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Émilie fixa le téléphone sur la table de la cuisine. Cela faisait dix minutes que son regard n’avait pas lâché le cellulaire. Elle ne savait pas si elle devait composer le numéro ou si elle devait laisser tomber.
Elle pianota, du bout des doigts la table, respirant à grands coups. Daniel lui avait conseillé de le faire. Il lui avait affirmé que cela soulagerait sa conscience. Elle était persuadée que c’était une très mauvaise idée. Onze minutes, qu’elle fixait le téléphone. Elle posa une main sur son front et soupira. Pourquoi cela était-il si compliqué ? « Vous avez besoin de vacances. » avait dit le médecin. Facile à dire ! Elle se mordit la lèvre, déverrouilla son portable. Encore un instant d’hésitation. Oh oui, c’était une très mauvaise idée, mais après tout elle ne pouvait plus cacher la maladie d’Emma plus longtemps. Cela avait assez duré. Elle composa le numéro et son cœur cogna un peu plus fort dans sa poitrine, lorsque sa mère décrocha.
Marta avait l’air d’être en pleine forme. Toujours aussi explosive et pleine d’élan. Comme ma sœur, Clara, pensa la jeune femme.
Il eut d’abord un dialogue fluide, sans aucune tension. Sa mère lui fit tout de même remarquer qu’elle était très peinée de ne pas avoir vu sa petite fille. Pour la dixième fois, Émilie s’excusa. Elle ferma les yeux, prit une grande inspiration, puis se lança.
— Maman, justement, comme nous ne sommes pas passées durant les vacances d’hiver, je pensais peut-être venir quelques jours.
— Maintenant ? Mais que se passe-t-il, ma chérie ?
Pour Marta, c’était inhabituel de voir sa fille aînée et sa petite fille en dehors des vacances scolaires. De quoi susciter sa curiosité.
— Il faut qu’on parle, maman.
Marta marqua une pause. Émilie l’entendit respirer à l’autre bout du fil et hésita une fraction de seconde à inventer n’importe quoi pour faire marche arrière.
— Que se passe-t-il ? Qu’est-ce qui ne va pas ?
La voix de Marta n’était plus enjouée. La panique commençait à la submerger et sa fille n’avait pas besoin d’être en face d’elle pour le discerner.
La jeune femme ferma les yeux, pianota encore, du bout des doigts sur la table.
— Je préférerais t’en parler à notre arrivée.
— S’il y a un problème assez important, chérie, on peut déjà en discuter.
— Je prends la route demain, maman. Patiente un peu.
Marta poussa une longue plainte. Et après quelques minutes, où les questions se succédèrent, sans qu’Émilie ne lâche le morceau, Marta finit par raccrocher, laissant sa fille avec cet horrible sentiment que le monde était en train de s’effondrer.
***
Le traitement d’Emma était terminé. Et Daniel Müeller était prêt à la laisser souffler pour trois semaines. Trois semaines où Émilie allait pouvoir, elle aussi, souffler un peu. Peut-être deux, plutôt, si on comptait la semaine en compagnie de sa mère.
« J’ai touché un mot à ma mère. Je pars chez eux demain », avait-elle dit quand le pédiatre était revenu sur le sujet.
Daniel avait acquiescé en silence.
« Il n’y a pas de contre-indication pour un long voyage. Emma doit bien se reposer. Mais je suis sûr que tout ira bien. »
À vrai dire, elle n’avait même pas pensé à lui poser la question. Est-ce que sa fille était en état pour huit heures de route ?
La ponction lombaire et la prise de sang du quatrième bloc de chimiothérapie s’étaient montrées très positives. Le deuxième et le troisième bloc s’étaient révélés plus éreintants. Emma était restée beaucoup alitée, elle dormait et n’avait pas voulu avaler grand-chose. C’était avec soulagement que la fillette avait appris qu’elle partait en vacances.
À huit heures du matin, les valises étaient bouclées et rangées dans la voiture. Emma était déjà replongée dans les bras de Morphée, sur le siège arrière, la tête contre la vitre, Archibald calé entre son menton et son épaule.
Émilie la regarda à travers le rétroviseur central. Elle voulait s’assurer que tout allait bien avant de prendre le départ. Elle aurait dû prendre la route deux heures plus tôt. Mais elle n’avait pas eu le courage d’éveiller Emma qui avait vomi pendant une partie de la nuit. Elle semblait à présent sereine. Éreintée, mais sereine. Émilie pria dans son for intérieur que ce soit ainsi tout au long du voyage.
Elles s’arrêtèrent deux fois en chemin. Une fois parce qu’Emma avait besoin de faire pipi et une seconde pour déjeuner, sur une aire d’autoroute.
La jeune femme toucha à peine à son plat, tandis que sa fille dévorait son vol-au-vent. Ce qui la soulagea de voir sa fille reprendre des forces. La nuit avait été tellement difficile !
