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L’appartement de la victime, un coquet deux cents mètres carrés, occupait le premier et unique étage d’un bâtiment en pierre de taille construit à l’époque haussmannienne. C’était un ancien hôtel particulier, transformé par la suite, sans doute à l’issue d’une succession difficile, en deux logements distincts. L’immeuble se dressait dans une toute petite rue résidentielle, bourgeoise et tranquille, dépourvue de tout commerce.
Deux véhicules sérigraphiés se tenaient garés devant l’entrée. Le break de l’IJ se trouvait un peu plus loin, devant les voitures des policiers en tenue. Une petite Citroën, sans doute celle du substitut du procureur de la république, complétait le lot.
La Renault Clio noire de Capelli stationna derrière les autos de la DSPAP. Jean-Claude Giordano en sortit, suivi de Capelli, qui grimaçait ; depuis quelque temps, il souffrait d’un début de sciatique qui le gênait pour sortir de voiture et lui faisait prendre conscience avec tristesse qu’il n’avait plus vingt ans.
Le commissaire Lebbel se gara à sa suite. Les deux Peugeot 307 occupées par le reste du groupe, les lieutenants Olivier Perrin et Nathalie Toulouse et le brigadier Clément Carmelle, firent de même. Par chance, l’avenue, courte mais peu passante, offrait de nombreuses places de stationnement. Le commissaire divisionnaire Frédéric Gaillard, le patron de la Brigade criminelle, n’était pas encore arrivé.
Capelli fixa son brassard fluo marqué « Police » sur la manche gauche de sa veste en cuir et salua le fonctionnaire en uniforme resté à l’extérieur, un gaillard à la mâchoire carrée, qui visiblement passait son temps libre dans les salles de musculation. Depuis peu, un numéro individuel s’était rajouté au brassard, afin que les policiers soient identifiables par ceux qui souhaiteraient se plaindre des forces de l’ordre. Bon nombre de policiers s’en offusquaient, criant à l’incitation à la délation anti-flics. Capelli, lui, s’en fichait complètement.
– C’est par là, commandant, dit l’athlétique gardien de la paix en montrant du doigt l’entrée du bâtiment.
Les policiers de la Crim’ traversèrent un vaste hall orné de plantes vertes en pots de cuivre et accédèrent au premier étage par un escalier aux marches en marbre gris. La porte à doubles battants de l’appartement du défunt était ouverte. Un autre planton, qui les salua martialement, se tenait devant, arborant un air sévère particulièrement étudié, sans doute pour essayer de compenser son aspect juvénile.
Sur le palier, Lebbel reconnut la parquetière qui les avait saisis, une jolie brunette vêtue d’un élégant tailleur crème, et le commissaire de police du quartier. Celui-ci, beaucoup moins élégant, semblait avoir dormi avec son costume depuis plusieurs jours, tant il était froissé.
Trois fonctionnaires de l’Identité judiciaire, en tenue de scène de crime1, attendaient les instructions tout en préparant placidement leur matériel. Plusieurs lourdes sacoches leur appartenant, en cuir noir usé, étaient posées sur le sol, devant l’entrée de l’appartement. Le photographe de l’équipe changeait en sifflotant les piles de son appareil numérique.
Capelli se présenta à son tour auprès du commissaire et de la substitut.
– Merci d’être venu rapidement. Cette affaire est typiquement pour la Criminelle. Je vous résume la situation ? proposa cette dernière.
– Nous vous écoutons, Madame.
– Ce matin, vers huit heures, la femme de ménage de Monsieur Romuald Vamorel, qui vient tous les lundis, a ouvert la porte avec les clés en sa possession et à découvert son employeur décédé. Elle a immédiatement fait appel aux secours. Les pompiers sont arrivés en même temps que vos collègues du commissariat de l’arrondissement, mais il était trop tard.
– De quoi est mort ce monsieur ? demanda Capelli.
– On lui a visiblement tiré une balle en plein front. Il se trouvait dans le salon, assis sur un fauteuil. Il n’y a pas de traces de lutte ni de fouille. Mais une statuette est posée, ou plutôt jetée par terre, dans l’entrée du salon.
– Une statuette ?
– Oui. C’est plutôt curieux…
– La porte de l’appartement était fermée lors de l’arrivée de la femme de ménage ?
– Claquée seulement, pas verrouillée.
