Chapitre 4

1402 Words
4 Olivier Perrin et sa collègue Nathalie Toulouse montaient l’escalier menant au dernier étage de l’immeuble flambant neuf s’élevant en face de celui de la victime. L’ascenseur, pourtant récent, était en panne. Habilement, Perrin avait laissé passer sa collègue devant lui, afin de pouvoir discrètement lui lorgner les fesses. Ce jour-là, la jeune femme rousse portait une jupe et, tout en ruminant devant la goujaterie de son coéquipier, elle feignait de ne pas s’être rendu compte de son attitude peu galante. Elle avait l’habitude du comportement d’Olivier Perrin, mais commençait à en avoir assez de ses manières douteuses de dragueur impénitent et de son machisme caricatural. Nathalie Toulouse, les joues empourprées, se promit de remettre les pendules à l’heure avec son c****n de collègue dès qu’ils seraient un peu moins occupés. – Pour l’instant, on n’a pas recueilli de témoignages directs, résuma le lieutenant Perrin, qui avait unilatéralement décidé de jouer le chef d’équipe. Nous avons simplement deux voisins de l’immeuble mitoyen qui ont entendu une détonation samedi soir vers vingt et une heures. Évidemment, ils ont pensé que cela venait de la rue et ils ont simplement jeté un coup d’œil par la fenêtre sans s’attarder, ni bien sûr s’inquiéter et songer à appeler la Police… Espérons qu’ici ce sera plus intéressant. C’est le dernier étage. – Nous avons au moins pu déterminer l’heure approximative des faits, ce n’est déjà pas si mal. Et puis nous sommes en pleine période de vacances scolaires de la Toussaint. De nombreux habitants sont certainement partis en province quelques jours. Dans ce quartier, pas mal de gens doivent posséder des résidences secondaires. – Ils ont bien de la chance… – Jaloux ! – De toute façon, il pleut en ce moment en Normandie. Les deux policiers arrivèrent sur le palier, un peu essoufflés, et firent une courte pause. – Il n’y a ici aussi qu’un appartement à l’étage, constata Perrin en rajustant sa cravate. Voyons si quelqu’un est présent. Le lieutenant de police appuya sur la sonnette électrique de la porte. * Le brigadier Clément Carmelle tendit le procès-verbal de l’audition de la femme de ménage à Capelli. De petite taille et plutôt fluet, il ressemblait à un élève de quatrième soumettant timidement une dissertation incertaine au jugement sévère de son professeur de français. Capelli venait de réintégrer le quai des Orfèvres en compagnie de Philippe Lebbel. Ce dernier, dans son bureau, préparait le compte rendu habituel pour l’état-major de la PJ. Transmettre l’information sans tarder était depuis des années une règle incontournable dans la police. La femme de ménage, une corpulente sexagénaire antillaise vêtue d’un manteau jaune sur une blouse grise, attendait, mollement assise sur un banc, en s’essuyant les yeux avec un mouchoir et en secouant tristement la tête. Ses empreintes digitales venaient d’être recueillies, ainsi qu’un prélèvement de salive afin de la désincriminer au cas où des traces papillaires ou de l’ADN inconnus seraient retrouvés dans l’appartement de la victime. Capelli commença la lecture de son témoignage. Pour ce faire, il plaça sur son nez une paire de lunettes. Depuis peu, cet accessoire lui était devenu nécessaire, à son grand mécontentement. Personne n’accepte sereinement de vieillir, surtout pas les « héros de la PJ »… La femme travaillait chez Romuald Valmorel depuis plus de dix ans. Tous les lundis, elle venait à son domicile et passait la matinée à effectuer le ménage et le repassage. Elle n’avait jamais assisté à un quelconque incident, mais de toute façon ne savait pas grand-chose sur la vie privée de son employeur, un haut cadre dans le secteur bancaire maintenant à la retraite. Valmorel avait perdu son épouse, voici quatre ans, victime d’un tragique accident cardiovasculaire, et vivait désormais seul. C’était quelqu’un de très aisé, plutôt sympathique et ayant les étrennes généreuses. Il n’avait jamais eu de gestes déplacés envers elle. Lorsqu’elle avait découvert le corps de son patron, la femme de ménage avait immédiatement appelé les secours à l’aide de son portable et n’avait ensuite touché à rien, comme on le répète dans les séries policières qu’elle dévorait à la télévision, avant de s’écrouler à demi évanouie sur un divan. – Je lui ai également posé la question lorsque tu m’as appelé depuis la scène de crime, dit Carmelle. C’est à la dernière page. Elle n’a jamais vu la statue de Ganache. – Ganesh. – Hein ? Heu, oui… Enfin, elle ne l’a jamais vue. – Elle en est sûre ? Il y a pas mal de bibelots dans l’appartement. – Tout à fait sûre. Depuis le temps qu’elle vient, elle l’aurait forcément remarquée, m’a-t-elle affirmé. Je