Ils finissent même par m’amuser et j’en remets une couche, traînant volontiers à la fenêtre en me grattant le torse. De nombreux touristes empruntent cet ascenseur, quelques locaux aussi ; il n’est pas rare de voir des gens y monter avec leur vélo. Entre les va-et-vient des cabines et mon job, ma vie est décidément faite de hauts et de bas… Le patron de Velobrux s’appelle Jean Crabb :
– Avec deux « b » !
Il insiste beaucoup là-dessus. Un « b » en plus doit lui permettre de se sentir moins ordinaire. Ce n’est pourtant pas gagné avec sa tête de gérant de supermarché. Il a un corps en forme de poire inversée. Les jambes très fines, quasiment juvéniles. Puis tout s’épaissit progressivement des hanches aux épaules. Sa grosse tête est posée sur le fruit. Presque invisible, son cou est noyé dans un triple menton semblable à ceux qu’arborent de nombreux socialistes wallons. Juste en dessous de ce cou, il y a la poche de sa chemise remplie de bics. Une petite dizaine en général, de toutes les couleurs. Un stylo à bille aussi. Un crayon toujours taillé – pointu à tuer – et même un porte-mine avec une gomme accrochée au bout. Les bics sont toujours rangés dans le même ordre. Le noir, le bleu, le rouge, le vert, deux fluorescents Stabilo Boss, un rose et un jaune criards, le stylo à bille, le crayon parfaitement taillé et, enfin, le porte-mine avec cette stupide gomme. Chaque jour pareil. Jean Crabb doit être seul depuis longtemps. Ou alors il vit encore chez sa mère. Il n’est pas impressionnant physiquement. Mais cette manie de mettre des bics dans sa poche fait de lui un homme inquiétant. Il achète sans doute ses chemises dans des grandes surfaces un peu tristes. Je l’imagine trifouiller dans les bacs de vêtements la tête penchée, un sourire malsain aux lèvres. Avec une poche, sinon rien ! Et du côté gauche ! Il doit y avoir là une raison absurde, une sorte de code esthétique hérité du vingtième siècle. Une chemise avec une poche à droite est probablement quelque chose de scandaleux pour Jean Crabb. Et que dire d’une poche de chaque côté ? Impensable ! De retour chez lui après le boulot, il doit retirer les bics de sa poche et les poser sur une commode ou sur la table de nuit. Dans l’ordre, maladivement. Le noir, le bleu, le rouge, le vert… Le soir, quand je prends mon service, Jean Crabb semble toujours étonné de me voir apparaître dans son bureau :
– Ah ! Tu es là, Jean ?
Alors il se lève et se dirige vers une petite armoire où sont rangées les clés du camion. Il marche avec difficulté et en soufflant beaucoup. Cette armoire est pour lui une sorte de tabernacle. Dès qu’il l’ouvre, son visage s’irradie. Il se tourne ensuite vers moi pour me tendre les clés :
– Tiens, voilà !
J’aime bien circuler dans Bruxelles à bord de ce camion. Je vois la ville différemment, d’un peu plus haut. Je repense alors aux années révolues, à l’époque où je travaillais pour la PATEB, la Promotion des Attractions et du Tourisme en Belgique. Une institution dépendant du fédéral, cette coquille bientôt vide tant on détricote le pays. J’arpentais alors le Royaume pour vanter les possibilités de tourisme culturel – sans trop y croire. Le premier jour, Jean Crabb m’avait questionné à ce propos :
– Ça ne me regarde pas, mais qu’est-ce qu’un type comme toi vient faire ici ?
Pour toute réponse, je m’étais contenté de le fixer droit dans les yeux. Il avait insisté :
– T’es diplômé de l’université. T’as même une solide connaissance du tourisme belgo-belge. Alors pourquoi venir te faire chier avec ces vélos pendant la nuit ?
– Parce que je n’arrive plus à dormir.