– La victime vivait seule ? demanda Lebbel en prenant des notes.
– D’après la femme de ménage, oui. Il s’agit d’un veuf.
– Elle est en état de choc et attend dans un des véhicules, précisa le commissaire du quartier. Pour l’instant nous n’avons découvert aucun témoin. On a frappé au rez-de-chaussée, mais il semble qu’il n’y ait personne en ce moment.
Lebbel se tourna vers Capelli.
– On enfile des surchaussures et des gants et on jette un œil avant de laisser la place au procédurier et à l’IJ ?
– Ça marche. Que tout le monde en fasse autant, ajouta-t-il en se tournant vers les membres de son groupe. Il faut que chacun visualise les lieux pour être efficace lors des futures auditions. Ensuite, Clément, tu iras chercher la femme de ménage et l’amener au service pour prendre son témoignage. Vois si elle n’a pas besoin d’un médecin. Olivier et Nathalie, vous vous occupez du voisinage. L’immeuble sera vite traité puisqu’il n’y a personne dans l’appartement du bas. Vérifiez quand même une nouvelle fois. De toute façon il faudra repasser plus tard. Par contre, les bâtiments qui nous encadrent ou qui se trouvent en face disposent de plusieurs étages ; tâchez de découvrir des témoins. Quand vous aurez fini, vous reviendrez pour effectuer la perquisition qui aura lieu après les constatations. En l’absence du maître des lieux, il vous faudra vous débrouiller pour dénicher deux témoins pour y assister, comme d’habitude.
– Très bien, chef, dit jovialement le lieutenant Olivier Perrin, qu’une nouvelle enquête excitait toujours un peu.
Le jeune policier à allure de gravure de mode et physique de « gendre idéal » se frotta les mains de satisfaction.
– C’est parti, soupira Jean-Claude Giordano, le procédurier du groupe, beaucoup moins enthousiaste, qui allait devoir s’atteler aux minutieuses constatations, à la saisie des indices éventuels, puis à la rédaction du long et fastidieux procès-verbal les relatant.
Capelli, avec un sourire, lui donna amicalement une tape d’encouragement sur l’épaule.
– Songe que tu regretteras tout ça lorsque, vieux retraité acariâtre, tu liras depuis ton canapé les faits divers dans les journaux. Tu te diras que tout ce cinéma, c’était quand même le bon vieux temps…
*
Le corps gisait sur un fauteuil dans le salon, en position assise. Son bras gauche pendait mollement le long d’un accoudoir. Une montre de prix était accrochée à son poignet. Ses vêtements ne présentaient aucune trace de lutte. Le cadavre était même plutôt élégant avec son gilet et sa veste d’intérieur…
Le vieil homme avait les yeux ouverts et semblait contempler les enquêteurs d’un regard vitreux provenant des contrées mystérieuses de l’au-delà. Un petit orifice circulaire trouait le milieu de son front. Le projectile avait dû être tiré quasiment à bout portant, des traces sombres de résidus de tir entouraient la plaie. Par contre, en sortant, il avait arraché une bonne partie de la boîte crânienne. Le dossier du fauteuil, à hauteur de la tête, était maculé de fragments osseux, de petits morceaux de cervelle et de sang séché. La balle était restée ensuite coincée dans le rembourrage du fauteuil. Les sphincters du défunt s’étant relâchés, une insidieuse odeur d’urine et d’excréments flottait dans l’air. On était loin des scènes de crime aseptisées des romans policiers anglais d’Agatha Christie.
Aucune douille ne se trouvait sur le sol. Soit le tireur l’avait récupérée, soit il avait utilisé un revolver. Il faudrait néanmoins vérifier qu’elle n’ait pas roulé sous un meuble après avoir été éjectée, dans l’hypothèse de l’utilisation d’un pistolet automatique.
Capelli palpa doucement le corps du bout des doigts. La perte d’élasticité des tissus lui apprit que la rigidité cadavérique s’était installée. Il ne semblait pas y avoir encore de début de putréfaction, mais la lividité, ou hypostase, qui apparaît généralement à la troisième heure post mortem, était présente sur la base du cou de la victime, taché d’un bleu caractéristique. Le policier se dit, qu’à vue de nez, les faits remontaient à environ deux jours. Mais c’était difficile à déterminer pour l’instant. Le médecin légiste, à l’Institut médico-légal, serait sans doute plus précis à l’issue de l’autopsie, même si, contrairement à ce que l’on voit dans les films, il ne pouvait fournir qu’un créneau horaire assez large.