Émilie posa les yeux sur son assiette, puis de nouveau sur Emma. Plus elles se rapprochaient de leur destination, plus le doute la rongeait. Elle ne saisissait toujours pas pourquoi elle s’était laissé convaincre par ce toubib de prendre des vacances et surtout d’enfin avouer tout à ses parents. Elle se demandait comment elle allait leur annoncer la nouvelle. Marta était tellement... anxieuse. La maladie d’Emma n’allait que renforcer ses angoisses et compliquer la situation. Émilie ne pensait pas du tout que cela soit la meilleure idée qui soit. Elle avait besoin d’en parler. Elle sortit son téléphone de son sac et fit défiler la liste des appels qu’elle avait reçus hier. Le numéro avec lequel le médecin l’avait appelée devait y figurer. Daniel l’avait contactée la veille pour lui communiquer les résultats.
Son pouce frôla la touche, hésita, puis appuya. Il y eut quatre sonneries avant qu’une femme ne réponde.
— Hôtel le Ritz, je vous écoute.
Émilie ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Qu’est-ce que ce type faisait dans un hôtel ?
— Allô ? dit la réceptionniste.
Elle raccrocha vite comme si elle craignait qu’à l’autre bout du fil, la femme ne sache que c’était elle.
Elle fixa la table grise où était déposée son assiette. Pourquoi le médecin l’avait-il appelée d’un hôtel ? Pourquoi ne l’avait-il pas fait depuis son cabinet pédiatrique ? Étrange. Généralement ce genre de type, beau gosse et possédant un travail plus que correct, devait avoir une famille, une maison. Alors, pourquoi ce coup de fil d’un hôtel ? N’avait-il pas de portable, comme tout le monde ?
— Maman ? (Emma laissa passer une seconde.) Maman ?
Émilie leva les yeux sur sa fille, confuse. La petite était inquiète. Elle semblait tellement à des années-lumière. OK. Arrête de penser à lui ! Quelle recommandation facile.
— Oui, chérie ?
— Tu vas bien ?
Emma la regardait les yeux écarquillés. Elle ne l’avait jamais vue aussi troublée. Elle trouvait sa mère bizarre, par moments, mais là, c’était le summum.
— Oui. Oui, tout va bien, ma puce. On va se remettre en route.
Émilie paya l’addition et toutes les deux se dirigèrent vers le parking.
L’interrogation et l’inquiétude ne quittèrent pas la jeune femme tout au long du trajet.
Fin de journée la Mini franchit le grand portail du domaine Pereira. Le magnifique vignoble dans la Drôme en Provence s’étendait sur à peu près cinq hectares. Benoît Pereira et sa femme s’y donnaient corps et âme.
Émilie adorait cette maison en pierres du pays. Elle avait de grandes fenêtres blanches garnies de persiennes d’un bleu délavé. Un grand saule pleureur se tenait à droite de la maison et à une de ses branches, une vieille balançoire en bois s’agitait au gré du vent. C’était là que se résumait toute son enfance. Cette maison était comme son sang.
Émilie sourit en l’apercevant, car aussi loin que ses souvenirs remontaient, elle avait toujours connu cet arbre et cette balançoire. Ceux-ci avaient toujours fait partie de la demeure, de même que les parterres de lavandes à l’entrée de la maison.
Emma sortit précipitamment de la voiture pour courir vers le gros Saint-Bernard, qui s’était levé d’un bond du seuil, en entendant un bruit de moteur.
— Heidy, cria la fillette.
Marta sortit, un torchon de vaisselle à la main. Elle avait entendu de la cuisine le bruit de la voiture.
— Ah, vous voilà, dit-elle. J’allais finir par m’inquiéter.
Elle serra d’abord sa petite-fille dans ses bras, puis embrassa Émilie. Elle recula d’un pas pour mieux l’examiner.
— Tu as mauvaise mine, toi.
La concernée pinça les lèvres. Elle ne voulait pas évoquer quoique ce soit maintenant. Elle voulait parler à ses deux parents, pas à sa mère seulement. Ce qui aurait été ingérable.
— Où est papa ? demanda-t-elle pour faire diversion.
— À la boutique. C’est lui qui me remplace. Je voulais absolument préparer vos chambres et le dîner.
Marta avait eu la bonne idée d’ouvrir, à quelques pas du domaine, une petite boutique de vins et de produits régionaux. Elle n’avait pas d’autre travail et cela lui était agréable de se sentir utile. Elle était très fière de son magasin qui marchait à merveille.
— Je vais aller jusque-là.
— Mais, enfin Emi, tu m’avais dit...
— Maman ! Après. J’ai besoin de prendre l’air. Juste un moment. Je dois vous parler, mais à tous les deux. Ne t’inquiète pas trop, d’accord.
Marta lui caressa la joue. Elle lui trouvait une mauvaise mine. Sans parler de la pâleur de sa petite-fille. Elle allait s’inquiéter jusqu’à ce qu’Émilie lui dise de quoi elle voulait leur parler. Mais, elle décida de lâcher prise.
