L’ascenseur

1266 Words
L’ascenseurDepuis quelques mois, l’actualité internationale s’est transformée en véritable dessin animé : la roturière a épousé le prince charmant anglais, le méchant barbu en djellaba a été tué et balancé à la mer par les Ricains, le nain français a engrossé la blanche neige chanteuse, le pape précédent a été rendu bienheureux par l’actuel et le gros cochon du FMI a été jeté en prison. Et puis, un volcan islandais a commencé à répandre cendres et fumées dans l’atmosphère, menaçant de paralyser le transport aérien occidental : Grimsvötn ! La Belgique, elle, n’a toujours pas de gouvernement depuis les dernières élections législatives fédérales… il y a un an, en juin 2010. Les deux vainqueurs du scrutin – les nationalistes en Flandre, les socialistes en Wallonie et à Bruxelles – ne trouvent aucun terrain d’entente. Je médite là-dessus allongé dans le canapé. Mon portable se met à grelotter. Ce bon vieux Fredo : – Je suis en face de chez toi ! Téléphone à la main, j’ouvre la fenêtre et je regarde en bas. Il n’y a personne devant la maison, ni même sur la place. – Alors, tu me vois ? – Heu… non. – Regarde plus haut ! Je lève la tête et je vois Fredo qui me fait des grands signes dans une des cabines de l’ascenseur. – Ne me dis pas que… – Si, elle est bloquée. L’autre cabine fonctionne, charriant son lot habituel de touristes et de Bruxellois. – Bon, je vais faire du café. – Quoi ! Hé, Jean ! Je suis coincé dans cette boîte et toi tu te fais du café ! – T’as appuyé sur l’alarme ? – Évidemment. – Ben alors ! Y a plus qu’à attendre. Ils ne mettent pas plus de trois quarts d’heure pour intervenir… en général. – Trois quarts d’heure ! – Je te laisserai du café, promis. – Hé ! Attends, Jean ! Raccroche pas ! Je suis à la bourre, je dois aller chercher Alex pour le conduire à son stage ce matin. Et mon téléphone va lâcher. p****n de batterie ! – Mouais, je vois. C’est bon, je vais aller chercher Alex… Tu ne bouges pas, hein ! – C’est ça, fous-toi de ma gueule ! Marie, l’ex de Fredo, habite sur les hauteurs, dans le quartier du Châtelain, là où les stations de Velobrux sont vides dès le matin. Je prends l’ascenseur panoramique. La cabine qui fonctionne toujours passe à côté de celle où est coincé Fredo. Je lui souris. Il me tend un doigt. La place Poelaert s’anime lentement. C’est encore le moment charnière du matin où se croisent les travailleurs et les derniers fêtards. Des hommes et des femmes, robe d’avocat sur le bras, se pressent vers le palais de Justice. Des gars qui ont passé une nuit blanche terminent leur bière sur un banc, hagards devant le panorama de Bruxelles et la vallée de la Senne. L’horizon est découpé par une série de repères : l’Atomium, la basilique de Koekelberg, la flèche de l’hôtel de Ville, la Tour du Midi et d’autres bizarreries bruxelloises. Rien ne bouge dans ce décor, depuis des décennies. Fredo est resté avec Marie pendant près de quinze ans. Puis, il a tout envoyé valdinguer pour une brune, une méditerranéenne filiforme. Cette femme sortie de nulle part était très belle, mais elle ne valait pas une révolution. Tout a finalement capoté et la brune a mis les voiles. Marie n’a pas voulu récupérer Fredo. Depuis, le petit Alex est trimballé entre deux vies. Fredo est un peu à la dérive. Il passe d’un petit boulot à l’autre, ni très stable ni très rentable. C’est l’un de ses points faibles… avec son penchant immodéré pour les femmes. En ce moment, il travaille dans un bar. Un bistrot de quartier qui, comme toutes les adresses du genre, a tendance à devenir un peu à la mode. La bleusaille débarque de plus en plus, étudiants, jeunes chômeurs, artistes à deux balles. Il n’y a que Fredo aux commandes durant la nuit. Le propriétaire passe si rarement que ceux qui fréquentent le bar disent : « On va s’en jeter un chez Fredo ». Place Louise, les gens attendent docilement le tram. D’autres s’engouffrent dans la station de métro. Je