« Encore un, songea Capelli en contemplant tristement le cadavre. Ce n’est plus le tonneau mais le tombeau des Danaïdes, et c’est avec leurs larmes qu’elles tentent de le remplir… Puisse-t-il, les nuits prochaines, me laisser dormir en paix, celui-là. »
Le fantôme du mort, peut-être encore indécis sur le sujet ou simplement d’humeur taquine, ne daigna pas répondre.
L’appartement de feu Romuald Valmorel se composait d’une entrée, d’un salon éclairé par deux larges fenêtres, d’une cuisine, d’un bureau, de toilettes, d’une salle de bains et de deux chambres. Rien ne semblait en désordre. Le logement était luxueusement meublé et parfaitement entretenu. La femme de ménage devait être consciencieuse. Un mélange, original mais harmonieux, entre des meubles anciens en bois et une décoration moderne, particulièrement réussi, conférait à l’appartement une atmosphère chaleureuse, très cosy. Se faire abattre dans ce lieu constituait une véritable faute de goût…
De nombreux tableaux et lithographies ornaient les murs blancs du salon et ceux, plus pastels, des chambres à coucher, uniquement de la peinture expressionniste. Capelli reconnut un Miró et un Kandinsky. Les deux tableaux semblaient être des œuvres originales. Le policier, vaguement amer, se dit que la victime devait bénéficier de revenus largement supérieurs à ceux d’un flic…
– Tu as vu la statuette dans l’entrée ? demanda Giordano à son chef, le tirant de sa rêverie. Elle représente une espèce de monstre mi-homme mi-bête !
Capelli s’approcha du hall.
Sur le sol, à deux mètres de la porte, se trouvait effectivement une lourde statuette sombre, sans doute en métal, d’une trentaine de centimètres de haut. Elle représentait un curieux personnage à quatre bras et tête d’éléphant, porteur d’une hachette, semblant danser sur une seule jambe. Le policier reconnut Ganesh, le dieu hindou de l’intelligence et de la prudence.
La statuette paraissait neuve et de fabrication récente. Elle ne semblait supporter aucune trace suspecte.
– Si on a de la chance, on trouvera peut-être des empreintes ou de l’ADN dessus, dit Capelli à son procédurier. Mais ce n’est visiblement pas l’arme du crime…
– Je me demande ce qu’elle fait là. Il n’y a aucun signe de bagarre…
– En tous les cas, elle n’est pas à sa place.
Le commissaire divisionnaire Frédéric Gaillard fit son apparition dans la pièce. Lui aussi avait revêtu des surchaussures et des gants de latex.
C’était un homme de forte stature, au visage massif, ressemblant à Lino Ventura. Comme le policier aimait bien l’acteur disparu, il coiffait ses cheveux bruns de la même manière. Ce jour-là, Frédéric Gaillard portait même un imperméable mastic, à la manière des flics incarnés par son idole sur les écrans dans les années soixante.
– Saleté de circulation parisienne ! J’ai voulu emprunter un autre itinéraire que le vôtre pour faire le malin et j’arrive le dernier. Ça fait bien pour le patron de la Crim’…, grommela-t-il en souriant.
– Rassurez-vous, Monsieur, fit Capelli solennellement. Vous êtes excusé.
– Merci Jean, vous êtes bien bon avec moi. J’ai vu la parquetière : nous avons affaire à une belle scène de crime. Ça va nous changer des dernières saisines… Pour une fois, nous œuvrons dans les beaux quartiers ! Une enquête à la Columbo, en somme !
– Oui. Comme quoi, on a beau dire, même les riches du XVIe arrondissement se font parfois assassiner, commenta Capelli.
– Ça y est, Jean nous rejoue le couplet du flic désabusé par la société et ses inégalités ! Il y avait longtemps !
– Nous pouvons commencer ? demanda doucement le capitaine Giordano, qui n’osait pas demander directement à Capelli et surtout aux commissaires Gaillard et Lebbel, de quitter les lieux pour le laisser travailler en paix. Les collègues de l’IJ sont prêts. On va prendre des photos.
1. Combinaison blanche avec capuche, masque, gants et surchaussures.