— D’accord, chérie.
Émilie acquiesça avant de se diriger vers l’arrière de la maison.
Elle coupa par les vignes du Domaine Pereira. Ce chemin, elle l’avait emprunté des milliers de fois, enfant. Elle l’aurait parcouru les yeux fermés. Elle avait tant joué à cache-cache avec son frère jumeau. Elle pouvait encore entendre leurs rires s’élever en écho.
Son cœur se serra en pensant à Tommy, mais l’angoisse prit vite le dessus quand les doutes venaient à nouveau l’assaillir. Elle avait besoin de marcher, besoin de réfléchir. Comment allait-elle annoncer la maladie d’Emma ? Elle n’était pas prête à parler de tout cela. Sa conscience lui rappela que le médecin avait raison. Ses parents avaient le droit de savoir.
Elle marqua une pause au bout de quelques mètres et s’assit sur l’un des bancs au bord du sentier. Elle se prit la tête entre les mains et ferma les yeux. L’image de Daniel Müeller lui traversa l’esprit. Elle ne comprenait toujours pas pourquoi ce dernier l’avait appelée depuis un hôtel. Elle secoua la tête à gauche et à droite. Elle n’avait aucune réponse, mais il fallait qu’elle sache et puis elle avait besoin de lui parler. Cela lui ferait du bien. Il ne lui avait pas dit comment aborder le sujet de la maladie et elle n’avait pas mentionné que sa mère était quelqu’un de très angoissé. Elle devait lui parler de tout cela. Oui, c’était une raison suffisante pour l’appeler.
D’un geste machinal, elle attrapa son portable dans la poche de son blouson et poussa sur le bouton rappel.
— Hôtel le Ritz, je vous écoute.
Elle prit une grande inspiration.
— Bonjour, j’aimerais que vous transfériez la communication dans la chambre de M. Müeller, s’il vous plaît.
— Un instant, je vous prie.
Petit silence au bout du fil avant le retentissement des sonneries. Trois sonneries.
— Allô ?
Émilie ne répondit pas. Elle ferma les yeux, se mordit la lèvre. C’était bien sa voix. Devait-elle aller jusqu’au bout ?
— Allô ?
Raccroche, lui cria sa conscience. Et elle raccrocha. Elle entendait son cœur cogner à tout rompre.
Il avait donc bien pris une chambre dans cet hôtel. Étrange. Que lui cachait-il ? « Je ne suis pas assez bien pour vous, Émilie. » C’était les mots qu’il avait prononcés. Il lui avait dit aussi qu’il ne voulait pas la faire souffrir. Elle ne voyait qu’une seule réponse à cela. Il était marié ! Cela expliquerait pourquoi il l’avait repoussée l’autre jour. Et la chambre d’hôtel ? Peut-être était-il séparé momentanément. C’était aussi peut-être pour cela qu’il ne portait pas son alliance. Les hommes, tous les mêmes ! Ils avaient le don de vous faire croire à n’importe quoi, surtout quand ils étaient dotés d’une belle gueule. Elle sentit son cœur se serrer à cette pensée. Je t’avais dit de ne pas te faire d’illusions. Encore une fois, son double avait entièrement raison. À son retour, elle irait jusqu’au Ritz, elle aurait une conversation avec lui. Elle voulait mettre les choses au clair. Il faut que je l’entende de sa bouche. Après, je pourrai... tourner la page. Et me sentir plus ridicule encore ?
Elle soupira et jeta un œil au ciel gris, le temps tournait à l’orage et le vent commençait à se lever doucement. Elle frissonna et resserra sa veste contre sa poitrine.
***
Daniel déposa le combiné sur l’appareil et fixa un point inconnu sur le mur, puis le contrat qui gisait près du téléphone. Il n’avait pas besoin d’entendre sa voix au bout du fil. Il savait. Il savait que c’était Émilie Pereira qui venait de l’appeler.
Il se traita d’imbécile. Il avait commis des imprudences ; le coup de fil depuis sa chambre d’hôtel pour lui annoncer les résultats de la dernière prise de sang, les invitations à la cafétéria de l’hôpital, mais la pire était de l’avoir laissé frôler ses lèvres. Il avait failli répondre à son b****r. Il en avait eu envie autant qu’elle.
Il se passa un doigt sur la bouche, là où elle avait osé poser la sienne. Cette scène le hantait depuis qu’elle s’était produite. Il lui était difficile de penser à autre chose. Émilie venait perturber sa mission. Dès le départ, il avait su que ce serait plus compliqué que les autres fois. Il avait tout fait pour que Haziel lui cède sa place. Il n’avait pas voulu qu’un autre que lui fasse le travail. C’était une occasion trop belle pour se rapprocher de la femme qu’il guettait la nuit depuis des années. Jamais il n’avait pensé qu’elle aurait éprouvé de tels sentiments à son égard.