file vers la chaussée de Charleroi ; l’appartement de Marie se trouve dans une rue perpendiculaire. Je suis devant chez elle dix minutes plus tard. Elle met du temps à venir ouvrir, comme à chaque fois : – Jean ? – Salut, Marie ! Je l’ai toujours trouvée très belle. Je crois même que j’aurais eu mes chances avec elle à une certaine époque. Mais faire ça à Fredo, c’était tout de même un peu limite. – Qu’est-ce qui se passe encore avec Fredo ? Il a des soucis dans son bar ? – Il a eu un empêchement de dernière minute. – Une femme ? Je sens de l’inquiétude dans la voix de Marie. Sans doute un vieux réflexe propre à ceux qui sont restés longtemps en couple. – Non, il est juste coincé. – Coincé ? Vous m’énervez à la fin, les gars ! – Mais je t’assure, Marie, il est enfermé dans l’ascenseur, en face de chez moi. Une des cabines est en panne. – Mouais… – Et Alex ? Il est prêt ? J’ai à peine fini ma phrase qu’il apparaît. Un petit gars de cinq ans avec une bonne bouille et des cheveux en bataille. Il court vers moi : – Jeaaaan ! Je connais Alex depuis toujours. Mais j’ai refusé d’être son parrain. J’ai prétexté que je n’aimais ni les obligations familiales ni les dimanches ennuyeux durant lesquels il faut se plier aux petites règles sociales. Fredo et Marie ont un peu râlé. Pas longtemps, un mois ou deux. Puis tout a repris comme avant… jusqu’à ce qu’ils se séparent. Je continue à venir voir le gamin de temps en temps. Je l’emmène à la plaine de jeux ou au parc. Nina trouve ça bizarre. Je lui réponds que c’est le gamin de Fredo et que ça se fait de s’occuper un peu du gosse d’un ami. Alex a déjà son sac sur le dos. Pendant les vacances d’été, il fait un stage avec d’autres enfants dans le centre-ville. – On y va, Alex ? Il se colle à mes jambes en regardant sa mère avec tendresse. Marie affiche un beau sourire. On se met en route, filant à travers cette matinée bruxelloise qui nous tend les bras. Je sens que Marie nous regarde partir. On n’a pas fait vingt mètres qu’elle crie : – Au fait, t’es sûr que ça va avec Fredo ? Je me retourne et je la trouve à nouveau très belle : – T’inquiète pas, Marie, on va le sortir de là ! Je sens la petite main d’Alex dans la mienne. On regarde la ville s’agiter doucement, chacun de sa propre hauteur. En approchant du palais de Justice, je me rends compte que Fredo a essayé de me téléphoner. Je le rappelle mais la batterie de son portable lâche presque immédiatement ; il a juste le temps de balancer quelques insanités. Le camion des dépanneurs est garé place Poelaert, à l’entrée de la passerelle qui mène à l’ascenseur panoramique. Quelques curieux forment un petit groupe compact et observent les types s’agiter pour remettre la cabine en marche. Ça doit faire trois quarts d’heure que Fredo est coincé là-dedans. Il y a de la buée sur les vitres. On ne distingue que sa silhouette à l’intérieur. L’autre cabine est toujours en fonction. Alex et moi attendons notre tour : – On va voir papa ? – Peut-être bien, oui. Alex adore prendre l’ascenseur des Marolles. Pour lui, c’est une sorte d’attraction comme à la Foire du Midi, sauf qu’elle est gratuite. Quand on a le temps, on fait quelques montées et descentes supplémentaires. On voit bien qu’Alex a peur du vide. Mais les sensations qu’offre l’ascenseur l’aident à surmonter ses craintes. Souvent, il crie : « Whooooo ! » Alors, les gens le trouvent encore plus mignon. Notre cabine arrive à hauteur de celle où croupit Fredo ; il a enlevé la buée de la vitre avec la manche de sa chemise et placé sa tête dans un rond de fortune. Alex est tout fou de voir son père : – Papa ! C’est papa ! Fredo lui envoie des bisous volants. L’ascenseur continue sa route et la silhouette de Fredo s’éloigne de nous. Quand on arrive en bas, Alex fait des signes à la cabine suspendue dans le vide. Après, on descend vers la rue Haute. Alex me serre la main. Je me sens bien.
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