pense qu’on peut la croire. – Le mystère de la présence de cette statuette indienne reste donc entier… Je vois que la femme de ménage t’a aussi communiqué les coordonnées téléphoniques du fils unique de la victime. Elle l’a appelé pour le prévenir de la mort de son père ? – Non. Elle n’a pas osé. À la découverte du corps elle a simplement alerté les secours. – Je la comprends… Je vais devoir le contacter moi-même, en ce cas. Bon sang, annoncer ce genre de nouvelles, ce n’est pas vraiment pas la partie que je préfère dans une enquête ! – Et moi, que veux-tu que je fasse maintenant ? Je rejoins les autres pour le voisinage ? – Inutile, ils sont assez de deux pour un premier passage et il n’y a pas de grands immeubles à ratisser avenue Rodin. Raccompagne plutôt la femme de ménage chez elle en voiture, puis reviens au service. La pauvre est bouleversée, inutile qu’elle nous fasse un malaise dans le métro. Le portable du Commandant Capelli sonna tout en vibrant. Pour les appels professionnels, il avait téléchargé sur son smartphone, avec humour et un peu de nostalgie, la musique du générique de la vieille série Les incorruptibles, ce qui faisait toujours sourire ses collègues. La plupart n’avaient jamais vu le moindre épisode des aventures en noir et blanc d’Elliot Ness, incarné par feu Robert Stack. Le policier reconnut le numéro de Perrin s’affichant à l’écran. – Alors, vous avez du neuf ? demanda-t-il avec un brin de fébrilité. – Oui, commença son collègue. Nous avons rencontré deux voisins qui ont entendu le coup de feu aux alentours de vingt et une heures samedi. Et puis surtout, on sort de chez un musicien qui habite l’immeuble en face et qu’il va falloir entendre par procès-verbal. – Il a vu quelque chose d’intéressant ? – Affirmatif, Jean. Il était chez lui samedi soir et écoutait de la musique au casque. Pour la petite histoire, c’est une sorte d’artiste incompris d’Europe centrale qui compose des œuvres contemporaines au synthétiseur, des trucs inécoutables. Il a absolument tenu à nous faire profiter du début de sa dernière œuvre. Pour ne pas le froisser, il a fallu accepter. Tu aurais vu la tête de Nathalie qui n’aime que les chanteurs de variétés genre Patrick Bruel et qui possède l’intégrale de Michel Sardou ! On aurait cru des portes qui grincent au milieu d’une cacophonie de trompettistes devenus fous ! Enfin, bref, l’autre soir donc, il est sorti sur son balcon pour fumer une cigarette, à mon avis, vu ce qu’il compose ce devait être plutôt un pétard, et il a aperçu une silhouette qui quittait l’immeuble d’en face en courant. Par contre, il n’a pas entendu la détonation, à cause du casque, mais il pense que c’était aux alentours de vingt et une heures quinze, quelque chose comme ça. Ça colle donc avec les autres témoins. – Votre musicien a décrit cette silhouette ? – Pour lui, il s’agissait d’un homme jeune, plutôt mince, très grand, au moins 1,90 m, qui portait des rangers aux pieds et un long manteau noir, genre loden, avec la capuche rabattue sur le crâne. Ça lui donnait l’allure d’un vampire de film muet, a-t-il ajouté. Il n’a pas distingué le visage de ce type. – Et par où est parti Nosferatu ? – Il l’a vu emprunter l’avenue Rodin vers la droite, en sortant de l’immeuble. Il filait comme s’il avait le diable à ses trousses. Puis il a disparu à l’angle formé avec la rue de la Tour. – Bon boulot. Vous le ramenez au 36 ? – Non. Nous avons insisté, comme tu peux l’imaginer, mais ce n’était pas possible : il avait un rendez-vous incontournable avec son producteur. Il nous a assuré qu’il passerait sans faute cet après-midi. – J’espère qu’il va tenir parole, grommela Capelli. Ce bonhomme est un témoin important, on ne peut pas se permettre qu’il nous pose un lapin ! – Je pense qu’il est fiable, ne nous engueule pas, chef ! En plus il reluquait Nathalie, qui lui a annoncé qu’elle recueillerait son témoignage, ce qui devrait l’inciter à honorer son rendez-vous… Capelli perçut en fond les protestations courroucées de l’intéressée. – En ce cas, rejoignez notre ami Giordano et commencez la perquisition dans l’appartement. Les constatations doivent être sur le point de se terminer et le corps a dû être évacué par les pompes funèbres. N’oubliez pas l’examen de sa voiture, une 4 x 4 Mercedes stationnée dans le parking souterrain de l’immeuble en face. Valmorel y louait un emplacement à l’année, d’après la femme de ménage. – Très bien. – Je vais immédiatement envoyer des réquisitions judiciaires aux opérateurs téléphoniques pour récupérer le bornage de la scène de crime, puisqu’on a pu déterminer le créneau approximatif de l’heure du coup de feu, annonça Capelli.
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