Le parloirCe qui me frappe à chaque fois, ce sont toutes ces taches roses, vertes et blanches, fades, passées. Des chewing-gums collés au sol. Et puis aussi des mégots, par dizaines. Le stress est perceptible devant cette porte. Le matin, il y a surtout des femmes à l’entrée. Elles mastiquent nerveusement et fument des cigarettes. J’évite de me mêler à elles. J’ai l’impression de les déranger dans leur attente, comme si patienter ici était un rôle uniquement féminin. La rue qui mène là est bordée par deux grands murs dont le sommet est garni de barbelés. Derrière, on entend des cris horribles. Je n’aime pas me promener dans ce quartier. Je suis toujours mal à l’aise. J’ai l’impression qu’on m’observe, que le fait de marcher dans une rue où il y a une prison me rend d’office coupable.
Depuis que je travaille chez Velobrux, j’ai du temps en journée pour rendre visite à mon oncle Alain, qui est aussi mon parrain. Il est incarcéré à la prison de Forest. Les gardiens me reconnaissent. Ça fait sans doute partie de leur boulot d’être physionomistes. Moi, je n’arrive pas à les distinguer les uns des autres. Avachis derrière la vitre blindée, ils boivent du café et mangent des tartines pour faire passer le temps. Leur job consiste à appuyer sur des boutons qui ouvrent une série de portes donnant accès au parloir. J’essaie de venir voir mon oncle une fois par semaine. Au début, il se demandait ce que je venais faire là, avec ses mots à lui :
– T’as vraiment la même tête de t*********l que ton père ! Un vrai Verhelst !
Il n’y avait pas grand-chose à dire après ça. Il a écopé de six mois ferme pour agression violente. Le type qu’il a mis en miettes est toujours à l’hôpital, dans un coma de plus en plus inquiétant. Mon oncle n’a pas l’air de regretter son geste. Il s’appelle Alain Verhelst. Ça colle bien à un type derrière les barreaux : un nom de tueur en série ou de kidnappeur d’enfants. Sinon, je viens surtout pour lui apporter des livres – avec les histoires de famille et celle de ce foutu pays, la lecture est ce qui nous rapproche le plus. Quand je n’ai que deux ou trois romans au format poche, il fait la grimace :
– Qu’est-ce que tu veux que je foute avec ça !
Car il lit vite et beaucoup. Il aime les écrivains américains. Il les lit en français, sans se prendre la tête comme certains pédants qui refusent de lire des traductions. En ce moment, il dévore Charles Bukowski, Richard Brautigan, John Fante, Jack Kerouac, Raymond Carver, Henry Miller et William Faulkner. Il estime avoir vécu comme eux. Pas en écrivant, mais en étant libre. Même si ça semble paradoxal depuis qu’il croupit à la prison de Forest. Il raffole aussi des barres de chocolat Dessert 58, parce que ça lui rappelle son enfance. Alors, je lui en apporte régulièrement une ou deux. Parfois, il se confie. Quelques détails sur sa vie carcérale :
– Le type avec qui je partage la cellule ne supporte pas le bruit du papier quand je tourne les pages.
– Et ?
– J’ai été obligé de lui expliquer avec les mains. Mais je ne suis pas certain qu’il ait tout compris…
– Ben oui, j’imagine.
– Je m’en veux un peu tu sais.
– De quoi donc ?
– Ce mec qui est dans la cellule avec moi… Je crois bien que des gars l’ont attrapé par derrière dans les douches. Des sales types qui aiment se taper de la fiotte sans défense. Alors ouais, je m’en veux de lui avoir donné une mandale pour cette histoire de bruit de pages. Il n’avait pas besoin de ça, le bougre.
Je ne sais que répondre, alors je le laisse poursuivre.
– Et mes sansevières ?
L’oncle Alain a l’art de passer du coq à l’âne. Il m’a chargé d’arroser ses plantes pendant son incarcération. C’est tombé sur moi parce que je suis le dernier membre de la famille qui lui parle encore.
– J’en prends bien soin.
– C’est tout ?
– Comment ça ?
– Je ne sais pas, Jean. Je pensais que tu allais ajouter quelque chose…
Il me regarde fixement. Ces yeux sont bleus, comme jamais. Je ne lui ai rien dit pour sa Volvo. Je m’en sers pas mal depuis quelques semaines, pour quitter Bruxelles, arpenter le pays, me sentir libre. Lors de notre virée à la butte Baltia, Nina m’a demandé d’où je sortais cette voiture. Je ne lui ai pas répondu. J’ai gardé ça pour moi et j’ai appuyé de plus belle sur les gaz. Que faire si l’oncle Alain sort plus tôt que prévu ? J’ai pensé à tout ça. Je crois que je viendrais le chercher à la prison de Forest avec la Volvo. Je l’attendrais appuyé sur le capot, les bras croisés. Peut-être même avec des lunettes de soleil et Nina à côté de moi, habillée court, parce que j’aime bien quand elle s’habille court. Ou alors je remettrais la voiture dans le garage, ni vu ni connu… L’oncle Alain murmure en regardant les livres posés devant lui :
– Je crois que je ne suis pas près de sortir.
Je souris intérieurement. Ça me donne de la marge, quelques centaines de bornes supplémentaires en Volvo avec Nina. Pourquoi pas jusque sur la Côte d’Opale, dans le NordPas-de-Calais ? C’est presque la Belgique là-bas, tellement on y voit de plaques minéralogiques belges entre le Cap BlancNez et Boulogne-sur-Mer.
– Ah bon ? Qu’est-ce qu’ils ont dit ?
– Rien de spécial, Jean. Mais j’ai l’impression que ça pue. Après la Côte d’Opale, Nina et moi on pourrait peut-être tirer jusqu’en baie de Somme et aller voir les phoques veauxmarins sur la plage à marée basse. Je suis sûr qu’elle aimerait ça, Nina, ces escapades hors du décor belge. Passer la frontière avec elle ! Ce serait lui montrer que j’ai changé, que je suis impatient de voir le monde.